♦ Le bLog et moi, l'envers des autres (3)

23. Arnaud

Arnaud
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Ma carrière n’a jamais été à propos de l’argent.
N’importe où où je suis allé, j’ai joué et adoré le sport.
Le but n’était jamais l’argent, et il ne le sera jamais.

 David Beckham, footballeur

 

 

– Là, ça va, tu nous entends ?
– Oui, je vois, j’entends. Déplacez peut-être un peu la caméra, je ne vous vois que vous, à droite, mais pas votre collègue, de l’autre côté de la table. Je vois bien le fond de la salle, en fait, mais pas tellement ce qui est plus près. 
– OK, je décale, ça va, là ?
– Oui, ça va
– Alors on commence, nom, prénom, profession. Ah, au fait, tu es jeune, toi aussi, même si tu es l’aîné, je peux te tutoyer ?
– Oui, si vous voulez, mais alors on fait comment ? Je vous tutoie aussi ?
– Non, tu as raison, je vais essayer de te vouvoyer, mais tu as l’air bien jeune, par rapport à ce qu’il y a d’écrit sur ton CV, tu y fais quoi exactement, dans cette boîte ?
– Entre autres, des moteurs de jeux vidéo.
– Ah bon, il y a des moteurs, dans les jeux vidéo ?
– Oui, tout à fait. Si vous voulez, je vous fais un topo là-dessus quand vous voulez mais pour l’instant, je ne vois pas bien en quoi c’est important au sujet de ma mère. Je n’y comprends rien, à cette histoire, je suis bloqué dans cette ville de merde, depuis des mois, je ne peux rien y faire, c’est horrible… Vous comprenez, c’est horrible ! Je ne peux rien faire, rien faire ! Même si je pouvais prendre l’avion en business class, réserver un vol tout de suite, ça ne servirait à rien…
– Pourquoi t’es parti, alors, si c’est une ville de merde ?
– Parce que pour le boulot, c’est mieux. Les États-Unis, c’est d’une grande nullité, en fait, mais pour le boulot, c’est mieux. C’est comme ça. En France, je serais sûrement resté stagiaire à 80% du Smic, mais ici, on vous donne un budget, une équipe, et on vous fait confiance. Et si vous êtes bon, vous devenez rapidement manager, puis top manager, puis executive manager, puis top executive manager, et avec les bonus qui vont avec.
– Ah bon, vous avez des bonus ? À ton âge, enfin, à votre âge ? Et, euh, ça va chercher dans les combien, les bonus ?
– Six chiffres, cinq zéros, sans compter les stock-options. Un zéro de plus quand on atteint executive. Maintenant, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, je ne vois pas bien…
– OK, pardon, mais quand même, ça fait un choc, six chiffres et cinq… En fait, on se rend bien compte que vous ne pouvez pas être en cause, puisque vous êtes resté aux États-Unis depuis le mois de janvier, monsieur Leforestier, mais ce qu’on voudrait savoir, surtout, c’est ce que vous savez au sujet de ce Pierre Legrand et quel était le comportement général de votre mère, avant sa disparition.
– Ah bon, c’est une disparition ?
– Ben oui, forcément, puisqu’elle a disparu. Vous ne le saviez pas ?
– Si, je le savais, mais quand vous dites disparition… Ça veut dire quoi exactement ? Qu’elle a disparu, disparu, ou qu’elle est disparue ?
– Ah, ça, pour l’instant, on n’en sait rien… Votre père nous a demandé d’ouvrir une enquête pour disparition inquiétante, alors on suit la procédure…
– Ah, et vous avez un profiler ?
– Comment ça ?
– Eh bien, je ne sais pas, moi, mais pour les disparitions, un profiler, c’est pas mal, non ?
– Qu’est-ce qui pourrait vous faire penser qu’on aurait besoin d’un profiler ? Vous le connaissez, le gars ?
– Non, jamais vu.
– Mais vous saviez qu’il existait ?
– Ah oui, si, je savais. On ne risquait pas de ne pas le savoir, d’ailleurs, parce que c’était vraiment un truc dont elle parlait souvent, ma mère. Enfin, pas tellement du gars, d’ailleurs, pas directement, mais plutôt de la maison, du chien, de leur vie différente… Comme si elle avait soudain décidé de devenir écolo, de manger moins de viande et, entre parenthèses, mon frère pareil, plus de veau, plus d’agneau, et il n’achète plus que des tee-shirts en coton recyclable, de la bouffe brevetée sans OGM ou…
– Et pas vous ?
– Non, moi j’essaie de réduire le bœuf aux hormones, déjà, mais ici, ce n’est pas facile, et j’aime quand même bien la viande et les pizz… M’enfin, c’est quoi ces questions, c’est comme ça que vous allez la retrouver ?
– Pourquoi pas ? C’est bien ça, les profilers, non ? Ils posent des questions sans rapport. Toi, tu dirais qu’il ressemble à quoi, le gars ?
– Jamais vu, juste un dessin qu’elle avait fait, mais à mon avis c’était bien stylisé, bien idéalisé…
– Celui qu’il y a sur son blog ?
– Non, un autre, un où on le voit de profil. Elle a dit, il est mieux de profil que de face. Après, moi j’ai plutôt l’impression que c’est un paumé, le mec. Un genre de peace and love
– Gentil ?
– Non, même pas. Indifférent, plutôt. C’est ce que j’en pense mais, elle, elle ne s’en rendait même pas compte. Incompréhensible, ce truc. En plus de ça, elle a peur de toutes les bestioles, ma mère, elle s’agite dans tous les sens dès qu’elle voit une guêpe, en sortant qu’elle est allergique et tout ça, alors je me demande bien ce qu’elle est allée foutre à la campagne, dans une maison pourrie avec un chien… L’année dernière, en automne, il n’y avait même pas de chauffage, là-bas,  et le gars, il disait que 17°C, c’était bien suffisant. Ma mère, chez elle, c’est cosy, on a chaud, on est bien. Un peu trop féminin à mon goût, comme déco, mais il est bien, son appart, il est bien… Et ma mère, elle est bien aussi, personne ne veut croire qu’elle a son âge. Et le mec, aussi, paraît qu’il ne faisait pas son âge non plus, mais les derniers temps, à mon avis, il avait pris un bon coup de vieux, le mec, à force de vivre des allocs et de ne pas se soigner. Un ligament déchiré, un truc aux vertèbres, une histoire de tyroïde, pas le genre tout frais, à mon avis. Un genre de clodo, plutôt. Moi, c’est plutôt comme ça que je le vois, un clodo. Un sans dents, comme dirait l’autre, ou alors un punk à chien, avec son clebs que paraît-il tout le monde l’admirait… Alors que ma mère, elle a fait l’ENA, tout de même, ce n’est pas rien. D’ailleurs elle s’en foutait, de l’ENA, elle disait que l’agrégation, c’était finalement bien plus dur… Complètement obsédée par le Moyen Âge, aussi, et la peste, alors c’était drôle, la maison, elle n’arrêtait pas dire que c’était du XIVème siècle, un morceau de patrimoine, dans un site classé, l’Unesco et blablabla... La date, là, 1348, elle la foutait sur tous ses codes. Elle avait fait de l’histoire, faut dire, et aussi du français… Et alors ça aussi, c’était une obsession, qu’est-ce qu’elle a pu nous bassiner avec les accords du participe passé… La fleur que tu m’avais jetée, e, et blablabla, les jours qui se sont succédé, é, on se demande bien pourquoi d’ailleurs, et je me suis lavée, moi, mais je me suis lavé les mains… Ou alors je me suis fait refaire les seins, pas faite, et j’ai mis la barre haut, pas haute… Quand elle était lancée là-dessus, ça n’en finissait pas. Mon frangin, avec sa dyslexie, il disait qu’heureusement qu’il n’était pas une fille, déjà, ça lui faisait un problème de moins avec les accords… Et aussi, quand même, elle a vu plein de ministres, ma mère. Et parfois, personnellement, je veux dire pour de vrai. Moi, je m’en fous, mais mon frère, ça l’impressionnait vachement. Quand il est allé au Japon, par exemple, il a vu le président au G7, et il n’en revenait pas, Paul, complètement surexcité... J’étais à moins d’un mètre, qu’il disait, à moins d’un mètre ! Tu te rends compte, j’aurais pu le toucher, Emmanuel Macron, le toucher ! Et juste à côté de moi, il y avait le PDG d’une boîte cotée au CAC 40, tu te rends compte ? Et, elle, ça l’a fait rire, ma mère, elle a dit on voit bien que tu n’es pas habitué, Paul. Du temps où il était à Bercy, il y en avait au moins six, de ministres qui s’occupaient d’économie. Une vraie cacophonie et tu penses bien que, pour les vœux, j’arrivais en retard et je partais toujours avant la fin. Qu’est-ce que c’est chiant, les discours, ils racontent tous la même langue de bois, qu’elle disait tout le temps… C’est ça, alors elle était peut-être un peu en décalage, elle aussi, non ? Toujours à dire qu’ils l’avaient foutue au placard… Comme le type avec son chien, peut-être ? Mais non, le type, elle avait beau dire qu’il écrivait bien et que très étonnant, sa culture, je n’y crois pas. Des histoires de tomates tueuses et de moussakas géantes, c’est bien un truc de vieux, ça… Alors quant à la fameuse culture que ça révèlerait, faut quand même pas exagérer. Et avec un type qui n’a même pas de boulot, pas de taf, je n’y crois pas un instant. Pas plus que je ne peux le croire, qu’elle a disparu, maman. Je ne peux pas le croire, je ne veux pas le croire. Ce n’est pas rationnel, ce n’est pas logique, pas cartésien, je ne le crois pas. Vous m’entendez, ça n’est pas possible, ça n’existe pas, je ne le crois pas !!! Pas plus que toutes les fake news de tous ces Amerloques à la con, bullshit ! Bullshit que tous ces ploucs du Texas, et encore, je ne vous parle même pas de cette pétasse de la Cour suprême et de ce connard de Trump, fuck de fuck de sa mère…
– On va arrêter là, monsieur Leforestier, on vous recontactera. Et, bon, ce n’est pas à nous de vous le dire mais... Voyez peut-être un médecin, quelqu’un à qui vous pourriez parler, peut-être… Un choc, il faut s’en préoccuper, on ne peut jamais être certain qu’on va s’en sortir. Vous n’avez rien d’autre à nous dire ? Un détail important qui nous aurait échappé ?
– Non, je ne vois pas, sauf que si vous voulez trouver des données, je peux vous aider à casser les codes : 1348 et les différentes clés, j’en connais plein…
– C’est gentil, mais on n’a pas retrouvé son téléphone portable.
– Le portable forcément, si elle est partie. Ou alors elle l’a jeté pour qu’on ne la retrouve pas. Mais les ordis, la tablette, ses comptes bancaires ?
– Ni ordi, ni tablette, pas de photos en conséquence, et les comptes bancaires, c’est déjà fait : il n’y a plus rien.
– Comment ça, plus rien ?
– Écoutez, essayez de voir quelqu’un, ou alors appelez votre père. L’audition est terminée, on vous rappellera.


À suivre...

 

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