Marguerite Yourcenar à l'Académie française, souvenirs, souvenirs...

En cette journée particulière du 8 mars, exhumons quelques extraits d'un article publié en mars 1989 (dans une petite revue qui ne circulait pas, faute de Web) concernant le 6 mars 1980, date à laquelle Marguerite Yourcenar faisait une entrée remarquée (ou au moins télévisée) sous la Coupole...

Marguerite Yourcenar à l'Académie française

 

yourcenar
Jusqu'à quel point l'entrée de Marguerite Yourcenar à l'Académie française a-t-elle été un événement ?

Si la presse fut unanime à commenter ce choix qui, pour la première fois, ouvrait les portes d'un cénacle très convoité à une femme, si la réception de la nouvelle Immortelle donna lieu à une retransmission télévisée en présence de Valéry Giscard d'Estaing, alors Président de la République - et comme tel protecteur de l'Académie -, l'élection du 6 mars 1980, qualifiée d'historique par Alain Peyrefitte mais saluée d'un "bof "peu enthousiaste par Libération, ne fut guère interprétée comme une victoire du féminisme.

La question des femmes à l'Institut eut pourtant l'heur, naguère, d'éveiller quelques passions. En 1910, la candidature de Marie Curie à l'Académie des Sciences relança un débat que Mme de Staël, Marceline Desbordes-Valmore ou George Sand avaient alimenté au XIXe siècle. La querelle, dont le Journal des Débats se fit l'écho, fut d'ordre juridique : les femmes n'étant "pas capables de fonction publique", pouvait-on leur concéder l'accès à l'Académie ? Aucun texte n'assimilait cependant les cinq académies de l'Institut à une fonction publique et, sous l'Ancien Régime, deux femmes, Mme Labille-Guyard et Mme Vigée-Lebrun, avaient pris place à l'Académie de peinture. Face à ce vide juridique, l'élection d’Édouard Branly fut accueillie avec soulagement.

Colette n'eut pas plus de chance avec l'Académie française : lorsque Claude Farrère suggéra, en 1943, qu'elle pût briguer l'un des dix fauteuils laissés vacants sous la Coupole, il ne recueillit que protestations indignées de la part de ses confrères.

[...]

Cette consécration à tant d'autres refusée, Yourcenar l'obtint sans même l'avoir sollicitée et l'initiative en revient à un petit groupe d'Académiciens, animé par Jean d'Ormesson. S'agissait-il pour autant d'une démarche iconoclaste, destinée à rompre avec la tradition en instaurant la mixité des fauteuils ?

Le principal artisan de l'événement eut l'occasion de s'en expliquer et de lever une ambiguïté, soulignant la distinction à opérer entre la femme et l'écrivain : "c'est un écrivain, plus qu'une femme, qui entre sous la Coupole." Le discours qu'il prononça, le jour de la réception de la première Immortelle, revient sur ce thème et rend hommage à un grand écrivain, dont la qualité de femme, "loin d'avoir été prétexte à élection, n'a eu d'autre effet que de lui en retarder momentanément l'accès." Cette victoire était donc à interpréter comme une "victoire de la littérature", non comme une "victoire du féminisme".¹

Au regard de l'élection en douceur de Marguerite Yourcenar, le plus révélateur tient sans doute à la persistance de réactions hostiles parmi les Quarante : Jean Guitton, reconnaissant avoir été hostile à l'entrée de Marguerite Yourcenar, se soumettait néanmoins, interprétant cette élection comme "la volonté de Dieu", mais tel autre Académicien se serait ému à la pensée de voir la Coupole "envahie par une nuée de tricoteuses", ce qui rejoignait, sur un autre registre, les fulminations d'un Pierre Gaxotte expliquant une dizaine d'années auparavant qu'à élire une femme... "on finirait par élire un nègre."²

[...]

À ce stade, l'auteu-re-trice en herbe faisait deux remarques :

1) Elle notait (perfidement) que c'est pas vrai que seul le mérite et le talent permettent de franchir les plafonds de verre, vu que "mérite et talent" ne sont peut-être pas les choses les mieux partagées par les Académiciens ou que, tout au moins (pour certains), leurs mérites restent parfois contestés et leurs talents obscurs.

2) Elle estimait qu'il faudrait sans doute attendre belle lurette avant qu'une autre femme soit élue à l'Académie, et que ce ne serait sans doute qu'après le décès de Marguerite Yourcenar, "au nom d'une règle implicite assez proche de celle qui régit d'autres cas". Il n'est désormais plus possible de partir en guerre au motif que les femmes ne seraient pas représentées dans tel ou tel sous-ensemble du corps social : il y en a toujours une !!

Trente ans après, bilan des de la course : si j'ai bien compté, il y en a 9 sur 40, d'Académiciennes, presque un quart, moins qu'à l'ENA (un gros tiers les meilleures années) mais plus qu'à Polytechnique (18% en 2018).

Quelles mauvaises langues, tout de même, que ces féministes ! :-)

 

(1) Marguerite Yourcenar elle-même suivit ce ton, puisque son propre discours rend hommage au "troupeau invisible de femmes qui auraient dû, peut-être, recevoir plus tôt cet honneur", pour aussitôt énumérer les raisons ayant rendu impossible l'élection des candidates passées et s'attaquer, sans plus de commentaires, à l'éloge de son prédécesseur.
(2) Ce qui fut fait en 1983, grâce à l'élection de Léopold Sédar Senghor, en hommage à la francophonie

_________________________________

Sur la fonction publique (des femmes chefs de bureau, quelle horreur ?!) : Note à l'attention de M. Bonnard, 1925

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/220218/cest-le-8-mars-cest-la-journee-des-femmes

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.