Itinérance ratée, au revoir là-haut !

Tout ce que la Grande guerre symbolise de massacres et de destins saccagés... Dans chaque village, les monuments aux morts, comme le souvenir de mots d'ordre parfaitement absurdes et de l'imbécile vanité des puissants... C'est casse-gueule, non, que toute cette conscience collective qui ressurgit du passé ? Et qu'en pense Bibi Fricotin ? Se serait-il trompé de story-telling ?

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Aveuglements insensés... État-major vérolé, IIIe République subclaquante et tant de jeunes vies sacrifiées par tant de vieillards incompétents...

N'est pas de Gaulle qui veut, n'est-ce pas ? Il pouvait sans doute le dire, lui, qu'il y avait deux maréchal Pétain et qu'il fallait faire la part des choses. Il avait fait la part du feu, le Général, et personne ne l'aurait imaginé nous sortir un truc du genre que "c'est pas bibi", excusez du peu. Il n'a dévissé que tout au long des années soixante, insensiblement, sans avoir compris que la société avait changé. Comme François Mitterrand, il a sa part de responsabilités dans le si long silence de la Nation à rendre compte de la Shoah. Et quant à l'Algérie ou à Mai 68, il n'avait pas tout compris non plus. Les Hommes sont faillibles et l'on n'a pas tous les jours rendez-vous avec l'Histoire. On a fait son temps, aussi, quelquefois.

En revanche, il faut garder de la cohérence, sinon ça ne va pas : c'est fake, comme tu dirais. Il est raté, le rendez-vous mémoriel avec la Grande guerre et personne ne se reconnaît, dans ton Histoire. On ne peut pas, le lundi, nous la jouer hiératique, regard bleu-horizon à s'incliner devant les tombes, et le lendemain nous assommer de casse-toi coco, que bibi il te dit qu'il vaudrait mieux traverser la rue pour trouver du boulot. C'est pas possible, c'est du grand n'importe quoi, comme ils disent à Bercy. Ou alors, du théâtre...

Tss...

Du théâtre ? De la Commedia dell' Arte avec Arlequin et tous ses copains ?

Ben oui, c'est ça, erreur de casting, fermez le ban. C'est rudement difficile, finalement, de vouloir jouer à la fois les folles ingénues, les douairières éprises ou le vieux bonze qui est revenu de tout. Ça ne se mélange pas bien, le quadra pimpant et le père la sentence qui donne des leçons à qui veut l'entendre, mon p'tit gars. Au final, il en ressort une vague impression d’œufs brouillés ou d'aquarelle trempée.
Couleur sépia, c'est ça, couleur sépia, comme si ton temps était déjà passé.
On ne fait pas de l'Histoire à rebours, on ne picore pas dedans comme une galinette cendrée : entre la Grande guerre et la Seconde, il y a eu le traité de Versailles, le mythe que l'Allemagne paiera, l'hyper-inflation, la crise de 1929 et la faillite de tous les gouvernements devant la montée du nazisme. Alors à quoi ça rime, ces commémorations à la con entre deux phrases sur le prix du gas-oil ? Quelles leçons en tirons-nous, au-delà de la larme à l’œil ? Quel sens ?

À bien y réfléchir, plus que par cette référence récurrente à Jupiter, je suis plutôt frappée par la collection d'habits de scène qui iraient bien : Jupiter ou César, les petits marquis du XVIIIe siècle, l'Empereur ou le jeune Werther, le féru des lettres, le romantique, le geek, le cynique... Le type pas fini, je dirais plutôt, comme un caméléon sur une jupe écossaise. Tout au départ, j'avais pensé qu'il aurait mieux valu faire d'abord Premier ministre, comme épreuve du feu, ou alors aller tâter un peu le cul des vaches dans les campagnes, se faire élire et qu'on verrait ensuite. Elle aurait dû te le dire, Brigitte, qu’il n'est pas bon d'avoir trop tôt rendez-vous avec le destin : qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire, après ? C'est se brûler les ailes, cette histoire d'avoir voulu être président, comme Icare. Et ce qui se voit de plus en plus est que l'habit est trop grand. Qu'il n'y a pas de vision, pas de générosité, pas de hauteur, que de la commedia dell'Arte et de la poudre aux yeux, du théâtre. Une culture un peu vieillotte, aussi, c'est ça le plus étrange et ce n'est pas bon signe : et oui, ça rappelle aussi la fin des années Trente, ce vieillissement précoce, et quoi que tu nous aies fait miroiter à grands moulinets de smartphones et de worldwide globish language, la culture que tu nous mets devant le nez, pff... À peine le niveau d'une première année de lycée. Club théâtre, mon petit gars, club théâtre... Et tu es benalla peine, avec tes sbires de pacotille...

En attendant, comme les gueules cassées, nous on est bien dans la mélasse.

Alors, au revoir là-haut !

AU REVOIR LÀ HAUT Bande Annonce (Albert DUPONTEL // 2017) © AuCiné

 

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