Un dîner rue de Solférino (29)

Le blues de Louise. Poème en prose.

Balle au centre

Le blues de Louise

 

Nous étions jeunes, beaux et… stupides.

Maintenant, nous ne sommes plus que…

 Stupides.

 Mick Jagger

 

 

C’était mieux avant. Si, si, c’était mieux avant, c’était plus simple.

Il y avait les parents et la messe, on était contre.

L’avortement, on était pour.

La peine de mort, on était contre.

Sécurité et liberté, on était contre aussi.

Avec ça, à mon avis, ça suffisait : on pouvait aller partout, on se reconnaissait.

Quand on avait les cheveux longs, on était du bon côté, on était objecteur de conscience ou alors on se faisait réformer P4 en se mettant du savon dans les yeux et en disant qu’on avait des problèmes avec sa mère. Et nous, les filles, on se faisait bronzer les seins sur la plage à la première occasion.

Les autres, ils avaient le cheveu court et c’était des fachos, à commencer par ceux qui trouvaient que c’était pas si mal, sous Giscard. Ceux-là, ils avaient également des chaussettes Burlington et des mocassins à pompons.

Dans la classe, en 1981, on avait fait un sondage blanc : Huguette Bouchardeau (PSU) passait au 1er tour avec plus de 50% des voix, suivie de peu par Arlette Laguillier (Lutte ouvrière) qui firent respectivement 0,88 et 1,84% au plan national. Après, il y avait un peu de Georges Marchais et un peu de Brice Lalonde, pas beaucoup, mais dans mon souvenir, aucun PSU ne tapait comme un fou sur les luttes ouvrières. On en avait même un peu fini avec les histoires de trotskystes et de maoïstes, en ce temps-là. Même si Arlette était trotskyste, on n'en gardait que la lutte ouvrière et on ne voyait pas trop la différence avec les gars de la LCR. On était juste contents d’être passés au 1er tour.

Je crois qu’on écoutait Bernard Lavilliers, un truc qui s’appelait Fortaleza. Ce qui est certain, c’est qu’on avait des guitares¹.

À l’annonce des résultats, quand la calvitie de Giscard est devenue sans prévenir le front de Mitterrand, on était hystériques. Tata Jeannie était dévastée, sa bouche faisait comme des bulles de poisson dans l’eau, mais nous, on était hystériques. Et le lendemain, dans la cour du lycée, on était encore hystériques. On brandissait Libération, on sautait, on dansait, on s’embrassait. Même le gros Chapotaud en a profité pour m’embrasser, c’est dire !

Après il y a eu l’austérité, puis la rigueur, on dansait moins, c’est vrai.

Bon, mais on avait quand même gardé des repères… D’autant plus qu’ensuite, ce fut un festival ! Chacun cherchera ce qui fut son festival à lui mais, en ce qui me concerne, je considère que ça a fini par dégénérer grave en 2007. C’est cette année-là que j’ai commencé à écrire, traumatisée par la campagne de Ségolène Royal et le débat historique entre elle et le petit Nicolas.

- Mes parents sont vieux, qu’allez-vous faire pour les vieux ?

- J’ai des problèmes de vue, qu’allez-vous faire pour les lunettes ?

 

Oh, ça va pas la tête, c’est quoi cette politique à la noix ?

Vous les prenez pour Louis XIV, les politiques ?

Alors, faut pas trop s’étonner, non ?

Quand la politique n’est devenue rien d’autre qu’une liste de commissions ?

 

Bon, vous me direz… Non, vous ne me direz pas ?

Et bien moi, je vais vous le dire. À tout prendre, je préférais la ligne (ou le fil rouge.)

Et no me digas, chéri, on retournera à Fortaleza.

 

 (1) Personnellement, je gratouillais Toi le frère que je n'ai jamais eu, Stewball et Dis-moi, Céline. Ce fut une période très difficile pour ma famille (sans compter la pilule.)

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