♦ Syndrome de Stockholm ?

Le bLog et moi, épisode 10 : Fin de partie.

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Syndrome de Stockholm ?

 

 

Dortmunder secoua la tête.
Les finances, dans l’ensemble, c’était trop pour lui.
Sa vision de l’économie se réduisait à sortir, voler de l’argent et acheter de quoi manger avec. Autre possibilité, voler la nourriture.
Au-delà, ça devenait trop compliqué.
Aussi dit-il : « Je comprends, c’est juste une chouette façon qu’on les riches de voler tout le monde sans avoir à crocheter des serrures ?
– T’as compris.

Donald Westlake, Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?, 1996

 

 

C’était peut-être une forme étrange ou non répertoriée de syndrome de Stockholm, je ne sais pas. Au moins si l’on oublie la séquestration et que l’on se concentre sur le résultat, à savoir l’empathie, la compréhension, la contagion émotionnelle, voire intellectuelle. Un peu comme dans les romans de Donald Westlake, également, parce que le système de valeur se renverse et que la logique est de leur côté, aux cambrioleurs.

Tout ce qu’il disait, je trouvais que c’était bien. Il avait foiré ses études, c’était bien, il avait été objecteur de conscience, c’était bien, il ne travaillait pas, c’était bien aussi. Il avait mis ses filles dans une école privée genre Montessori, jusqu’au jour où il avait décidé d’arrêter de travailler et de faire l’école à la maison, je trouvais encore que c’était bien, alors que j’ai une grande réticence vis-à-vis de l’école à la maison, pour cause de dévotion à l’école publique, laïque et obligatoire et à ses promesses d’émancipation. (S’il n’y avait pas eu l’école laïque et gratuite, j’ai toujours pensé que j’aurais fait caissière de supermarché ou alors bonne-sœur.)

Il aurait voulu être berger, emmener les brebis transhumer, et avec le chien rester dans les pâturages. Ou alors il aurait préféré que la société admette que ne rien faire, c’est possible, c’est-à-dire qu’il n’y ait pas de question d’argent et que l’on puisse aider les autres, comme ça, de son plein gré mais gratuitement. Et même à ça, j’ai marché, alors que je n’ai cessé de travailler, presque depuis mes seize ans, et que pas un seul héritage ni de pension alimentaire. J’ai dit que c’était vrai, finalement, et que l’idée du revenu universel, c’est bien ça : un socle de base, pour vivre, et ceux qui en veulent plus ont le choix de travailler plus. Et il faut bien reconnaître qu’ils vivent de très peu, ceux de la moyenne montagne, à peine quelques centaines d’euros par mois et leur bilan carbone est excellent (à part les vieilles bagnoles et les chaudières au fuel mais ça compte moins que les milliers de charters), qu’ils font très peu de mal à la planète et que s’ils préfèrent rester sur place, on voit mal pourquoi on devrait les forcer à bosser plus et aller faire les derniers de cordée dans des métropoles où, de toutes les façons, on n’arriverait pas à les loger, même en y mettant trois fois plus cher. En plus de ça, quand ils arrivent, les touristes, ils sont bien contents de trouver le miel et le fromage ou de s’extasier sur les chemins vicinaux. Alors ça n’a pas de sens, de dire qu’ils nous plombent les régimes sociaux, les autres, tant qu’on n’est pas capables de leur trouver du boulot et de mieux le répartir. C’est très logique, d’ailleurs, et j’en suis encore persuadée.

J’avais plein d’arguments, en définitive. Sur le fait que les relations de la maturité, c’est plus léger, parce qu’on n’éprouve plus le besoin de changer l’autre, qu’on est prêt à le laisser faire ce qu’il veut, et tant mieux s’il est différent. Que la rupture avec la surconsommation, ainsi que le partage, c’est bien le moment, je trouve, à la fois pour la planète et compte tenu de mon âge, parce que je n’ai plus grand-chose de matériel à désirer. Que la campagne, même si j’ai peur de toutes les bestioles qui passent, que je ne sais pas distinguer une guêpe d’une abeille et à peine un lézard d’un scorpion, ça me fera beaucoup de bien. Que la relation à distance, c’est aussi très bien, parce qu’on ne risque pas de se marcher sur les pieds. Que la relation distanciée, c’est également parfait : plus besoin du fusionnel et c’est l’amitié qui compte, c’est d’ailleurs pour ça que ça va durer.

Et même le chien, c’était bien. Il l’avait dit, et c’était vrai :

– Tu sais, tous ces mecs-là, ils sont très forts pour te faire croire que les bêtes du Gévaudan c’est dangereux. Mais quand tu les rencontres, tu t’aperçois qu’elles sont douces comme des agneaux, et c’est du vécu.

 

 

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- Fin de la première partie -

 

Prochain épisode : Le choc de la phrase

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