♦ Alberteins et quelques autres

Le bLog et moi 3 : Le noyau du Club.

Alberteins et quelques autres

 

 

Toi, tu cherches les ennuis.

Alberteins, 31 mars 2018

 

Il faudrait peut-être que je dise quelques mots d’Alberteins, qui est largement à l’origine de la rencontre. Alberteins est un militant de la France insoumise, la FI, de surcroît affilié à la CGT. Quand vous connaitrez la totalité de mon pedigree, je vous assure que vous ne lasserez pas de vous étonner, mais il se trouve que dès que j’ai commencé à bloguer, début 2018, la plupart des contacts que j’ai noués se sont révélés appartenir à la FI, à la CGT ou au NPA et, un peu plus tard, il était clair que tout le monde soutenait les Gilets jaunes, à part Lancêtre dont je reparlerai.

Sur ce journal, qui présente l’immense avantage d’être totalement exempt de publicité, iI y a plusieurs façons de bloguer. Certains écrivent des billets sans répondre aux commentaires ; d’autres commentent sans écrire de billets. En ce qui concerne le noyau de ce qu’on appelle Le Club, ou le cleube ou le clube, la plupart font les deux mais, en général, un billet est surtout du prétexte à commentaires, c’est-à-dire qu’il file très vite et qu’il est largement démonétisé au bout de quelques jours. Même si les écrits restent, sauf dépublication volontaire ou sanctionnée (c’est-à-dire sous l’effet d’une sanction de La Modération), il ne s’agit pas de faire de la littérature mais bien de commenter l’actualité, voire les commentaires des commentaires de l’actualité, voire les commentaires des commentaires sur quelqu’un qui fait des commentaires, une autre source de commentaires étant également le désabonnement, c’est-à-dire que, régulièrement, quelqu’un menace de se désabonner, soit parce qu’il n’est pas d’accord avec la ligne éditoriale ou qu’Edwy Plenel l’énerve, soit parce que La Modération a dépublié un de ses commentaires ou billets, ce qui permet de commenter à n’en plus finir le fait qu’il s’en aille et pourquoi, tout autant que le problème de la ligne éditoriale qui ne va pas et de l’insupportable censure de La Modération que personne ne saurait cautionner. Accessoirement, celui qui s’en va est gratifié de toute une série de messages d’amitié, un peu comme sur la carte qu’on vous remet lors d’un pot de départ, bonne continuation ma chérie, je te souhaite la pleine réalisation de tes nouveaux projets, je garderai un bon souvenir de toutes ces années passées avec toi, et ensuite, quand il revient, on repart dans l’autre sens, avec des messages de soulagement et de bienvenue. La vraie vie, en quelque sorte. En ce qui concerne Alberteins, malheureusement, il n’est jamais revenu et il a sans doute trouvé à mieux s’exprimer sur le site du Monde Diplomatique, le Monde Diplo ou le Diplo, dont j’ai découvert à cette occasion qu’il était un refuge, alors que mon passé de prof d’histoire de gauche me l’avait plutôt fait considérer comme un monument institutionnel, au même titre que Le Monde, et beaucoup moins progressiste ou engagé qu’Alternatives économiques, mais c’était avant et je me trompe souvent.

Pour s’insérer dans Le Club, en faire partie, il y a également plusieurs solutions. On peut répondre à ses propres commentateurs, « suivre » quelques auteurs et les commenter, mais on peut aussi entrer directement sur les fils de commentaires, à travers une fonction intitulée « Le fil de mes contacts ». À compter de 2018, au fur et à mesure que les demandes de contacts s’accumulaient et que je les acceptais, j’ai beaucoup utilisé cette fonction et c’est sans doute pourquoi j’ai eu l’impression d’être projetée dans un microcosme assez stable, dans lequel revenaient toujours les mêmes personnages, ce que j’appelle le noyau du Club, sans bien savoir toutefois si cette impression traduit une réalité ou si divers autres mondes parallèles correspondant à d’autres contacts pourraient révéler une autre impression. Parfois, il y a aussi des vagues de nouvelles arrivées – à l’occasion des campagnes de promotion à 1€, disent les anciens –  mais on repère assez vite ceux qui feront long feu et disparaîtront comme ils étaient venus, pschitt. Ceux-là vont à la castagne sans préparation, répandent leur égo tout de go sur la page blanche, flic, flac, floc, et ne vont visiter personne (ni la princesse de Guermantes, ni le baron de Charlus), puis s’étonnent naïvement de si peu de reconnaissance et quittent le navire, sans avoir compris qu’on n’est pas ici dans l’univers indifférencié d’Internet mais qu'au contraire, comme dans tout microcosme et quel que soit son degré de conformisme ou d’anticonformisme, il y a aussi des codes, pareil que dans n’importe quelle société primitive, chez les Bamiléké comme dans le salon de madame Verdurin. C’est pourquoi, à mon avis, il existe quelque part un noyau, même si son halo est un peu flou. La dame qui porte une passoire en fer blanc sur la tête, par exemple, elle fait partie du noyau.

Peu importe, mais il reste qu’en janvier 2018, ce petit monde, à mon grand étonnement, m’est apparu complètement fracturé par au moins deux événements : la coupure Charlie Hebdo-Mediapart au sujet de l’islamo-gauchisme et les élections présidentielles de 2017, au cours desquelles le journal aurait immodérément soutenu Emmanuel Macron, tandis que les partisans de Jean-Luc Mélenchon se seraient livrés à un pilonnage systématique de tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Comme je suis arrivée après la bataille, je ne peux pas en témoigner mais j’ai un jour fait l’expérience d’écrire un truc sur Mélenchon, je crois que c’était « on peut penser ce qu’on veut de JLM mais il faut reconnaître qu’il a de la culture » et, à ma grande surprise, cette petite remarque désinvolte m’a valu un immense tonnerre d’applaudissements, sous la forme de dizaines de « recommandés » (ou de like, si vous préférez). Ensuite, pendant au moins deux ans et sur les sujets les plus divers, le Point Godwin revenait tout le temps, non pas sous la forme d’une référence au nazisme mais à travers la mention lancinante des 6%. Comprendre les 6% de Benoît Hamon au 1er tour des présidentielles, sans lesquels assurément, JLM se serait vu propulsé à la fonction suprême. Bref, et sans entrer dans les détails, le microcosme sur lequel j’avais atterri était celui de la gauche éparpillée façon puzzle.

Je ne suis pas assez calée sur les courants et les groupuscules pour en construire un tableau exhaustif mais il va sans dire qu’il y a aussi des clivages intra-FI, intra-CGT, intra-NPA, que ces derniers sont parfois marqués par d’anciennes controverses entre maos et trotskistes, qu’on peut même rencontrer des interlocuteurs intéressés par le débat Boukharine-Préobrajenski de 1921 sur la crise des ciseaux et la fin du communisme de guerre en Union soviétique, et que si l’on ajoute à tout ça les débats de ce début de vingt-et-unième siècle, comme #MeToo, la PMA pour toutes ou l’islamophobie, le voile et tout ce qui s’en suit, on est parti pour un origami impressionnant de sujets de discussions. Je passe sur le véganisme et la question de savoir si les animaux ont une âme mais j’ai bien noté quelques débats connexes sur la psychanalyse, pareillement agitée par des combats sans fin entre Freudiens, Lacaniens, orthodoxes, hétérodoxes et mécréants. Et encore, je ne vous parle pas de Philippe Sollers ou de Gabriel Matzneff et je ne dis rien sur l’écriture inclusive, parce que j’aurais peur de m’égarer.

Dans le même temps, voguant seul vaille que vaille sur son petit bateau, Cake News développait des thèmes souvent étrangers à ces pugilats, parmi lesquels la douceur de vivre à la campagne et l’écologie le disputaient à des références bizarroïdes, marquées par la contreculture américaine et la science-fiction.

Comme les amis de nos amis sont nos amis et de fil en aiguille, c’est le cas de le dire, il fallait donc bien que je finisse par tomber sur lui. Précisons au préalable que lorsqu’on ouvrait un blog sur Mediapart à l’époque où je l’ai fait, peut-être encore maintenant, je ne sais pas, on était systématiquement destinataire d’au moins trois demandes de contact émanant de trois personnages : Richard Bonobo, Vivre est un Village, Lancêtre. Comme il existe une rubrique « Les nouveaux blogs », j’imagine qu’ils la consultent tous les matins et lancent leurs invitations, ce qui leur permet de disposer de plusieurs centaines  de contacts. À l’inverse, certains refusent toute demande de contact, comme Utopart, c’est précisé sur la page d’accueil de son blog.

Richard Bonobo est un dessinateur, au même titre que Christian Creseveur, Alain Goutal, Fred Sochard ou Laura Genz, et le statut des dessinateurs est un peu particulier, en ce sens qu’on les commente beaucoup moins que les auteurs de billets mais qu’on se contente souvent de les recommander car beaucoup ont du talent.

Vivre est un village, surnommé Vivre, ou Village, est un curieux personnage, qui doit très certainement détenir le record du nombre de contacts. Il est habité par une passion compulsive pour le copier-coller et il centre toujours le texte de ses commentaires, ce qui fait que discuter (ou tenter de discuter) avec lui vous donne immanquablement l’impression de passer sous les chenilles d’un char d’assaut. En général, il recopie les commentaires précédents, en les concluant par un « judicieux rappel », mention qu’il agrémente de quelques smileys animés. Il en résulte que, lorsqu’on dispose de Village parmi ses contacts, la rubrique « Le fil de mes contacts » apparaît sur votre tablette ou votre ordinateur, tous les matins quand ce n’est pas le soir, entièrement tapissée de smileys et de judicieux rappels, parmi lesquels il faut se frayer un chemin. Comme c’est agaçant et que ce n’est pas la seule de ses obsessions, il se fait parfois exclure par La Modération, c’est-à-dire qu’il est privé de ses droits participatifs, avec interdiction de bloguer pendant un temps plus ou moins long (ce qu’il vit avec un grand sentiment d’injustice, d’où une recrudescence de copiés-collés et de judicieux rappels à son retour). Bon, mais c’est comme ça, laissons-le Vivre.

Quant à Lancêtre, qui fut également privé de ses droits participatifs pendant plus de trois mois peu de temps après mon arrivée, c’est plus compliqué et ma façon de le voir est assez ambivalente. En premier lieu parce qu’il a été prof, enseignant de l’Éducation nationale, comme L’Épistoléro et tant d’autres, et qu’il a de la culture et qu’il est didactique, alors ça me plaît. En passant, le nombre de profs, à la retraite ou non, qui se retrouvent sur Mediapart est une autre grande découverte, avec celle de la gauche éparpillée. Je me suis même dit un jour, tiens c’était donc ça le modèle économique, un club du troisième âge pour l’Éduc-Nat., mais c’est parce que je ne peux pas m’empêcher d’être caustique. En deuxième lieu ou « en même temps », si vous préférez, Lancêtre a une réputation de troll dont il n’arrive pas à se départir, sans doute parce qu’il ne résiste pas à faire des démonstrations sans y mettre suffisamment de bémols et parce que ses prises de position, à savoir, par exemple, que Jean-Luc Mélenchon est à n’en pas douter un dangereux populiste ou que les Gilets jaunes portent principalement le discours xénophobe et les idées du Rassemblement national sont contraires à la doxa (non forcément celle du journal mais celle du noyau de club dont je vous parle). Il n’empêche que j’ai suivi les fils de Lancêtre à mon arrivée, à l’époque où il n’était pas encore fâché avec Alberteins, ne serait-ce que parce qu’ils ont tous les deux de l’humour et qu’on s’est aussi bien amusé à écouter du caf'conç. Par ailleurs, si la gauche médiapartienne est éparpillée, son ciment réside tout de même dans une commune détestation d’Emmanuel Macron (et de la politique du gouvernement), le nombre de ses irréductibles soutiens (ou ostracisés comme tels) n’ayant cessé de se rétrécir au fil du temps et tout en précisant que, sur l’échelle des valeurs de ce noyau de clube, Manuel Valls n’est pas loin d’être classé à l’extrême droite.

Le télescopage s’est donc produit à l’issue d’une série de billets publiés sur Cake News. Le premier était intitulé « Pourquoi nous ne comprenons pas les filles », dans le cadre d’un numéro spécial qu’il avait décidé de poster le week-end, Cake News For Men. Il est assez incompréhensible mais le titre était quand même une sérieuse invite à aller le commenter. La semaine suivante, il a inventé un supplément féminin à son Cake News For Men et le premier commentaire est d’Alberteins :

– Toi, tu cherches les ennuis. 

À suivre

 

Prochain épisode : Des tomates et autres considérations

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