♦ Le modèle qui ne marche pas

Le bLog et moi, 15. "Quand on écope d’une maladie grave, d’une affection de longue durée, une ALD, comme ils disent, on vous fait faire des formations et on vous explique les cinq phases du modèle de Kübler-Ross, pour que vous acceptiez...

Le modèle qui ne marche pas

 

 

La seule bonne nouvelle à laquelle se raccrocher,
et c’est une putain de bonne nouvelle,
une bonne nouvelle de taille,
c’est que l’on n’en meurt pas, ou alors à titre tout à fait exceptionnel.

Emma Rougegorge, Quand j’ai commencé à y réfléchir, 30 mai 2018

 

 

 

Quand on écope d’une maladie grave, d’une affection de longue durée, une ALD, comme ils disent, on vous fait faire des formations et on vous explique les cinq phases du modèle de Kübler-Ross, pour que vous acceptiez : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. C’est pareil pour un deuil ou un choc émotionnel et il aurait dû comprendre, d’ailleurs, qu’elle aurait du mal à faire le deuil, parce qu’au moment de la rencontre, l’une des autres coïncidences extraordinaires de cette histoire (ce qui fait que personne d’autre n’aurait pu l’inventer) concernait les deux sœurs de Pierre, l’une qui souffrait et l’autre qui avait souffert, de la même maladie que Louise. Elle avait publié pas mal de billets, sur cette ALD, et elle s’était trouvée un peu honteuse, d’avoir écrit quelque part : La bonne nouvelle, c’est qu’on n’en meurt pas, ou alors à titre tout à fait exceptionnel. Quand elle avait reçu le sms qui disait ça, que l’une des deux sœurs de Pierre en était morte, elle s’était précipitée sur la MP pour lui demander si ça ne l’avait pas froissé, ce billet, puis elle avait terminé ses explications en disant : À partir de maintenant, j’écris pour toi, boss, et il avait dit plus tard que ça lui avait fait plaisir. Il avait été très gentil, d’ailleurs, la première fois que Louise était venue, disant qu’il ne savait pas évaluer son degré de handicap, alors on verrait pour les promenades, et il lui avait tout de suite donné la main pour gravir ou descendre les escaliers de pierres qui roulent, en faisant très attention à elle. Une main chaude et forte, entre parenthèses, tout à fait le genre de patte qu’elle aimait bien. Le changement n’en avait été que plus rude, deux ans plus tard, en juillet, parce que quand elle avait cherché sa main, tandis qu’elle venait d’arriver (après une absence de près de six mois, tout de même) et qu’ils étaient partis faire un tour avec Ludo, Pierre avait observé, d’un ton indéfinissable : « Ah non, il faut bien que tu t’habitues, aussi, à marcher toute seule » et, sur le coup (puisque c’était la veille au du jour où il allait lui dire que sa présence lui était insupportable), elle n’avait pas su l’interpréter mais tout juste avait-elle enregistré une petite déception devant cette absence de gentillesse incompréhensible, puisque donner la main à quelqu’un pour l’aider à marcher ne représente tout de même pas un effort insurmontable, indépendamment de la question de savoir si on éprouve le désir de le faire. Après coup, bien sûr, elle ressasserait à n’en plus finir l’ensemble des signes avant-coureurs de ce qu’il allait lui dire

Sur les cinq phases, tout le monde comprend le déni, la colère, la dépression, l’acceptation, mais le marchandage ou la négociation, c’est une autre paire de manches. Le modèle est contesté, bien sûr, comme tous les modèles, ne serait-ce que parce qu’au fil du temps, il semble être devenu prescriptif (il faut accepter), alors qu’il aurait pu se cantonner une bonne description de ce que la plupart des gens ressentent en cas de choc, et pas forcément dans cet ordre. Par exemple, Louise avait ressenti en même temps les effets de la colère et du déni et elle avait bien l’intention de se passer de la dépression. Quant au marchandage, elle n’était pas sûre de comprendre et les exemples qu’elle avait trouvés n’étaient pas tellement probants. Il en ressortait que le sujet pourrait se dire : « Allez, à partir de maintenant, je serai tout le temps gentille, je ne ferai que des bonnes actions, j’arrêterai de fumer et même de picoler, et en échange, je serai sauvée. » Sauf que ça, on ne peut le dire qu’à Dieu (ou à la rigueur à sa mère) donc on ne voit pas comment ça pourrait marcher...

En matière de deuil amoureux, tu me diras, ce serait plutôt que je t’offrirai des perles de pluie et laisse-moi devenir...           

L’ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, l’ombre de…

Ton chien ?!

Alors autant faire un contresens volontaire et bien se tromper de marchandage... Ce serait quoi, en définitive, les putains de trucs à négocier ? Et avec ce salaud, encore, je me demande bien ce qu’ils entendent par là. Ce connard me fout dans la merde, avec son air de ravi de la crèche qui n’en a rien à branler, et il faudrait encore que je marchande ? Hier soir, il m’a quand même glissé, mine de rien, que lorsque sa fille était venue (soi-disant pour quelques jours mais elle y était finalement restée deux semaines), eh bien, qu’elle avait fait la cuisine tous les jours, sa fille, et que c’était végan et que c’était bon. Alors, il faudrait encore que je fasse la cuisine, en prime ? Et avec du tofu ? Je ponce, j’enduis, je repeins, je me traîne au marché et après je fais de la cuisine végan ? Non mais, on croit rêver… Et tofu de ma gueule, oui ! Parce que c’est bien joli, toutes ces histoires de dudéisme et de zénitude, mais il n’empêche que je pourrais dire aussi que ce n’est pas mieux que le comportement du beauf moyen, non ? Entre nous ? Un poil dans la main ? Un beau poil dans la main, sa bagnole et son chien… C’est bien, ça, un beau poil dans la main, sa bagnole et son chien… Ça rime impeccable et c’est un alexandrin. Non, remarque, le chien il est plutôt gentil et je l’aime bien... L’autre jour, c’était drôle, Pierre voulait sortir et Ludo ne voulait pas. Il s’était positionné devant moi, le chien, comme pour me protéger, et il nous regardait alternativement tous les deux. Comme s’il avait compris et comme pour dire, non, je ne sortirai pas sans elle. Je suis là pour la garder, cette fille, alors on ne va pas la laisser partir. Laisse-la tomber si tu veux, mais sans moi. Ils sont intuitifs, ces chiens de berger, c’est vraiment remarquable et celui-là est tout à fait exceptionnel…

– Tu vois, Ludo ne veut pas qu’on me laisse, peut-être qu’il m’aime, lui ?
– Lui, il aime tout le monde, il est comme ça avec tout le monde, alors ça ne compte pas. 

Bing.

C’est quelqu’un qui ne parle pas beaucoup, Pierre, bien moins que Louise en tous les cas (tu me diras, c’est facile) mais quand il s’ouvre, quand il explique, c’est souvent la douche froide. Toi, tu montes en émotion, tu te dis quelle merveilleuse journée, comme on est bien dans ce paradis de la montagne, comme l’air est pur, comme l’herbe est fraîche et comme il vient d’être gentil, aussi, de me tendre une si jolie fleur (merci mon amour) et dans le même temps qu’il te tend la fleur, il semble réfléchir et tu entends soudain :

– Je ne sais pas quoi faire de toi. Je suis bien ennuyé, mais j’ai beau y réfléchir, je ne sais vraiment pas quoi faire de toi.

 La première fois qu’il avait dit un truc comme ça, elle venait à peine de le rencontrer, alors elle s’était dit que c’était juste un désappointement, un passage, une petite résistance. Elle s’était remémoré ce qu’il avait écrit sur la MP, je n’aurais jamais imaginé… Je n’aurais jamais imaginé que je pourrais l’écrire un jour, et pourtant c’était écrit, I’m confessing that I love you, accompagné de la chanson. Puis, plus tard, le sms disant que l’important c’est que tu viennes, puis au téléphone que c’était tellement fort, ce sentiment, encore plus que ce qu’il avait déjà ressenti, même quand il était jeune. C’est sans doute pour ça que la première fois, la douche froide n’avait pas eu tant de conséquences. Ils en avaient parlé, elle avait dit quelle importance (puisqu’elle ne s’installerait jamais chez lui et qu’il ne viendrait jamais habiter à Paris, c’était réglé, affaire pliée), que personne n’allait tenter de faire quelque chose de l’autre, et que ce serait bien comme ça. Alors, il avait réfléchi. Le lendemain, il était revenu la chercher à l’hôtel, et la journée s’était déroulée près de la rivière, le chien s’ébrouant dans l’eau et Pierre lui donnant la réplique, presque dévêtu, les jambes dans le courant et son torse mince brûlant au soleil (son opposition à toutes les formes de crèmes solaires, évidemment).

– Non, je suis comme ça, c’est vrai, mais je ne voudrais pas que ça te bloque.
– Alors, je peux continuer à sourire et à te toucher tant que je veux ? Moi, j’aime bien rire et toucher les autres.
– Oui.

Le soir, elle l’avait embrassé, merci pour cette belle journée, alors il avait encore réfléchi. La nuit suivante, ils étaient montés sur le causse, juste pour admirer les étoiles et croiser en passant deux chevreuils et un sanglier, peut-être un lièvre, aussi, surpris par la lumière des phares. Dans la voiture, en revenant, il avait laissé tomber son bras sur le genou de Louise et, lendemain matin, l’hôtel avait cherché à la joindre :

– Vous m’avez appelée ?
– Oui, bonjour madame, c’est parce que les femmes de ménage ont vu ce matin que votre lit n’était pas défait, alors elles se sont inquiétées.
– Oh, euh, c’est parce que je n’y ai pas dormi. Hier soir, on est allé sur le causse, avec des amis, alors il était trop tard pour…
– Pas de souci, madame, excusez-moi.
– Non, non, c’est moi qui vous remercie. C’est très gentil et très professionnel, d’avoir appelé. J’aurais pu aller faire une randonnée et avoir un accident, merci beaucoup.

Après, le temps de l’apprivoisement avait commencé, tout doucement. Elle était revenue, pas si souvent mais suffisamment pour penser que le lien s’était créé, avec des souvenirs et même quelques fous-rires. De la joie, en quelque sorte, des conversations fréquentes au téléphone et, sauf dans les dernières semaines, il n’avait jamais donné l’impression qu’il cherchait à les abréger, ces conversations, bien au contraire. Concernant des sujets très concrets, par exemple le fait de savoir si sa dernière candidature via le site de Pôle Emploi avait reçu une réponse (si, si, ils le font parfois, les employeurs, de répondre), il disait toujours la même chose : – Tu serais la première à l’apprendre. Il avait même dit un jour, cherchant à expliquer que sa famille lui mettait parfois la pression, comme sa sœur, dont les sms et les appels manqués s’accumulaient : – Toi, tu n’es pas comme ça, je sais.

 Alors, est-ce que ça ne valait pas, comme preuve ? C’est dans mes archives, je t’assure, c’est dans mes archives, alors forcément c’est une preuve.

 Déni, colère… Puis ressentiment, ou autre chose ? Il allait falloir encore y réfléchir, et avec beaucoup d’application, en essayant de ne pas se tromper. Tout reconstituer, tout comprendre. Vous me direz qu’il n’y a pas mort d’homme, et vous aurez sans doute raison, mais un choc est quand même un choc et il faut s’en préoccuper. On ne peut jamais être certain de sa propre robustesse et de sa capacité de résilience.

 

À suivre...

Prochain épisode : La version des filles

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