♦ Le bLog et moi 2

11. Le choc de la phrase

maison
Le choc de la phrase

 

La maison, près de la fontaine…
Fa lab do, sib lab do sib lab...

Nino Ferrer, 1972

 

L’année 2020, elle a été violente pour tout le monde. Une sale année, avait dit le gars du magasin de bricolage, et on ne pouvait qu’acquiescer (tout en essayant de retenir le masque chirurgical par les élastiques et sans rien toucher d’autre) ou alors soupirer. Comme si on avait tous dû expier un peu et qu’on se rejoignait dans cette même douleur de l’expiation.

Elle était furieuse et elle hésitait sur la posture. Furieuse pour dix-mille raisons, furieuse pour cent-mille raisons. Elle refaisait le film, constamment, elle essayait de remettre les phrases dans le bon ordre et, à part le début, ce n’était pas si facile, parce qu’elle l’avait vécu et qu’il y avait de l’émotion, qu’elle mélangeait sans doute avec les propos du soir, qui n’étaient peut-être pas ceux du matin, alors qu’elle tenait par-dessus tout à être objective, c’est ça, objective et ne pas tout mélanger.

Quand il était revenu avec le chien, c’est ça… Il revenait de sortir le chien, il était parti vers sept heures, avec le chien, et elle venait de se lever, vers huit heures, pour constater qu’il n’y avait rien à manger, rien du tout à part un quignon de pain rassis et un vieux pot de confiture dont il avait dit lui-même, la veille, que c’était de la confiture pourrie. Alors elle avait commencé à douter, à se dire que tout de même, la veille, il n’avait pas été très causant et que, même si elle-même était très fatiguée par le voyage, on pouvait se demander si… Et, ensuite, il était rentré au moment où elle avait commencé à avoir envie de pleurer, non, surtout pas.

– Il n’y a rien à manger ?
– Comment ça, rien à manger, il y a du pain.
– Un quignon de pain rassis, c’est ça ?
– Oui, mais c’est quand même du pain et il y a aussi de la confiture.
– Tu as dit toi–même hier soir qu’elle était pourrie, cette confiture.
– Oui, c’est vrai mais…
– Je ne comprends pas, je t’ai même demandé sur le trajet s’il fallait passer par le supermarché…
– Je n’y ai pas pensé.
– Ben… c’est ce que je vois.
– Je n’y ai vraiment pas pensé.

 Puis il était allé s’asseoir, et c’est là qu’il lui avait lâché le morceau.

– Ta présence m’est insupportable. Comme la présence de tout le monde, d’ailleurs, tu sais bien, je ne supporte que mes filles.
– Tu viens de me dire quoi, là, tu veux répéter ?
– Que ta présence m’est insupportable. J’avais prévu de te le dire, si tu étais venue en avril, et je savais bien que ça te ferait, enfin…
– C’est d’une violence, ce que tu dis. Tu te rends compte que c’est violent, ce que tu me dis, que c’est un choc ?
– Je sais bien, mais j’ai réfléchi, je ne suis pas à l’aise dans le projet, ça ne me va pas, alors on va en rester là.
– Mais enfin, pourquoi, Pierre ? On ne s’est vu que deux fois dans l’année, même pas, juste en novembre et en février. Et tu me fous dans la merde, aussi, qu’est-ce que je vais faire de cette maison ? Je te l’avais dit l’année dernière, j’espère que ça te va, parce que je l’achète aussi pour toi, qu’est-ce que j’irais faire d’une maison en Lozère ? J’y ai mis pas mal d’économies et j’ai aussi emprunté, qu’est-ce que je vais en faire ?
– C’est une réponse à ton comportement, tu vois bien, tu parles tout le temps, tu n’écoutes jamais, et j’ai l’impression d’être ton employé. Je trouve moins insupportable de te le dire que de ne pas te le dire, voilà.

Alors, là, ça l’avait soufflée. Elle avait murmuré, pas au début, pas au début… Maintenant oui, maintenant oui, parce qu’il fallait bien qu’elle trouve une posture, elle n’allait pas s’effondrer en larmes, se décomposer et dire qu’elle l’aimait, ça n’avait pas de sens. Alors, le mieux était de revenir à la maison. Si l’on écarte la question sentimentale, ils avaient passé un deal, c’était simple, elle achetait la maison, elle la lui louait pour pas cher et, en échange, elle pouvait venir en vacances. C’était les vacances, qui commençaient ce matin-là, les vacances !! Après des mois de Covid et de confinement, à attendre, éperdument, ce moment où elle pourrait enfin venir, se poser, avec lui et dans le calme. Comme une petite idée du bonheur, les promenades, les livres, les amis... La maison, près de la fontaine, la baraque à frites de Vincent, près de la rivière… (Lui, il ne sait pas ce que c’est, les vacances, un truc qu’on attend depuis un an et qui fait tenir le coup, il ne sait pas.)

– Je ne suis pas à l’aise avec le projet, la patte que tu as mise…
– La patte ? Mais enfin, comment est-ce que tu peux dire ça ? Tu me l’as répété au moins dix-huit fois, que ce serait ma maison. Ce sera ta maison, ce sera ta maison, tu disais ça tout le temps… Et moi je disais, non, non, ce sera forcément ta maison aussi, puisque tu seras le locataire…
– Oui mais voilà, j’étais bien obligé, depuis j’ai réfléchi. Je ne suis pas à l’aise dans le projet, ça ne peut pas marcher, alors je vais partir.
– Quand, comment ? (Tu parles, sans revenu, sans caution, sans dépôt de garantie, ça me paraît mal barré, mon pote.)
– Pas tout de suite. Et il n’est pas question de te mettre dehors, pas question.
(Encore heureux.) Et pourquoi tu m’as laissée venir, d’ailleurs ? L’idée c’était bien que je vienne ?
– Oui, je sais bien mais…
– Et d’ailleurs, et même si je comprends bien qu’une relation sentimentale dans laquelle je suis la propriétaire et toi le locataire, ce n’est pas l’idéal, je peux comprendre ça, on est d’accord, c’est quand même du partage. C’est comme ça que je le vois, moi, du partage. On est amis, au moins, on est amis ?

Même sur cette question-là, et c’est pour ça que ça faisait encore plus mal, la réponse n’avait pas été très claire. Oui, non, il y a des gens avec lesquels on peut faire des choses, partager un moment, mais c’est parce qu’on fait des choses, tu comprends, alors ce n’est pas pareil…

Ensuite, il était parti, sans dire où ni pour combien de temps, et le silence était tombé sur la maison. On aurait dit qu’il l’avait recouverte, ensevelie, comme de la neige en plein mois de juillet.

 À suivre...

Prochain épisode : La maison, la Peste noire

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