♦ Le bLog et moi, l'envers des autres (4)

24. Patrick est à Venise comme Paul est à la plage.

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Patrick

 

Parce que, écoutez-moi :
en fait de spécimens humains, tout défile ici,
vous pouvez me croire,
et en ce qui concerne les mobiles auxquels obéissent les gens,
si j’ai appris quelque chose pendant les vingt ans que j’ai passés dans cette étude, c’est ceci :
qu’il n’en existe qu’un seul et unique : l’intérêt.

                Claude Simon,
Le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque, 1957

(3e alinéa)

 

 

 C’est inimaginable. C’est quelqu’un de très cartésien, Louise. Elle est comme moi, on n’a pas l’habitude de croire n’importe quoi, dans la famille. Elle est comme moi. Elle n’a pas l’air, comme ça, d’avoir l’esprit scientifique, mais en fait, elle est très rationnelle. Bon, elle est peut-être un peu plus… Je ne sais pas comment dire, peut-être un peu plus fantasque, mais c’est tout…

 Ce que j’entends par fantasque ? Euh, eh bien je ne sais pas, non, mais les filles, enfin, les femmes, quelque fois, elles ne raisonnent pas pareil. Elles aiment bien… Enfin, je ne sais pas, elles aiment bien… Par exemple, acheter des trucs qui ne servent à rien, ou alors aller au cinéma voir des trucs… Ou alors parler des choses… Oui, c’est ça, parler des choses, elle aimait bien parler. Vous pouvez demander à tout le monde, elle aimait bien parler, Louise, tout le monde vous le dira. D’ailleurs, elle écrivait, aussi, et même bien. Enfin, moi je le lui avais dit, tu écris bien, sinon que ça ne m’intéresse pas trop, toute cette autofiction. Et aussi le rythme, vous voyez, je n’arrive pas toujours à suivre. Un peu comme dans Proust, bon, toutes proportions gardées, bien évidemment, mais enfin, c’est difficile. Ou alors, disons qu’il faut insister. Au bout d’un moment, on s’habitue, on comprend un peu le rythme, mais… Ce que ? Ce que je faisais le 3 décembre ? Je ne sais pas. Ah, si, je vous l’ai dit, j’étais dans les Dolomites, je faisais des photos. Au moins quinze témoins, et ensuite on est allé à Venise, on a dormi dans un monastère, et j’ai encore fait des photos… Ah, oui, non, vous avez raison, ça c’était début novembre, ensuite j’étais chez moi avec mon fils, Paul, le plus jeune… Cela dit, ça n’a aucune importance, tout est traçable, vous avez ma téléphonie, le témoignage du médecin, du kiné, des commerçants… Vous me dites qu’il n’y a aucune activité sur son compte bancaire, je pense que c’est plutôt mauvais signe. Je ne le dis pas à mes fils, bien sûr, mais …
– Il a été vidé, son compte, on ne sait pas où c’est passé, du moins pas encore. Vous saviez ce qu’elle avait, sur son compte ?
– Non, non, on s’entendait bien mais on est quand même divorcé depuis des années, alors je ne sais pas. Je crois qu’elle a un livret A, comme tout le monde, et aussi une assurance-vie, et aussi qu’elle a acheté une maison. La maison, c’était plutôt une bonne opération, d’ailleurs, je le lui ai dit, tu as bien fait… Même avec un tout petit loyer, à condition d’emprunter et de faire des travaux, effet levier maximum. On peut déduire à hauteur de 10 700€, y compris les intérêts d’emprunt et les frais bancaires, donc la première année, c’est le jackpot, et ensuite, à condition de bien saturer le loyer, ça permet d’imputer le déficit sur le revenu imposable et de ne pas payer les prélèvements sociaux, 17,2%, je crois, ce qui fait qu’en définitive… En plus de ça, c’est un placement comme un autre. Elle ne la revendra pas plus cher, à mon avis, mais pas moins cher non plus, alors compte tenu du niveau des taux d’intérêt…
– Vous bossez où, vous ?
– Euh, à la Matmut, enfin, plus exactement, je bossais, parce que, là, j’ai été licencié…
– Ah, alors vous êtes au chômage ?
– Oui, enfin, non, j’attends la retraite, mais avec la prime de licenciement, j’ai le temps de voir venir…
– Combien ?
– Combien quoi ?
– La prime de licenciement, ça va chercher dans les combien ?
– Oh, euh, c’est-à-dire, je ne vois pas en quoi… D’ailleurs, c’est une grande règle de la négociation : le premier qui dit un chiffre est mort.
– Ah oui, mais approximativement ?
– Approximativement ? Six chiffres avec cinq zéros, mais je ne vois pas bien en quoi…
– C’est nous qui voyons, monsieur Leforestier, et votre ex-femme, elle aussi, c’était une six chiffres à cinq zéros, comme vous dites ?
– Ben, non, elle, elle était fonctionnaire, Louise, alors forcément...
– Était ? Vous pensez qu’elle est morte ?
– Oui, forcément, on ne voit pas bien… Je ne le dis pas à mes fils, bien sûr, mais on ne voit pas bien… C’est quand même le scénario le plus probable, non ?
– Et vous croyez que c’est lui ?
– Qui ça, lui ?
– Eh bien, Legrand, le locataire.
– …
– Vous croyez que c’est lui, monsieur Leforestier  ?
– Bien sûr, que je crois que c’est lui. Qui d’autre ?
– Un crime passionnel ?
– Les crimes passionnels, vous devez le savoir mieux que moi, je parle sous votre contrôle, mais quand il y a du fric quelque part… Et, pendant que j’y pense, il faisait de l’informatique, le gars, alors, si ça se trouve, casser les codes, il a pu le faire… Je le vois bien faire ça, dézinguer les codes, parce qu’il était soi-disant pas intéressé, d’après ce qu’elle disait, très frugal, à ne manger que des céréales complètes et à se chauffer au bois, mais on ne me fera pas croire… Le problème, avec Louise, c’est qu’elle croyait à ce genre de trucs. La dernière génération romantique, c’est ce qu’elle a dit un jour, je fais partie de la dernière génération romantique, vous comprenez ce que ça veut dire, vous, la dernière génération romantique ? Moi, je crois surtout qu’elle avait lu trop de bouquins, Louise. Des trucs sentimentaux, en fait, c’est ça, des trucs sentimentaux… Après, elle a dit que je confondais romantisme et romanesque ou les petites fleurs bleues et je ne sais plus quoi... Toujours à me prendre pour un abruti, faut dire… Tout ça parce qu’un jour, j’aurais parlé de Tom Hasmann, au lieu de Thomas Mann… Est-ce que je lui demande, moi, si elle est parfaitement au clair avec la théorie de la relativité ? Ou pourquoi on fait parfois des erreurs de calcul mais toujours des fautes de français ?
– Vous lui en voulez ?
– Comment ça, je lui en veux ? Non, bien sûr que non, je ne lui en veux pas. J’aimerais surtout qu’on la retrouve, mais plus j’y réfléchis, moins c’est probable, qu’on la retrouve. Je les sens, moi, les catastrophes, je les sens venir. C’est normal, d’ailleurs, dans les assurances, on est habitué aux probabilités… Ça n’arrive pas souvent les catastrophes, l’occurrence est faible, mais quand ça arrive, l’effet est maximum et ça s’enchaîne… Il y a toujours une chaîne de causalité quelque part et la loi de l’emmerdement maximum, ça existe aussi. Alors son histoire improbable avec ce type, maintenant que c’est parti… Il a dit quoi, le type ?
– On ne l’a pas encore interrogé, on va voir… On vous tiendra au courant des progrès de l’enquête, monsieur Leforestier, on reste en contact.

 

À suivre...

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Prochain épisode : Enfin, Pierre...

 

 

 

 

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