Quand j'ai commencé à y réfléchir... (6)

La fatigue, et secoue-toi. A tous les Seppiens, à toutes les Seppiennes, je dédie cette nouvelle. Merci Flemming, pour la pénicilline, merci, les autres, pour la cortisone.

La fatigue, et secoue-toi

 

La fatigue, cette fatigue-là, je ne l’ai ressentie qu’à deux ou trois reprises et je ne la souhaite à personne. À moi-même, déjà, je souhaite qu’elle ne recommence jamais, jamais ne revienne. Non seulement elle est immense, mais elle s’accompagne nécessairement d’un soupçon : même vous, anéanti(e) par cette fatigue inédite, vous vous dites à vous-même que vous devriez vous secouer, même vous, vous avez le soupçon que vous en rajoutez, alors que vous ne pouvez plus bouger et que vous n’avez plus la force ni l’envie de remuer ne serait-ce que le petit doigt. Vous vous contemplez à être fatigué(e), c’est la meilleure définition que je puisse en donner.

La première fois, je ne l’ai pas identifiée comme un symptôme. C’était dans le couloir des années quatre-vingt-dix et on ne m’en avait jamais parlé. Ensuite, quand je l’ai identifiée comme un symptôme, au même titre que la névrite, les fourmis dans les doigts, les retards à prononcer les mots, les pertes d’équilibre et tutti quanti, j’ai fini par l’appeler la fatigue pathologique, ma fatigue pathologique, pour la différencier de la fatigue normale.

Comme la sportive, celle que vous ressentez après un match de tennis ou une longue marche et que vous retombez sur votre lit, heureux, claqué, avant d’aller dormir à poings fermés, ou la quotidienne, quand vous avez fait toutes les courses au supermarché en prévision de l’arrivée de la famille et de tous les cousins, quand vous vous êtes tapé les heures de boulot et les heures de transport, qu’il vous reste encore à faire la bouffe, à vérifier que tout le monde s’est bien lavé les dents, à lire l’histoire de la sorcière ou de Batman et que, ouf, tout le monde est couché, vivement le week-end… ou même la fatigue nerveuse, quand vous avez passé des heures, en réunion, à expliquer, encore et encore, que dès lors que, pour la plupart, les engagements pluriannuels de la boîte sont provisionnés en année n, modulo les charges à payer, il serait absurde de vouloir faire remonter des besoins de crédits de paiement n+1 à n+4 dans l’info-centre et que personne n’a l’air de comprendre (on se demande pourquoi) ou que vous avez répondu dix fois, au téléphone que, non, vous n’aviez pas besoin de nouvelles fenêtres, non, vous n’avez pas besoin d’un tapis, non, vous ne répondez pas aux sondages, non, vous n’avez jamais songé à payer moins d’impôts grâce à un investissement locatif sécurisé et non, ou plutôt, oui, si, ça tombe bien que vous soyez SFR, Numéricable, Bouygues, Orange ou Free, madame, parce que, justement, madame, ça ne marche pas, rien ne fonctionne et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Vous dites ? Bien sûr, que j’ai branché la prise !

La fatigue pathologique, elle, n’a rien à voir avec la famille, les courses, le câble ou le service après-vente de chez Darty : elle vient de vous, seulement de vous, qui ne bougez pas et ne faites rien.

Plus exactement, même si elle venait de moi, cette fatigue, j’avais vraiment l’impression de la contempler en dehors de moi, comme une infinie lassitude, comme une infinie tristesse, comme l’année où on est parti en Corse pour les vacances, heureusement dans un club de vacances all inclusive et où ils gardent les enfants, et que je n’en ai d’autre souvenir que d’avoir contemplé la mer à n’en plus finir, allongée sur un transat comme une courge (quelle image) à contempler la mer sans même avoir la force de lire ou de prendre une photo, alors qu’autour de moi tout le monde avait l’air de s’activer à n’en plus finir, de se dépenser à n’en plus finir, de s’activer à se dépenser à n’en plus finir dans une collection d’innombrables activités toutes aussi ludiques les unes que les autres : roller, tir à l’arc, basket, volley, tennis, plongée, ski nautique, planche à voile, catamaran, parachute, parachute ascensionnel, aquagym, abdos-fessiers, jeux du cirque, jeux de la plage, jeux apéro, et encore les abdos-fessiers pour faire passer l’apéro, et le sauna et le hammam (tous les deux parfaitement déconseillés dans mon cas), la bringue, le spectacle, la salsa, la zumba, la lambada (et avec la lambada encore les abdos-fessiers) rien que pour le plaisir et d’ailleurs, pour le plaisir, je vous en prie continuez donc la liste tous seuls, ça me fatigue rien que d’y penser.

En passant, je reconnais que je fais une fixation particulière sur les abdos-fessiers, le string fluo qui va avec, le déhanché subtil et les talons vertigineux de la fille qui les porte (à la fois les abdos et le string) parce que le bleu de la mer, la chaleur du sable au soleil, le rose fluo du string ou les pompons rouges de toutes ces majorettes fessues, voilà qui m’éloigne un peu de mon propos, alors que je ferais mieux de m’éloigner de leur insignifiance (aux majorettes fessues.)

...

Par contraste, les salles de l’hôpital sont blanches, froides et lisses. On est toutes d’un âge, même encore jeunes, et on avance lentement dans le couloir, parfois avec une canne. On fait attention là où l’on met les pieds. On n’aurait pas l’idée de circuler sur des rollers, et encore moins en string, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’on n’y ait jamais songé, un jour : c’est juste que c’est devenu très loin, il y a très longtemps et dans un autre monde, comme dans le brouillard. Je ne sais pas si vous aussi, vous avez ressenti cela, sûrement, mais l’hôpital, c’est tout de même un drôle de déplacement, au sens le plus fort du terme de déplacement ou de hors de moi, une soudaine redéfinition des codes ; que vous soyez jeune et beau, vieux et laid, riche ou pauvre, et même si vous avez les moyens de vous payer un spécialiste ou une chambre individuelle, cela vous renvoie tout de même à notre infinie finitude, quelles que soient les aptitudes ou les inaptitudes de nos cerveaux respectifs et quel que soit l’état de nos abdos.

Alors, dans cet autre monde, parfois on se perd. Dans cet autre monde, on a parfois envie de plonger, parce que le bêtaféron, par exemple, celui qui fait des trucs aux alpha-gammas, je crois, le bêtaféron vous fait glisser... Sur la pente dangereuse, il vous fait glisser très lentement, très insensiblement et sans que vous vous en rendiez compte. C'est juste un jour que vous levez, comme ça, et que vous vous dites, tiens, c'est bizarre, je suis triste. Je suis triste et de plus en plus triste, c'est quand même insensé ? Je n'ai jamais été triste et, aujourd'hui, soudain, je me rends compte que je suis triste depuis des mois, voire des années ? C'est là, également que vous réalisez enfin que la chimie, la chimie c'est à très fort impact, sur nos cerveaux. Incroyable...

Alors, comme le chien de Malebranche, l’animal machine que l'on peut battre, qu’on peut taper soi-disant parce qu’il ne sent pas, qu'on peut traiter comme un volet ou comme un tuyau qui siffle, comme un rien de rien qui ne pense pas et qui n'existe pas, alors comme le chien de Malebranche, finalement, est-ce qu’il ne serait pas plus raisonnable de se laisser aller, une bonne fois pour toute ? de se taire et de s’abandonner, une bonne fois pour toutes, de rentrer dans la coquille originelle et de se replier, de s’aplatir et de toucher la terre, de manger les racines et de manger par les racines, de vider ses boyaux, tous ses boyaux et à n’en plus finir, de vider ses boyaux de tous les dégueulis du monde, une bonne fois pour toutes ? Ou même d’aboyer comme un chien sur la pelouse, finalement, pourquoi pas ? d’abandonner toute cette parcelle d’humanité qui m’encombre...

Alors, après tout, tant pis, je m’en fous, j’abandonne et faites de moi ce que vous voulez…

- Tendez le bras, fermez le poing.

- Oui, aïe !

- Comment ça, aïe, voilà qui est fait.

- C’est vrai… Et bien, merci, c’est la première fois que l’on me met une perfusion aussi vite. La dernière fois, pour l’IRM, on y a passé des heures, le bras, le poignet, le gauche, le droit, ça n’allait jamais…

- C’est que, nous, on a l’habitude. Allez, n’y pensez plus. Je vous laisse le petit cachet, prenez-le avec beaucoup d’eau et, si ça ne va pas, je reviens vous voir.

 

L'effet Sainte Cortisone

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

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