♦ Arrogance et autoflagellation

13. Pour autant, qu'est que ça change, pour lui, le confinement ? Avec encore la possibilité de sortir le chien...

Arrogance et autoflagellation

 

 

Avant qu’ça commence
J’préfère te prévenir
On a aucune chance, on n’a pas d’avenir
Tout est sur la table, au moins t’es fixée
Pas de faux départ, de cœur agité
Sur le bord d’la route, j’veux pas m’engager…

Chula, Therapy Taxi, 2018

 

 

Pour autant, qu’est-ce que ça change, pour lui, le confinement ? Avec encore la possibilité de sortir le chien, comme un prolongement narcissique de lui-même, si beau, si affectueux, si intelligent et que tout le monde admire. Peut-être qu’il n’y a plus personne du tout, maintenant, sur les chemins et les sentiers déserts, dans les ruelles peu passantes, vers les impasses et les culs-de-sac ou, près du presbytère, sur la petite place ombragée où l’on trouve le terrain de jeu et les quelques joueurs de pétanque. Que tout le monde ne fait plus que raser les murs, avant même que ne tombe la nuit, et que le semblant de relations sociales que ça suppose, de sortir le chien, de le laisser cajoler par les randonneurs ou les vieilles dames, les jeunes-filles et les enfants, d’enregistrer aussi, furtivement, les coups d’œil si compréhensifs des punks à chiens et d’apparaître dans la lumière de cette reconnaissance, pas seulement comme une ombre indécise, anonyme, peut-être que finalement ça lui manque, cette approbation ?

À la vérité, il avait prévenu. Elle ne pouvait pas dire qu’il l’avait prise en traître, ça non. Il avait bien prévenu, qu’il serait dur à apprivoiser. Alors elle avait été présomptueuse, c’est ça, une arrogante présomptueuse, sans s’en rendre compte. Elle avait été nulle, archinulle, elle avait tout fait de travers et… Allez, lâche-toi, c’est parti pour l’autoflagellation, ma fille. Pas étonnant que tu sois dingo du XIVème siècle, tu es douée pour ça. Gargouille un peu, pour voir, flagelle-toi sans pitié et prends exemple sur Sainte Catherine. Pas celle d’Alexandrie, la vierge et martyre qui finit déchiquetée par une roue hérissée de pointes, pas celle du XIXème siècle, qui avait vu la Vierge Marie, mais la vraie, la grande, celle de Sienne, morte à trente-trois ans comme le Christ, épuisée de pénitences et de stigmates et qui fut canonisée un siècle plus tard. Celle de l’automne du Moyen Age, celle qui s’auto-flagellait et qui écrivait. Alors, c’est ta faute, aussi, c’est ta faute parce que tu aurais dû y penser, c’est ta faute parce que tu n’aurais pas dû y croire, c’est même ta très grande faute. Tu aurais dû les relever, ses hésitations, ses reculs et ses volte-face, tu aurais dû les voir comme des signes, comment peut-on être aussi bête ? Quand il se détournait, quand il écartait les mains dès que tu t’approchais, tellement sur la défensive… Et à la fin, quand il ne répondait plus ou pas souvent, comment ne pas le voir, que ça n’allait pas ?
– Je ne sais pas si tu veux qu’on en parle, je ne sais pas si c’est le moment, mais je voulais te dire, pour hier, ça m’a surpris moi-même. Je ne comprends pas pourquoi j’ai eu ce recul, soudain.
– C’est vrai, j’ai été surprise, et c’est un peu… enfin, douloureux.
– Ce n’est pas un rejet de toi, Louise, je te promets que ce n’est pas un rejet de toi.

Puis il avait replongé le nez dans son bouquin, un petit moment, avant de dire bonsoir au chien et d’éteindre la lumière.

Cette fois-là, c’était en septembre 2018, juste après la première rencontre et la parenthèse enchantée du mois d’août à Paris : une semaine à se balader, au Trocadéro, près du canal de l’Ourcq, à la Villette et sans le chien. Ensuite, Louise était revenue, au moins une fois en passant par Toulouse (où elle l’avait rejoint car il avait des affaires de famille à régler) et ils avaient fait à nouveau cette traversée en voiture du Massif Central, tous les deux avec Ludo. Le paysage qui défilait avec les verts et les ocres, les jaunes, la déclinaison de toute la palette des bruns, puis les semi-bocages et les mosaïques, les murets, le granit, la forêt sans personne et les virages, toujours les virages et jamais personne… On a oublié combien ce vide de la France existe encore, comme il est précieux et peut-être pas besoin de survoler l’Atlantique pour aller découvrir l’Arizona. Puis les crêtes qui se découpent sur le ciel, c’était si bien, la route… Ils avaient parlé, dans le cocon de la voiture, et elle le lui avait dit, aussi… Qu’elle aussi avait des doutes : – Tu sais, la dernière fois, quand tu m’as posée à la gare, sans rien dire, j’ai pensé que je ne reviendrais jamais, que c’était fini.

Il n’avait rien répondu, juste pris un air désolé, mais quand ils étaient repartis pour qu’il la dépose encore une fois à la gare, cette fois-là il était resté avec elle, tous les deux assis sur le banc à attendre le train et – elle en ressentait encore le trouble –, il avait soudain posé la tête sur son épaule. Comme ça, tout simplement, comme s’il avait besoin d’elle et que c’était une évidence. Alors, elle avait un peu persiflé, mais d’une voix douce : « – Ah, quand même, quand même un petit peu, un tout petit peu », et elle était repartie plus joyeuse. C’est à partir de là qu’elle avait pensé à la maison, en automne, elle se souvenait très bien de cet automne-là, quand elle avait commencé à rêver devant les annonces immobilières, sur le site de l’agence, en attendant le printemps. Elle était bête, quand même, elle refaisait le film à sa guise et je suis sûre qu’il ne verrait pas les choses comme toi. Dès le début, Louise, il avait dit qu’il ne savait pas quoi faire de toi. Dès le début il avait marqué des réticences, et quant à la maison, il l’avait dit aussi, que l’engagement ça ne lui plaisait pas.

– Ça t’est venu comment, l’idée de m’aider ?
– Oh, t’aider, je ne sais pas, c’est peut-être aussi un fantasme, d’acheter une maison pour quelqu’un. Déjà avec la gardienne de mon immeuble, quand je voyais qu’ils se tassaient à quatre dans les 15 m2 de la loge, je me disais que si j’étais riche, j’achèterais une maison, avec une plus petite pour eux, et que comme ça, elle serait très contente, Rosa, qu’on resterait ensemble. Alors, la dernière fois, quand j’ai réalisé qu’ici ça ne coûtait rien, les maisons, ou tout au moins que ce n’était pas inaccessible et que la banque voudrait bien me prêter, je me suis dit, pourquoi pas ? Et tu sais bien, on en avait parlé, quand tu cherchais le genre de boulot qui te conviendrait… Comme l’informatique, ce n’est plus possible et que tu n’as plus l’âge d’aller faire de la manutention, à trimballer des caisses de bière ou à conduire des camions qui te ruineront le dos, et que pour tous les boulots, d’ailleurs, il y en aura forcément un plus jeune que toi, et qu’ils le choisiront, j’avais dit que l’idéal, ce serait que tu rencontres des gens riches, qui auraient une maison avec un grand parc, et qu’ils vous proposent de garder la maison, à toi et à Ludo. (Comme le rêve d’une madame Bettencourt exilée à Florac, ou alors de Marguerite Duras, lassée de Cabourg, ou même de Françoise Sagan, pour une cure de désintoxication...) C’est drôle, non ? (D’ailleurs, ça irait bien, Duras ou Sagan, puisque tu m’as bien dit que tu avais travaillé dans un centre réadaptation pour toxicos, quand tu étais à Fleury-Mérogis ? C’était pour la Croix-Rouge ? Je n’ai jamais bien compris, en fait.) Finalement pas besoin de parc, en définitive, une petite maison devrait suffire. Mais, bien entendu, il faut qu’on en trouve une qui te plaise, dans laquelle tu te verrais…

– Moi, la chose qui m’embête, c’est l’engagement.
– Comment ça, Pierre, l’engagement ? Quoi qu’on fasse, on est déjà un peu engagé, non ? Et de toutes les façons, on est amis, c’est ça qui compte… Alors, ça a plus de chances de durer, il me semble.
– Oui, allons déjà visiter les maisons et on verra.

Et c’est comme ça que ça s’était enchaîné… Et quelque part, comment dire, elle avait l’impression qu’elle l’avait remonté, c’est ça, remonté à la surface. Qu’il était plus joyeux, qu’il reprenait des initiatives, qu’il se remettait à chercher du boulot, même avec peu d’espoir, jusqu’à ce que… Jusqu’à ce que, quoi, en fait ? Même si lui s’en fichait, elle avait besoin d’une explication, elle. Les gens comme moi ont besoin d’explications, alors assumons, soyons arrogante jusqu’au bout, il m’en faut une. J’en ai marre, à la fin, de m’adapter, pourquoi ce serait à moi, de m’adapter ? Parce que je serais « normale » et que pas lui ? Il ne serait sûrement pas d’accord, ce que je peux comprendre, d’ailleurs, mais dans ce cas, s’il est normal et que je ne le suis pas, pourquoi ce ne serait pas lui, qui s’adapterait ? Après tout. Après tout, je pourrais lui dire ça, aussi : alors là, mon petit bonhomme, on va peut-être siffler la fin de la récréation et il va falloir y mettre du tien. Un contrat, ça se respecte, c’est comme ça et pas autrement, alors que la maison te plaise ou pas, tu t’y colles, tu fais en sorte que les travaux avancent et à la fin, bye-bye si ça te fais plaisir, mais pas avant la fin du bail. Non mais.

Sauf que c’était bien ça, le malheur, personne ne supporte qu’on lui parle sur ce ton. Elle allait juste lui donner de nouveaux arguments pour qu’il puisse dire que, tu vois bien, tu me traites comme ton employé. C’était bien ça, la grande injustice : après un choc pareil, même si lui était resté impavide, absolument zen en apparence, considérant que la mention de sa présence insupportable (à elle) ne recélait aucune hostilité, absolument aucune hostilité ou le plus petit acte de violence, que ça ne voulait même pas dire qu’elle était nulle, d’ailleurs, eh bien on voit mal comment elle aurait pu se retrouver à son avantage. Personne ne peut se retrouver à son avantage, après un truc pareil, c’est fatal. On place l’autre dans une situation tellement impossible qu’il se retrouve comme un goéland en pleine marée noire, à battre des ailes pour en sortir et à s’engluer de plus en plus.

Alors, c’était quoi, la bonne posture ou la ligne de conduite impeccable?

 

À suivre...

Prochain épisode : Hésitations sur la posture

Retour au sommaire

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.