♦ Ce qui veut dire que c’était écrit...

Le bLog et moi 2 : De Chandler aux frères Coen, The Big Lebowski.

 

De Chandler aux frères Coen, The Big Lebowski

 

 

Tu es en mode pause, mon louLou ?
Je sais que c’est de la daube mais je t’envoie le
lien vers ce bouquin Mars et Vénus.
Paraît que quand les Martiens sont dans leur caverne, faut pas les déranger.
– Oui, bien sûr, y’a ce manuel-là. N’empêche.

.../... 28 juin 2020

 

 

Ce qui veut dire que c’était écrit, mais que je n’avais pas perçu toute la puissance prémonitoire de ce n’empêche. Je ne fais pas dans le laconique, moi, je suis plutôt du genre à expliciter à tout bout de champ et à me répandre en digressions. Peut-être la plus grande de nos différences ? Il y en a tellement, vous me direz, qu’on ne va pas toutes les recenser.

Comme je continue à le suivre, je suis tombée sur un commentaire posté début août et qui renvoie à un billet qu’il avait publié sur Mediapart, alors qu’on ne se connaissait pas encore. Il semblerait que ce billet ait fait la Une, si j’en juge par le commentaire d’Alberteins, mais je ne le savais pas. Il faut dire que son blog est une parodie du journal (avec une feuille de cannabis en lieu et place de la toile de fond du logo officiel) et qu’il n’est quasiment jamais à la Une, d’autant que son carburant à lui ce serait plutôt la provoc. Moi je fais de l’humour, aussi, mais on va dire que c’est plus littéraire et, de surcroît, beaucoup plus policé.

Le billet, c’est celui de 2018 (il y en a un autre en 2019) et c’est au sujet du Dude’s Day. Dans les commentaires, Alberteins dit que l’article a fait la Une et qu’il va falloir être sérieux, tandis que lui s’avoue avachi sur le canapé, un verre de Don Papa 7 ans on the rocks et la musique zen à fond (Eddy Louiss, Blues for Klook), presque comme le personnage du film The Big Lebowski, dont j’ai compris peut-être trop tard qu’il s’agissait de son héros, forcément un anti-héros, et que la description physique qui lui plairait est celle de l’acteur principal, Jeff Bridges. N’empêche que Jeff a la barbe et la moustache plus soignées et qu’il est largement plus corpulent. Quant au Dude, il est décrit partout comme « un fainéant sans emploi et grand amateur de bowling », qui boit du White Russian et fume de la marijuana. Le scénario du film des frères Coen s’inspire du roman Le Grand sommeil de Chandler, que j’ai lu vingt fois, de même que j’ai vu le film à répétition sans jamais rien y comprendre, mais il paraît que c’est normal et que même Chandler n’était pas certain de savoir qui est le meurtrier, ce qui m’a rassurée. Atmosphère, atmosphère, c’est bien l’essentiel. S’agissant du Big Lebowski, le film est devenu culte et il a même donné lieu à l’émergence d’une religion, le dudéisme, dont les adeptes, au nombre d’environ 350 000, paraît-il, sont ordonnés prêtres par mail, sur simple demande, sans que cela corresponde d’ailleurs à une quelconque hiérarchie, cette religion n’ayant ni Dieu, ni Église, ni prophète, ni doctrine, tout juste une orientation assez floue louangeant le lâcher prise, la tranquillité d’esprit et des attitudes paisibles (voire paresseuses), pacifiques, ouvertes et parfois libertaires. Un art de vivre, en quelque sorte, et il en résulte que le jour du Dude’s Day, le 6 mars, le mieux est de prendre un bain en écoutant des chants de baleine, de méditer ou de ne rien faire du tout, mais sans obligation aucune.

Bienvenue chez les piqués, c’est sans doute ce que j’aurais dû me dire, mais je n’ai bouclé avec le dudéisme que bien plus tard et il faut reconnaître qu’il s’agit d’un univers tellement éloigné de ma propre attitude, il faudrait dire my life attitude, que c’était forcément intriguant. Comme une invitation à entrer dans une autre temporalité, plus douce et fluide, à se poser et à réfléchir sur le sens de l’existence, à ne plus trépigner (comme par exemple dans les files d’attente ou en cherchant la monnaie) et à se demander finalement si l’être contemplatif, détaché de tout, dans son approche éthérée du monde, ne recèlerait pas la parcelle de vérité que j’aurais trop longtemps ignorée ou négligée, absorbée que j’étais par tant de faux-semblants et de futilités, comme le Veau d’or ou une paire de chaussures en solde. Bref, le nirvana, l'absolue quintessence de la révélation. Cela dit (une fois la quintessence évaporée), je réalise seulement aujourd’hui que toutes mes questions ou demandes d’explication n’ont débouché que sur une seule réponse – « C’est… ton opinion » – et que la phrase vient en écho à l’une des répliques favorites de Lebowski : Yeah, well, that’s just, like, your opinion, man. Oui, bon, c’est juste, genre, ton opinion, mec.

Ce qui me paraît contradictoire, en définitive, et j’espère que tu en es conscient. On était bien d’accord pour dire que tout n’est pas qu’opinion et que le caractère insupportable des réseaux sociaux réside justement dans cette confusion permanente entre opinion et connaissance, comme si tout se valait (théorie de la relativité, fake news, vérités alternatives), et comme si le monde avait oublié la caverne de Platon et son cortège d'illusions, à force de jouer au bowling et de se déglinguer les neurones. Je te ferai quand même observer que, sur le blog d’un de nos amis – que je ne citerai pas parce qu’il n’écrit pas sous pseudonyme – tu étais largement de mon côté pour déplorer les sophismes, les contresens et la dérive vers le populisme, non ?

Quant au dudéisme, on en reparlera, mais il n'est pas certain que cette apparente nonchalance, cette  ouverture d'esprit qui devrait nous faire penser à "peace and love", ne cache pas plutôt une forme de négation de l'autre, surtout lorsque je viens de lire à l'instant (quelle étrange coïncidence) que do not let the behavior of others destroy your inner peace. Ne laissez pas le comportement des autres détruire votre paix intérieure ? D’après ce que je me suis laissé dire, beaucoup de mages et de charlatans ont l'air de surfer sur ce nouveau slogan, par les temps qui courent, comme si la coolitude pouvait ruisseler, elle aussi. L’ennui, c’est qu’on ne peut pas faire que les autres n'existent pas, ce n'est pas une option, à mon avis. On pourrait faire en sorte qu'ils n'existent plus, par exemple en les frappant suffisamment fort avec un instrument contondant (ou avec la violence des mots) mais pas qu'ils n'aient jamais existé, ça c'est impossible. 

Alors, puisque je n'ai pas rêvé et que le passé existe bien, sauf peut-être dans les Annales du Disque-Monde, là où la magie pure et la huitième couleur le disputent à la tortue A’Tuin pour porter l’univers et régner sur les choses, alors refaisons un peu le chemin à l'envers.

 

À suivre...

 

Prochain épisode : Alberteins et quelques autres.

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