La mémoire de l'O

Ou quand la cave se rebiffe. Quatre épisodes. On peinerait à donner un résumé du premier parce que cela commence avec Pauline (Réage) et que cela finit par Duvert (Tony).

Their point of resemblance to each other and their difference from so many American women, lay in the fact that they were all happy to exist in a man’s world – they preserved their individuality through men and not by opposition to them. They would all three have made alternatively good courtesans or good wives, not by the accident of birth but through the greater accident of finding their man or not finding him.

Scott Fitzgerald, Tender is the night

 

Il se trouve que Nelly était affligée (ou avait été affligée) d’un mari fort cartésien et d’une mère singulièrement crédule. Quand je dis singulièrement, c’est surtout un peu au petit bonheur. Par exemple, sa mère considérait que les nausées pendant la grossesse étaient forcément causées par les cheveux du bébé, croyance qu’elle avait dû se résoudre à abandonner le jour où elle fut autorisée à contempler son petit-fils (incontestablement sorti du ventre de Nelly la boule à zéro) et aussi que « le ventre en avant » signalait avec certitude la venue d’une fille (théorie à laquelle elle fut également obligée de renoncer pour à peu près les mêmes raisons) ou encore que le port de gants en latex et d’un masque bricolé avec du Sopalin – qui tenait par des pinces à linge – était une protection judicieuse contre tous les coronavirus de la terre, le jour où, à quatre-vingt-neuf ans passés, vous vous pointez à Carrefour le vendredi soir pour remplir le caddy… Sauf peut-être contre le variant brésilien, vu à la télé et beaucoup plus redoutable que les autres, en plus que de n’être qu’un sombre étranger bien basané. En revanche, elle se refusait à envisager la possibilité que l’espace et le temps fussent liés (quelle superstition !), qu’il y ait au monde des gens pour apprécier la pièce En attendant Godot (les hypocrites !), que la bonne eau de vie de prune que lui avait passée sous le manteau l’oncle Arthur (qui vivait à la campagne et avait par conséquent développé des accointances avec les « vieux paysans du coin ») puisse avoir un goût prononcé de méthanol, signalant ainsi que les dits vieux paysans du coin n’étaient, au final, que de vulgaires trafiquants de gnôle frelatée (quelle galéjade !) et, pour finir, que la France n’ait pas réellement gagné la Seconde Guerre mondiale (fadaises !), puisque le Général avait dit le contraire, encore que cet abominable Mitterrand (prononcé Mitran) ne fusse pas loin d’être d’accord avec lui. D’ailleurs, dans la famille, on a tous été résistants. Et ne me dis pas que l’oncle Arthur aurait été diabétique, il n’y a pas de tares, dans la famille. La cousine Lili, avec son emphysème, peut-être, mais elle, ce n’est pas pareil, elle n‘est pas de notre sang, c’est juste par alliance. Quant à ton ALD à toi, je n’y crois pas, encore un truc pour se faire remarquer.

À l’inverse, Patrick n’attachait foi qu’à la science, considérant que Dieu n’existait pas tant qu’on ne lui en apporterait pas la preuve scientifique (comme quoi l’épithète de cartésien est bien mal choisi), que les huiles essentielles étaient une maladie de bonne femme (de même que les crèmes hydratantes) et que se soigner par l’homéopathie reviendrait à, je cite : « enterrer un os de mouton dans le jardin ».

Je vous laisse imaginer la teneur des débats dominicaux et ne parlons pas de Pâques, vers midi, au moment où le pape s’apprête à nous bénir (à la télé) et que ça commence à être la panique…
– Patrick, est-ce que vous savez où est passé le zappeur ? Je voulais allumer TF1 et ça reste bloqué sur le match de foot !

Concernant l’existence de Dieu, la Seconde Guerre mondiale et le goût douteux de la gnôle, Nelly soutenait résolument son mari. En revanche, sur le sujet des crèmes hydratantes, des huiles essentielles et de l’homéopathie, elle était beaucoup plus agnostique.

– M’enfin, la chimie, c’est parfois des plantes, aussi. Et les vieilles paysannes qui ne se sont jamais tartinées de crème sont beaucoup plus ridées que moi. Et tu as reconnu toi-même, le jour où tu t’es brûlé le doigt, que l’huile de lavande fine t’avait bien soulagé, non ? Et après tout, si ça marche, qu’est-ce qu’on s’en fout que ce ne soit qu’un effet placebo ? Il existe bien, l’effet placebo, non ? Personnellement, je trouve que l’effet placebo est beaucoup plus magique que l’homéopathie et qu’il nous ouvre également comme un avant-goût de toutes les infinies possibilités de défense de notre cerveau, dont nous n’utilisons qu’une minuscule parcelle, exactement comme des ordinateurs. En ce qui me concerne, je ne me sers de l’ordinateur que comme d’une machine à écrire (ou alors un peu pour aller sur Wikipédia quand je ne suis pas trop sûre de moi), alors c’est quand même du gâchis, de devoir en changer tous les trois quatre ans, au motif que Windows 7 ne sera plus mis à jour et que pour installer Windows 10, il faudrait en acheter un autre…
– Et tu y crois, toi, à la mémoire de l’eau ? Ce que les gens peuvent être cons, ça me sidère. Je ne dis pas ça pour ta mère, remarque, mais quand même… Et toi aussi, d’ailleurs ! Je t’ai entendue raconter à Paul, l’autre jour, que la pluie ce serait des petits anges, cachés dans les nuages, et qui feraient pipi…
– Crétin, c’était du second degré !
– Les enfants ne comprennent pas le second degré.
– Eh bien, Paul et Arnaud, si. D’ailleurs, ils m’ont rétorqué tout de suite que l’eau pouvait prendre trois formes, liquide, solide et gazeuse, et que basta les petits anges… C’est une blague entre nous, ils sont pliés de rire, quand je leur raconte ça.

On ne dira jamais assez combien ce genre de dispute est pénible pour les enfants (surtout quand on en a). Il reste que ceux de Nelly ne s’en étaient pas si mal tirés, ayant développé assez vite une forme d’esprit critique tout à fait remarquable :

– Maman, excuse-moi de t’appeler au travail, mais là, j’ai vraiment beaucoup de fièvre et Arnaud et la baby-sitter veulent me donner du… Do-li-prane, alors je t’appelle…
– Euh, oui, pourquoi pas, mon chéri, c’est une bonne idée…
– Oui, mais moi, je n’étais pas d’accord, parce que tu avais dit de me donner du para-c'est ta molle ! Alors ils ont dit que je pouvais t’appeler pour être sûr…
– Oh, mon amour, tu as bien fait. En fait, c’est la même molécule, tu sais : le Doliprane, c’est la marque et le paracétamol, c’est le principe actif… euh, c’est la même chose, tu peux en prendre…
– Bon, alors j’en prends.
– Oui, c’est ça. Je ne rentre pas trop tard, bisous, bisous…

D’autre fois, cela dit, la démonstration avait été plus compliquée, quelle qu’ait été la force de persuasion de Nelly :

– Non, ton slip à la con, je ne le mettrai pas.
– Comment ça, tu ne le mettras pas, ce slip, et pourquoi ?
– Parce qu’il est rose.
– Comment ça, il est rose ?
– Oui, tu l’as encore mélangé dans la machine à laver, et c’est tout rose !
– Bon, d’accord, il est rose, mais il ne se verra pas, le slip, tu auras le pantalon par-dessus, alors quelle importance ?
– Je n’irai pas à l’école avec un slip rose et, tu peux demander à papa, il est d’accord avec moi !
– Ah, eh bien mets ce que tu trouves, alors, et je vais aller en parler à ton père, d’ailleurs, parce que cette fois-ci, il ne me fera pas croire que c’est de la science !
– Si !! Et même que les chemises jaune pâle et les mocassins à glands, ça fait minet de droite ! Comme les chaussettes Burlington d’il y a très longtemps, c’est lui qui me l’a dit.

Voilà, de nos jours, plusieurs de mes ami(e)s m’expliquent que les jeunes de leur connaissance sont un peu perdu(e)s parce qu’ils ou elles ne savent plus si ils ou elles sont des filles ou des garçons, mais rappelle-toi que dans la maison de Nelly, aussi bien la sienne qu’autrefois celle de ses parents, on savait.

– Qu’est-ce que c’est que cette cochonnerie que je viens de trouver sous ton lit en passant l’aspirateur, mais c’est horrible, dégueulasse, immonde, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je pourrais voir ça de mes yeux !! Mais comment peut-on imaginer ça, ces femmes dans ces positions, c’est invraisemblable !
– Non, maman, allez, ce n’est jamais qu’un bouquin de cul, un magazine…
– Comment ça, un bouquin de cul, et qu’est-ce que ça veut dire, un bouquin de cul ? Si tu as besoin de te renseigner, achète des livres corrects ou demande à ton père d’aller t’en acheter… J’en ai vu un dans la bibliothèque de ta sœur, eh bien Nelly, au moins, elle a acheté un livre correct, elle !
– Ah bon, Nelly, elle a des bouquins de cul ?
– Ne change pas de sujet de conversation, je vais le dire à ton père. En attendant, tout cela va partir à la poubelle et attends toi à une raclée ce soir ou, au moins, que ton père te dise ce qu’il en pense, j’y veillerai.

(Hum, je n’ai aucun souvenir qu’il se soit passé quoi que ce soit, le soir.)

En entendant l’algarade historique qui se déroulait dans la chambre de son frère, Nelly avait toutefois bondi vers la bibliothèque, pour voir si le Histoire d’O était resté en place. Il était bête, quand même, son frère, et quelle idée d’aller planquer des magazines de cul sous son lit (on voyait bien qu’il ne passait jamais l’aspirateur) quand la technique de « la lettre volée » était si simple : tous les ouvrages un peu tendancieux que Nelly voulaient cacher étaient en effet sagement rangés dans la bibliothèque, par ordre alphabétique de l’auteur(e), et aucun souci. Mais comment sa mère avait-elle pu découvrir… Elle n’avait quand même pas lu tous les livres ? Et comment imaginer qu’Histoire d’O lui serait apparu comme « un livre correct » ?

Ah, non, je sais… Le seul qui avait pu lui sauter aux yeux, par son titre et les photos qu’il contenait… était publié aux Éditions de Minuit : Le bon sexe illustré, de Tony Duvert. C’était juste une critique de l’encyclopédie Hachette qui, selon l’auteur, avait le tort de s’en prendre à la pédophilie, par son dogmatisme normatif et son puritanisme nataliste. Comme le dit la quatrième de couverture, il exprime des opinions malveillantes sur la famille, le mariage, les bébés, le pouvoir des parents, les bonnes mœurs, la société de profit, l’idéologie épicière qui réglemente les plaisirs tolérés et les jouissances interdites… À croire que sa mère n’avait pas pris la peine de lire la quatrième de couverture mais qu’elle s’était contentée des images : un jeune sexe en érection, toujours le même, à l’ouverture de chaque chapitre. Il faut reconnaître aux mineurs, enfants et adolescents, le droit de faire l’amour. De le faire, et non d’écouter les adultes en parler. Ce n’est pas une simple nécessité de liberté et de justice : c’est le seul remède possible aux fléaux de l’Ordre sexuel, que cette « éducation » essaie de camoufler en endoctrinant les victimes. » Le livre, c’est le prof de philo qui l’avait donné à lire à Nelly, comme à toute la classe, tout en précisant qu’il valait mieux ne pas le dire aux parents. Couplé à l’idée que le prof de philo était un proche de René Scherer, le livre résonnait comme une ode à la sexualité consentie dès le plus jeune âge. Comme quoi, les parents, ils se fourvoient tout le temps. Toujours en retard d’une révolution, les pauvres…

Le prof de philo du siècle dernier, c’est un vieux monsieur, maintenant. Tandis qu’elle se remémorait au moins une scène, un jour, elle le lui avait dit :
– Mais vous vous rendez compte, Jacques, qu’aujourd’hui vous iriez en taule pour moins que ça ?
Il n’avait pas répondu, juste un peu baissé la tête et soupiré.

 

À suivre…

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/110421/la-memoire-de-lo-2

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