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Billet de blog 7 déc. 2020

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♦ Le bLog et moi, l'envers des autres (2)

22. Paul. "Quand maman a disparu, ça m’a fait un choc. Elle parle tout le temps, maman, et pas moi. Alors, ça va être difficile de vous dire ce que j’en pense...

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Paul

 La vie est toujours trop cruelle.
Tout ce que nous pouvons faire,
c’est essayer de passer le ballon et laisser le soleil briller.
En espérant qu’il brille pour tout le monde.

Éric Cantona, philosophe.

Quand maman a disparu, ça m’a fait un choc. Elle parle tout le temps, maman, et pas moi. Alors, ça va être difficile de vous dire ce que j’en pense.

– Et tu sais qu’elle a acheté une maison, ta mère ?
– Oui, ça je sais.
– Et où ?
– Euh, dans la Creuse. Non, enfin, la Corrèze…
– Tu es sûr ?
– Non, ben non, peut-être l’Ardèche, un truc comme ça… Un endroit où il y a de l’eau et un pont. Enfin, je n’y suis jamais allé non plus, alors… Ah, si, pardon, la Lozère. Elle a dit qu’à Mende, en fait, ils allaient installer la fibre. J’ai lu un article, là-dessus, ce serait le nouvel eldorado numérique, la Lozère, avec même une école de codage, qu’ils installeraient à Mende. Elle m’en avait parlé et elle était contente, parce que le boulot, d’après ce que j’ai compris, il n’y en a pas trop, là-bas. Alors, à part aller soigner les vieux…
– Et le gars, tu le connais ?
– Le gars ?
– Oui, le gars, le locataire de ta mère, tu le connais ?
– Ben non, ça c’est les histoires de ma mère…
– Et elle n’en parlait jamais ?
– Ben si, tout le temps, mais bon, c’est sa vie à elle…
– Et elle en disait quoi, du gars ?
– Ben… rien. Ou alors si, une fois, elle a dit : « En tous les cas, s’il m’arrive un accident et que je meurs, j’espère bien que vous garderez la maison et que vous assurerez la continuité du bail, et aux mêmes conditions de loyer pour mon locataire. »
– Et qu’est-ce que tu as répondu ?
– C’est mon frère, qui a répondu. Il a dit, ton locataire, tu penses bien qu’on le fout dehors direct, si tu meurs. Et mon père, aussi, il a dit pas de lézard, on ne ferait pas traîner et il faudrait beau voir qu’il reste une heure de plus, ton locataire… Et moi, je me suis bien marré aussi, forcément. Fera bien moins le malin, si tu meurs, c’est ce que j’ai dû dire…
– Carrément ? Tu te fous de notre gueule ?
– Ben non, non ! C’était pour rire, évidemment, c’était du second degré, forcément. Ma mère, elle a répondu : Ah, ben voilà qui me rassure… C’est pareil quand on parle de l’acharnement thérapeutique, par exemple. Elle dit, si je deviens paralysée, muette et aveugle, surtout, n’insistez pas… Alors, nous on dit, t’inquiète, on te débranche tout de suite. Alors, après, elle, elle répond : Euh, attendez tout de même un petit moment avant de fermer le cercueil, on ne sait jamais… Et tout le monde éclate de rire, de nous imaginer tous les trois devant le cercueil, comme si elle allait en ressortir. C’est souvent comme ça, avec mes parents, on se marre bien…
– Écoute, ça c’est bien joli, vos histoire de famille, mais quand on va sur le blog de ta mère, il paraîtrait quand même que cet été, ton frère Arnaud lui ait conseillé de le mettre dehors, le fameux locataire. Ou plutôt le pas fameux, si je puis me permettre.
– Oui, mais non, mais ça, c’était avant. Non, je veux dire, après. Enfin, plutôt que la première conversation, c’était au début, quand ils avaient l’air de bien s’entendre. Après, je ne sais pas. Cet été, je révisais les concours, alors je ne m’en suis pas occupé, de ses histoires. J’étais à la maison avec mon père et sa dépression, c’était bien suffisant. Je ne l’ai eue qu’une seule fois au bout du fil, ma mère, quand elle était dans sa maison pourrie, à faire des travaux avec le type qui n’était pas là ou qui s’en allait tout le temps. Ce jour-là, je lui ai dit, pour papa, que ça n’allait pas trop fort, qu’on ne pouvait pas lui en vouloir, non plus, à mon père, parce que ce n’est même pas de sa faute à lui, et que c’est vraiment chiant, sa dépression, alors elle a rigolé et elle a dit : Mince, ça nous en fait un chacun, Paul. Je sais que tu es fort, que tu as un bon tempérament, alors résiste. Elle a dit ça aussi… Sauf que, maman. Voilà, maman… Je ne crois pas que je vais résister, là…
– Bon, on peut comprendre. Qu’est-ce que tu faisais toi, le 3 décembre ?
– J’étais en visio avec mon école. Je voulais aller voir des potes, mais j'avais trop de boulot. De toutes les façons, on ne peut même plus sortir ou alors faut faire des attestations et on est contrôlé. Mes parents, jamais, mais mes potes et moi, on est tout le temps contrôlés... Même quand ça ne sent pas la beuh...
– C’est quoi, comme école ?
– Commerce. Enfin, haut-commerce.
– Tu es commercial ?
– Non, ingénieur en géothermie. Enfin, je viens avoir mon diplôme, mais c’est parce que je suis dyslexique…
– Tu as eu ton diplôme parce que tu es dyslexique ?
– Non, mais c’est parce que je n’ai pas toujours les mots, vous comprenez ? Les gens normaux, ils ne peuvent pas comprendre. Moi, les mots, je les ai, mais ça fait comme un décalage. Ils restent en l’air, quoi. Ou alors, on dirait qu’ils flottent… Alors j’ai fait des maths et de la physique, parce qu’il y a moins de mots. C’est pour ça, que j’ai fait une école d’ingénieur, mais maintenant que je l’ai, le diplôme, je ne suis plus trop sûr de la géothermie. Et, en troisième cycle, les mots, on en a moins besoin, on peut faire des QCM et des PowerPoint, alors j’ai bossé, et voilà, ils m’ont pris…
– Et après, tu feras quoi ?
– Sais pas. Ma mère, ça la faisait rigoler. Elle disait, après, tu pourrais peut-être essayer médecine, Paul, ou alors Prix Nobel d’économie, on ne sait jamais et j’ai toujours cru en toi… N’empêche qu’avec la pandémie, là, je ne vois pas bien comment je pourrais m’en tirer… Moi, je les aime bien, les vieux, mais quand même… Ma grand-mère elle dit, oui, ben voilà, c’est comme ça. En 14, les gars, on les envoyait dans les tranchées, alors à chaque génération son fardeau, faut supporter, faut prendre sur soi. Je l’aime bien aussi, ma grand-mère, mais c’est quand même un drôle de raisonnement, son histoire de tranchées… Sans compter toutes les conneries que racontent tous ces journalistes toute la journée, y’en a pas un qui regarde les statistiques, ou même qui prend les bonnes. Je lui avais dit, à ma mère, pour les stats, et elle avait compris…
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
– Eh bien, par exemple, que ce sont surtout des vieux, qui meurent, mais qu’il y a plus de morts dans le 9-3 que dans le 16e, alors qu’il y a plus de vieux dans le 16e que dans le 9-3, c’est ça qu’il faudrait regarder précisément et pourquoi personne ne le fait ? Ou qu’il n’y a même pas de deuxième vague, c’est du pipeau… La deuxième vague, elle est la plus forte là où elle était faible, comme à Lyon, et la plus faible là où elle était forte, comme à Paris, Marseille ou dans le Grand Est…Alors c’est encore du pipeau et de toutes les façons, ça n’a aucun sens d’annoncer tous les jours dans les médias combien de gens sont morts du Covid, si vous ne dites pas en même temps combien de gens meurent normalement, tous les jours. De vieillesse, de maladies nosocomiales, d’accidents de voitures ou d’assassinat ou…
– Ou de quoi ?
– Vous croyez qu’elle va réapparaître, ma mère ? C’est dur, cette attente, c’est dur…
– On ne sait pas encore, on te tiendra au courant. Ce qu’on aimerait bien comprendre, surtout, c’est quelles étaient exactement les relations de ta mère avec ce Pierre Legrand, si ce qu’elle dit sur son blog est vrai, comment elles ont commencé et comment elles se sont détériorées… Tu peux nous dire ça, non ? Apparemment, cet été, elle en a quand même pris un coup ?
– Oui, bon, c’est vrai, elle avait l’air assez choquée. Mais bon, avec ma mère, ça ne dure jamais trop longtemps, la mélancolie. Autant mon père est pessimiste, autant, elle, c’est le contraire, comme si tout allait toujours bien… Y’en a un qui voit tout en noir et l’autre, tout en rose…
– Donc, tu penses qu’elle n’aurait jamais pu partir de son plein gré ?
– J’ai pas dit ça, non, j’ai pas dit ça. Je suis peut-être un commercial, comme vous avez dit, ou plutôt un futur, mais je ne suis pas débile non plus. Je le sais bien, que les gens qui sont toujours contents, ça ne veut rien dire, je le sais même parfaitement. Comment dire ? Des trucs qui manquent, des trous, non, des failles. C’est ça, des failles, des trucs qui peuvent se rouvrir…
– Tu penses qu’elle aurait des failles ?
– J’ai pas dit ça non plus. Et il n’y a pas que la psychologie, dans la vie. Quand je cherche à y réfléchir, je me dis qu’elle a quand même un traitement, ma mère, pour sa maladie, alors je ne la vois pas se barrer comme ça, sans le traitement… Et début décembre, c’était encore le confinement à la con, alors comment elle aurait fait ? Et vous avez fait quoi, comme recherches ? Et vous allez me garder encore longtemps ?
– Non, bon, tu vas pouvoir y aller, on te tiendra au courant. Tu signes là. Le reste, ça risque de prendre un peu plus de temps.
– J’aime pas, quand vous dites le reste.

À suivre...

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Prochain épisode : Arnaud

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