♦ Les riches des autres

Le bLog et moi, épisode 9 : Conciliabules familiaux

ludojacques3
Les riches des autres

 

Ohh, la belle vie,
Sans amours, sans soucis, sans problèmes…

Sacha Distel, 1964

 

Avant la conversation avec Arnaud sur le serial killer, il y en avait eu une autre, avec son père et son frère, dans un restaurant chinois de la rue de Montreuil. Ils nous connaissent bien, parce qu’on y va depuis des années et que les serveurs se sont attachés à nous. Ils nous trouvent toujours une table, même quand elle est réservée par d’autres, et ils nous serrent la main (tout au moins ils le faisaient avant qu’on ait inventé la distanciation sociale pour cause de coronavirus). Ce sont tous des gars un peu mélancoliques, parce qu’ils ont abandonné leurs familles pour mieux les sortir de la misère et qu’ils se saignent aux quatre veines à envoyer de l’argent, qui en Chine ou au Vietnam, qui à Memphis ou Seattle. Alors, chaque fois, ils posent des questions aux garçons, qu’ils ont vu grandir :

– Et ton frère, il est où, toujours en Allemagne ?
– Non, cette année il était à Londres, mais maintenant c’est San Francisco, enfin, Cupertino.
– Ah, les States, et alors il fait quoi ?
– Il s’est fait embaucher par Apple.
– Ah, lala, oui, les States, Silicon Valley, Apple, la grande vie… Moi, ma fille, elle est à Seattle.
– Et vous êtes allé la voir ?
– Non, tu penses, mais j’ai de la famille à Memphis, aussi. Memphis et Seattle… Apple, ça doit rapporter, Apple ? La grande vie, quoi. Et toi, tu fais aussi les études ? Les études, tu sais, les études, c’est bien, sinon tu fais serveur, comme nous. Voilà, serveur…

Ils n’écoutent jamais la fin mais ils posent toujours les mêmes questions, au sujet des études et de la vie que ça fait, qui est plus facile. C'est tellement fréquent, leurs questions, qu'on saisit bien tous les regrets et les non-dits, d'autant qu’on n'est pas un quelconque boui-boui mais plutôt une affaire fermement régentée par madame Wong, qu’il y a de la décoration feutrée et des aquariums (avec des homards dedans) et qu'ils se tiennent tous très droits, gominés, vêtus de chemises blanches bien repassées et le col fermé du nœud-papillon. (Le plus vieux vient de prendre sa retraite après avoir passé plus de vingt ans dans la même posture et le plus jeune ressemble à Tony Leung dans In the  Mood for Love.) Alors, ils posent toujours les mêmes questions, dès qu'ils prennent la commande. Ensuite, ils reviennent avec les rouleaux de printemps ou les assortiments vapeur, et ils recommencent :

– Mais toi, tu vas faire ingénieur, c’est bien aussi, ingénieur ?

Ce qui les intrigue, également, c’est qu’avec Patrick, on paye l’addition séparément, moite-moite, et la patronne lui pose souvent la question quand il va y déjeuner tout seul :

– Mais alors, pourquoi vous vous êtes séparés ?
– Alors là… C’est comme ça.

Ce jour-là on était réunis tous les quatre, vers avril-mai, et j’avais annoncé que j’allais passer quelques jours de vacances en Lozère, sans doute au mois de juin.

– En Lozère ?!?

Trois paires d’yeux me contemplent, incrédules.

– Mais qu’est-ce que tu vas faire, là-bas ?
– Tu vas t’ennuyer !
– Y’aura une piscine, au moins ?


– Oh, oui, je crois. J’ai réservé dans un trois étoiles avec piscine et jacuzzi.
– Ah, je comprends mieux et… Y’a des trucs à visiter ?
– Euh, peut-être un château, mais la plupart des gens y font de la randonnée.
– Oui, mais pas toi, toi tu n’es pas cap… enfin, tu n’as jamais fait de randonnée, qu’est-ce que tu vas faire ?
– Eh bien, j’irai chez des amis, tu sais, mes copains de Nîmes, et puis après, j’irai à la piscine, je me reposerai, j’écrirai. Ou alors, je prendrai un taxi pour aller voir les gorges du Tarn.
– Tu vas t’emmerder, ça ne fait pas un pli. En tous les cas, emporte bien l’ordi, la tablette et le smartphone, avait tranché Patrick.
– À condition qu’elle ait du réseau, avait ajouté Paul. La Lozère, à tous les coups c’est dans la zone blanche.

Quant à son frère, il ne disait rien mais il était très dubitatif, et comme il fallait bien que je laisse l’adresse à quelqu’un, c’est à lui que je l’ai dit, plus tard, et aussi qu’il n’y avait pas de piscine. Et bien plus tard encore, quand tout le monde a su, le plus curieux est que c’est bien Patrick, qui a été le plus indulgent. La dépression, son cortège de silences et de renoncements, c’est un truc qu’il connaît et qu’il peut comprendre, alors il ne va pas donner des leçons aux autres sur de sombres histoires de personnalité.

Ce qui m’avait frappé, cela dit, c’était la différence, le contraste. Il n’y a pas si longtemps, Paul, qui revenait de son école (en région) m’a dit : « Tu sais, je ne l’ai dit à personne, ce que tu fais dans la vie, à personne. Déjà qu’ils détestent les Parisiens, tu ne peux pas imaginer à quel point ils nous détestent, c’est impressionnant, je n’allais pas encore en rajouter. Moi, je m’en tire parce que je n’aime pas le PSG et que je supporte l’OM, alors ça passe. Et je leur dis aussi que c’est la deuxième génération, Paris… Que tous mes cousins habitent dans la banlieue de Lyon ou dans un petit coin de la campagne, et que les énarques, c’est tous des branleurs. Complètement hors-sol, ces gens-là. »

Il m’avait dit également que son colocataire faisait un truc bizarre. Tous les vendredis, il passait à l’hypermarché, près de la zone industrielle, et il remplissait le coffre de la voiture, pour la semaine : « – Nous, on n’a jamais fait ça ? J’avais l’air con, tu comprends, déjà que je n’ai même pas le permis, mais, nous, on n’a jamais fait ça, l’hypermarché ?
– Non, on n’a jamais fait ça. Nous, on n’a pas de voiture et on achète tout chez l’épicier du coin et chez Picard Surgelés, mais c’est aussi parce qu’on a les moyens. Mes grands-parents le faisaient, de passer à Carrefour le vendredi soir et de siffler une bière dans la galerie marchande, ta grand-mère continue à le faire, d’ailleurs (enfin, les courses, pas de siffler une bière), mais pas nous. Nous, on est dans un autre monde, on est ceux que les autres appellent les riches.
– Quand même, on n’est pas les Bettencourt !?
– Non, mais on est quand même les riches des autres, alors il faut s’y faire. Ou alors, les bobos, si tu préfères, mais ça revient un peu au même. »

Avec lui, c’était aussi le contraste, pas la même différence mais pas les mêmes habitus non plus, les mêmes comportements, et c’est là que j’ai compris que c’était ça, le subtil ingrédient. Le truc auquel je n’ai pas pu résister, la différence. Je lui ai dit, d’ailleurs : en dehors du fait que je ne t’ai jamais imaginé cinq minutes en costard-cravate, encore moins à porter des chaussures à bouts pointus ou des Weston, ce que je préfère, je crois, c’est que tu sois là tout le temps, et disponible, et que tu ne me parles jamais du boulot. Tous les autres, et quelle que soit la nature de la relation, fusionnelle, distanciée, complice, ils finissent toujours par te parler du boulot. Tous, c’est inévitable. Et vu que toi tu n’en as pas, tu ne peux pas savoir combien je t’en suis reconnaissante. Avec en plus un truc génial, c’est que ce n’a pas l’air de te manquer.

– C’est vrai que je trouve toujours à m’occuper.

Ce n’était pas le seul, d’ailleurs, de contraste. Le bizarre de l’histoire est qu’il est né dans les beaux quartiers, et même dans un des coins les plus chics et les plus chers de la capitale (non loin de là où Lady Di s’est flanquée en l’air, pour vous donner une idée), ce qui correspondait tout de même à une généalogie d’industriels. Pas forcément aussi célèbres que les Schneider ou les Michelin, certes, mais pour la petite-fille de l’ouvrier du textile et de la couturière, c’était quand même impressionnant. À l’inverse, et à l’issue de nos trajectoires de vie respectives, ça s’était bien renversé et c’est moi qui avais la main, comme un garçon. Dans la série des références, il n’est pas facile de sortir Les Déracinés de Barrès, à la fois parce ce livre qui a marqué toute une génération (celle de 1870 et de la défaite historique) est tout de même bien daté et qu’il sent le soufre, mais j’avoue y avoir pensé. C’est souvent le titre, qu’on retient, ou alors le refrain.

Deux inconnus au bout du monde si différents… Sauf que ça ne suffit pas, la différence. Il faut aussi de la proximité, beaucoup de proximité. Et je le vois bien, tu sais, que les autres ne le comprennent pas, ce décalage qui nous rend tellement pareils. Je n’ai pas retrouvé la liste, c’est vrai, pas refait le test, mais il y a toujours du même et de l’autre, dans l’autre, non ? C’était bien ce qu’on s’était dit, il me semble, tu devrais t’en souvenir.

Ou alors... j’aurais oublié la violence éternelle ? J’aurais peut-être dû relire plus attentivement ce message de LThierry, à l’époque. Il m’avait écrit : « Prudence, madame Rougegorge ». Il faut dire qu’il avait reconnu la maison de ma grand-mère, dans la cluse du Jura, comme ça, d’un coup, rien qu’à lire la description qui figurait dans le billet et malgré les cryptages. Prudence... Encore un qui s’est désabonné, LThierry, dommage, il était très observateur.

 

À suivre...

Prochain épisode : Syndrome de Stockholm ?

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