♦ Hésitations sur la posture

Le bLog et moi, 14. Après la conversation, et afin de déterminer la posture une fois qu’elle s’était retrouvée seule dans la maison vide, Louise avait appelé tous ses amis...

Hésitations sur la posture

 

Les gens dont je t’ai parlé,
ça fait comme s’ils me manquaient à présent,
c’est tout ce que je sais.
[…]
Faut jamais rien raconter à personne.
Si on le fait, tout le monde se met à vous manquer.

L’Attrape-cœur, J. D. Salinger, 1951

 

 

Après la conversation, et afin de déterminer la posture une fois qu’elle s’était retrouvée seule dans la maison vide, Louise avait appelé tous ses amis, complètement déboussolée et en quête de compréhension. Tu sais, je ne te le dis pas pour que tu trouves une solution mais j’ai vraiment besoin d’en parler. En commençant par les garçons, bien sûr, parce qu’elle ne voulait surtout pas tomber dans la logique que les hommes sont comme ci ou comme ça, et je te le dis ma pauvre chérie, il m’est arrivé la même chose, exactement la même chose, et lorsqu’il m’a quittée pour une autre, je peux te dire que je n’avais rien vu venir et que la duplicité, ça existe. Dis-toi bien que ce sont tous des égoïstes, absolument tous, et le tien m’a l’air d’être un beau goujat…

Bon, d’accord, il serait bien temps d’aller pleurer dans le giron des filles et de se lamenter, mais plus tard. Comme il fallait s’y attendre, aucun des garçons n’avait abordé de front la question sentimentale (Est-ce que tu l’aimes, est-ce que tu l’aimes encore, mais comment tu l’aimes ?) et le plus drôle fut la réaction du frère de Louise, qui à son avis devait s’y connaître en ruptures, vu qu’il a je ne sais combien d’ex-amies, et depuis des lustres, avec lesquelles il déjeune très régulièrement et qui disent toutes du bien de lui. Un grand concert de louanges, au grand dam de sa compagne actuelle.

– Alors, là, je ne le crois pas. Trois semaines dans l’année, on parle de trois semaines dans l’année ? Je ne sais pas, moi, mais tu prends un bol, tu mets trois cacahuètes dedans et tu fais l’effort, il me semble… C’est ça, tu fais l’effort... Il n’y aurait pas une dose d’égocentrisme, là-dedans ?
– Euh, je préfère que ce soit toi qui le dises.

 Ensuite, Arnaud avait été le plus fougueux, c’est normal, c’était le plus jeune :
– N’importe quoi, mais n’importe quoi, alors fous-le dehors et plus vite que ça.
– Ben non, je ne peux pas, il a un bail et c’est réglo, c’est lui l’occupant. Il aurait même le droit de faire changer la serrure et de m’interdire l’entrée, tu comprends, c’est normal. (C’est marqué dans la loi n°89-462 du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs, mon chéri…)
– Alors, barre-toi.
– Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre, sinon rentrer à Paris où personne ne m’attend ? Où est-ce que j’irais ? Une année, je ne suis pas partie en vacances du tout, et une autre, j’ai passé une semaine dans un Novotel près de l’autoroute, juste pour me changer les idées et profiter de la piscine. Alors, non, je ne vais pas partir et, d’ailleurs, ça le fera bien plus chier que je reste plutôt que je m’en aille.
– Tu ne vas quand même pas rester uniquement pour le faire chier ?
– Non, c’est parce que c’est ma maison, que je l’aime, que je suis venue pour y faire des travaux et que, d’ailleurs, je vais les faire. Je pensais ne pas commencer tout de suite, j’avais envie d’aller me balader avec lui et le chien, de regarder des films, tranquille, ou de parler, mais puisque c’est comme ça, je vais repeindre la maison, tailler le rosier et tout ce que je pourrai.
– Comme tu veux, alors. Je ne peux pas rentrer de San Francisco, forcément, mais appelle-moi quand tu veux sur WhatsApp quand tu as envie de parler. À mon avis, il est un peu bloqué sur la case ado, ton copain. Bon courage, maman.
(Ça, la case ado, tu peux le dire. Lui-même ne le nie pas, d’ailleurs.)
– Salut, mon garçon, portes-toi bien.

Le plus curieux, en définitive, ce furent les commentaires de Patrick : « – Je suis mal placé pour donner des conseils, tu sais. Il ne faut surtout pas le mettre dehors, contrairement à ce que dit Arnaud. On voit bien qu’il est dépassé : toi, ses filles, la maison, les travaux, l’absence de boulot, il n’y arrive pas et c’est le stress, c’est pour ça. Le mieux, ce serait de le rassurer, alors, pour les travaux, tu n’as qu’à prendre les choses en main, tu sais très bien faire ça. Tu demandes des devis, tu fais venir les électriciens et les plombiers, ça ira bien. Allez, bon courage, tu me tiens au courant. Ah, au fait, ne te bile pas pour la maison, c’était bien de l’acheter, et quoi qu’il en soit par la suite, c’était tout de même une bonne action.»

Hum, sur la bonne action, on n’allait pas commenter, parce que c’était aussi une belle façon d’enterrer la question sentimentale, comme si on pouvait rencontrer quelqu’un, un beau matin, et se dire tiens, au fait, et si je faisais une bonne action, avec ce mec ? Je ne sais pas ce que ça va donner, on verra, mais pourquoi pas une bonne action ? Il aurait fallu demander au pape Urbain V si ça comptait pareil que les Indulgences, pour gagner la vie éternelle, mais soyons francs et réalistes, la bonne action n’avait jamais été en ligne de mire, elle n’y avait jamais songé… Comme personne ne voulait en parler, c’était un peu difficile mais, disons que… On en reparlera peut-être un autre jour. À un seul moment, une seule fois pendant les trois semaines, elle avait revu dans son regard la petite lueur rieuse, une seule et unique fois, et à ce moment-là, si fugace, si fugitif, on aurait presque dit que… Bon, mais elle n’allait pas recommencer non plus, avec la petite lueur rieuse, comme la fois d’avant avec la tête sur son épaule. Ou, à ce compte-là, elle n’avait plus qu’à acheter un hôtel, pendant qu’on y était, et faire monter les enchères, comme au Monopoly.

En revanche, elle avait suivi le conseil, pour les travaux, fait faire des devis et passé trois semaines à s’occuper de tout ce qu’elle pouvait faire elle-même : ranger, nettoyer, réparer, poncer, refaire les enduits, repeindre, etc. Tous les jours, tandis qu’il se cassait tous les matins dans la montagne avec le chien, pour n’en revenir que le soir, elle se levait une heure après et commençait la journée : ranger, nettoyer, réparer, ou alors poncer, enduire, repeindre, ça dépendait des jours et sans oublier le rosier.

 Mamie Charlotte avait observé, mine de rien :

– On vous a à peine vue, toujours enfermée dans la maison, vous ne sortez pas ?
– Non, je peins et j’enduis.
– Ma pauvre petite, c’est pas des vacances, ça. C’est pas des vacances.
– Non, mais j’aime bien, ça me vide la tête. (En plus de ça, sans bagnole et sans pouvoir marcher plus d’une demi-heure, qu’est-ce que tu veux faire, dans ce bled ? Hein, qu’est-ce que tu veux faire, la mamie ?)

Pour autant, elle n’était pas certaine qu’il s’agissait de la bonne stratégie ou de la bonne posture. Dans le film Un air de famille, par exemple, presque tous les autres essayent de dissuader Jean-Pierre Bacri d’aller recoller les morceaux avec sa femme, Arlette, le jour où elle décide de « faire un break » et qu’elle est partie « à bavasser chez sa copine », comme il dit. Sa mère lui explique même qu’en amour, la mendicité ça ne marche pas, jamais, et il en résulte un quiproquo très drôle avec Catherine Frot, qui joue le rôle de la nunuche et qui s’emmêle les pinceaux sur le thème Fuis-moi, j’te suis ; suis moi j’te fuis. N’empêche qu’il y va, le gars, se planter sous les fenêtres de la barre HLM avec tous les gamins alentour, assis sur les mobylettes ou les scooters, qui finissent par brailler plus fort que lui –Arlette ! Oh, Arlette ! – et que même s’il fait un bide sur le moment, à la fin ça finit par l’émouvoir, Arlette. Et même le chien Caruso, celui qui fait penser à un tapis, semble satisfait.

 C’est cela, qui la chiffonnait un peu, Louise. D’autant que quand on passe trois semaines, au cœur de l’été, à récurer, à peindre ou à enduire, au final, on n’en sort pas tellement non plus à son avantage, qu’il s’agisse des taches de peinture, des bleus aux genoux ou des cernes de transpiration. Alors elle aurait mieux fait de prendre exemple sur le chien. L’avantage du chien, en dehors du fait qu’il ne vous contredit jamais, c’est aussi qu’il ne répond jamais que sur le mode affectif : il vous regarde, de ses grands yeux humides, il s’est tellement adapté à l’être humain, au fil des siècles, qu’il dispose de toute la gamme des regards implorants, et vous êtes tout pour lui, pour lui seul. Vous êtes le seul à être tout pour lui, il est le seul pour lequel vous êtes tout, et, quelquefois, le seul aussi qui représente le tout, la totalité de votre être. Quand on n’a pas les mots, c’est exceptionnel, et quand on a peur des mots, une véritable aubaine. On ne voit pas comment on pourrait lutter avec ça, c’est bien inutile, mais elle se disait tout de même que c’était peut-être une erreur, d’avoir voulu mettre autant de rationnel là-dedans et d’avoir autant gommé l’affectif, finalement.

Est-ce que le manque est le revers de l’attachement ? C’est ce que découvre Holden Cauffield, le personnage de l’adolescent de Salinger, et c’est peut-être aussi la question. En tous les cas, c’est la mienne, de question sans réponse.

 

 À suivre...

Prochain épisode :  Le modèle qui ne marche pas

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