Une journée entière avec Giscard :-)

Comment je perds mon temps, certains jours, c'est effrayant. Une journée avec Giscard, et sans compter les œufs.

Un ancien président de la République et du conseil régional d'Auvergne, membre du Conseil constitutionnel et de l'Académie française, ancien député européen, maire de Chamalières et j'en passe, alors quoi de plus normal... Aucun sujet de débat, c'est un hasard, un simple hasard.

C'est un simple hasard, mais c'est en apprenant la nouvelle, cette nuit, que j'ai réalisé, non pas pour la première fois mais avec soudain plus de force que d'habitude (ou plus d'énervement, peut-être, parce le confinement ne me vaut décidément rien), mon degré de dépendance à l'actualité, entendue comme l’une de celles qui chassent l'autre. Ou plutôt du Reader Digest de l'actualité, le filtre par lequel nous contemplons le monde. Allez donc, on va encore en souper pendant quelques jours, de Giscard, comme de tous les autres, de Chirac ou de Johnny, ça ne fait pas un pli... Un jour on commémore, le lendemain on enterre, le surlendemain on relit tout Maurice Genevoix et encore une occasion pour Emmanuel (qui aime bien ça, les hommages), de nous ressortir un de ses Lagarde et Michard de derrière les fagots, avec ses accents scolaires et ses trémolos de bon élève de son cours de théâtre (applaudis-moi bien fort, maminette chérie, et l'ai-je bien descendu ?). Ce sera encore une fois le panégyrique habituel et les anecdotes, mais sans les diamants sur canapé, ou alors seulement dans quelques jours, comme un petit hoquet. Boris Johnson, qui devait avoir la bonne fiche de lecture sous les yeux, vient d'ailleurs de nous rappeler qu'il avait modernisé la France, ce VGE ou ce Kennedy à la française, bien modernisé la France et, cerise sur le gâteau, du point de vue des ses mœurs et de son rapport à la télé, sauf qu'en entendant ce genre d'antienne, je me suis toujours demandé, pour l'avoir vécu, si ce ne serait pas plutôt la France, qui se serait modernisée sous lui.

Parce que, tout de même, Giscard, j'en ai un peu honte mais je ne me souviens que du jour on l'a dégommé, en 1981, et ça m'avait tellement marquée que j'en avais même fait, des années plus tard, un poème en prose, un genre de blues... Je ne vais pas le redire, mais quand sa calvitie a soudain été remplacée par le front de Mitterrand, à la télé, c'était devenu l'extase, l'hystérie de toute une génération qui n'en pouvait plus, d'attendre un truc, la gauche au pouvoir, qui ne viendrait jamais, et d'ailleurs on a fini par se demander plus tard si c'était jamais advenu mais passons... Tout ça pour dire qu'il est quand même sorti du champ, depuis l'époque où j'avais presque vingt ans, le Giscard, soit il y a près de quarante ans. Qu'est-ce qu'il a fait, après, est-ce que quelqu'un s'en souvient ? Je l'ai parfois croisé au Palais Royal, aussi momifié que Jack Lang et c'est là qu'on réalisait qu'il avait eu quarante ans pour se momifier, cet ancien jeune président (suivez mon regard) et que, bref, il était sorti du champ depuis très longtemps, alors paix à son âme, pourquoi pas. Pour une fois, ma tante, qui est catholique pratiquante et dont je suis bien certaine qu'elle a voté pour lui, à l'époque, vu la tête qu'elle faisait en songeant que l'Armée rouge allait investir les Champs Élysées dès le lendemain matin, eh bien ma tante, avec ses quatre-vingt neuf printemps, a été encore plus méchante que moi. Elle a dit, eh bien, comme ça, ça nous coûtera moins cher ! Parce qu'ils nous coûtent cher, et de plus en plus longtemps, les anciens présidents, non ? Bon, je reconnais que c'est assez poujadiste, comme argument, mais apparemment, elle n'était pas sensible à la façon dont il avait modernisé la France. Ben, non. Comme tout le monde, elle n'avait retenu que son départ, alors est-ce que l'histoire est injuste, ce n'était plus son affaire, avait-elle dit encore.

Parfois, à l'occasion de ces échanges-là, un étrange sentiment de mélancolie m’envahit, me met dans le vertige et ça me prend vapeur, de réaliser que... On est combien, déjà, sur la Terre ? Et à qui je dois m'intéresser en premier ? C'est bête, je sais, mais je me dis quand même que, je ne sais pas, ce n'est pas forcément à Giscard et à son destin que je penserais en premier, si je devais me pencher sur les actualités d’importance.

Sauf que personne n'est foutu de me le dire, à quoi il faut penser en premier. Hier, aux Informés de France Info, ils avaient l'air de penser que c'était les remontées mécaniques, qui posaient problème. Moi, j'étais bien d'accord, même si je ne vais plus skier depuis des lustres (si bien que je ne fait plus partie des 7% de happy fews), et encore moins en Suisse où le prix de la baguette équivaut à un déjeuner au Crillon, mais j'étais quand même d'accord pour dire que je ne voyais pas bien comment on pourrait choper le coronavirus sur un télésiège. Eux non plus, figurez-vous, mais ils observaient (finement) que dans les œufs, c'est pas pareil... Dans les œufs, ça risque... Plus, ou moins que dans le métro ? Et alors, je ne vous mens pas, pendant près de vingt minutes, ils ont échangé sur les œufs versus les télésièges, avec le métro comme benchmark (en français il faudrait dire parangonnage, mais bon...), à presque s'en écharper ou tout au moins à se couper la parole. Il y a même une fille qui a dit qu'elle voyait un grand paradoxe dans la mesure, parce que si l'on voulait prendre le bon air en montagne (comme nous le conseille gentiment papa Castex), on pouvait y aller, mais à condition de faire de la raquette ou du ski de fond, forcément, puisque les remontées sont fermées. Et donc, pourquoi les raquettes seraient-elles moins contaminantes que les skis ? Très juste, non ? Sauf que voilà, à un moment, ils ont appelé le président de l'association des moniteurs d'une station de ski, à Val d'Isère, je crois, et ce n'est pas du tout ce qu'il a dit, le gars, pas du tout. Il a dit : dès qu'on saura si le niveau d'occupation des hôpitaux de la région permet ou non de faire face à l'accidentologie supplémentaire liée à une ouverture, on la demandera. Or, parmi les Informés, il n'y en a pas un qui a relevé l'information contenue dans le reportage de leur propre émission. Non, non, ils ont continué à parler comme si de rien n'était, des œufs versus les télésièges et de la Suisse ou de l'Autriche, versus notre pauvre France, confinée jusque dans ses remontées mécaniques.

Sinon que dans notre France modernisée, il y a fort à parier que l'on retombe toujours sur le même problème : l'état des hôpitaux... Et, ça, manifestement, ça n'a rien à voir avec les œufs (enfin, les télécabines) ou les téléphériques, ni même avec la propension des skieurs à manger de la raclette et aller se biturer dans les Alpes, versus les familles modèles, en raquettes et serre-tête.

Et qu'une journée avec Giscard, plus une demi-heure à m'interroger sur les œufs, j'avais encore perdu mon temps.

 

 

 

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