♦ Le bLog et moi, l'envers des autres (5)

25. Quand nous lui avons demandé de s'expliquer, l'homme a souri comme un coupable. À part ça, dans cet épisode, on va refaire un petit tour dans le Club...

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Enfin, Pierre…

 

 

Leurs bagages attendaient avec un air louche.
La forme de la valise, en particulier, nous a semblé bizarre car il s'agissait d'un sac à dos.
Quand nous lui avons demandé de s'expliquer, l'homme a souri comme un coupable.
Quant à la femme, elle était accompagnée de deux enfants de nationalité noire.
Pourtant, leurs papiers, même s’ils étaient faux, étaient parfaitement en règle.¹

 

*

Tu sais, Ludo, on est mal barré. Ils ne vont pas me lâcher, je sais qu’ils ne vont pas me lâcher… J’y vais demain. Heureusement, pas à Paris, à Mende, ils ont fait venir des gars de la SRPJ. Il faudra que tu restes dans la voiture mais ne t’inquiète pas. Heureusement aussi qu’on n’est pas en été et qu’il ne fait pas trop chaud, mais j’ai un peu peur que ça dure un moment. Je te mettrai de l’eau dans la gamelle, et je la calerai bien, comme ça tu pourras boire… Qu’est-ce que tu dis ? Oui, moi aussi, je t’aime.

 

*


Je n’ai jamais bien compris pourquoi elle s’était entichée de moi, cette fille. Au début, c’était drôle, je le reconnais, mais… Oui, c’est vrai, on avait tous les deux un blog sur Mediapart. Et, je ne sais pas, mais à un moment, elle s’est mise à m’envoyer… Comme des messages, en fait. Alors, je répondais, je répondais et, chaque fois, ça continuait. Elle répondait un cran plus haut, alors je répondais aussi. Je me demandais si elle allait lâcher, mais non.

– C’est vous, qui lui avez demandé de venir ?
– Non, non. Un soir, elle m’a envoyé son numéro de téléphone.
– Et alors ?
– Alors, rien. J’ai réfléchi et, le lendemain, je l’ai appelée.
– Vous l’avez appelée, comme ça, le lendemain, après avoir réfléchi ?
– Non, je lui ai d’abord envoyé un sms et, ensuite, je l’ai appelée, à l’heure dite.
– Et vous vous êtes dit quoi ?
– Je ne sais plus.
– C’est elle, qui a parlé en premier, ou vous ?
– Elle, sûrement.
– Et qu’est-ce qu’elle a dit ?
– Je ne sais plus. Elle a dit, je crois, qu’on avait des amis communs, alors que ça nous ferait un sujet de conversation.
– Parce que vous avez des amis communs ?
– Non, enfin, si, ce ne sont pas exactement des amis communs, mais comme on a un blog, forcément, on a des contacts, alors forcément, on connaît les mêmes gens et on peut en parler. Comme de Saladin, de Lancêtre ou de Vivre est un Village, par exemple…
– Et vous en avez parlé ?
– Oui.
– Et vous avez dit quoi ?
– Rien. Ou alors, si, mais ce serait trop long à expliquer. On en a parlé une heure et demie, en fait. De onze heures à midi trente. Ça, je m’en souviens bien, parce que le chien voulait sortir.
– Le chien, on en reparlera, monsieur Legrand. Et après ?
– Après quoi ?
– Après, qu’est-ce que vous avez fait ? Vous lui avez demandé de venir ?
– Houlà, non, pas si vite… Après, je lui ai envoyé des photos.
– Des photos de vous ?
– Non, bien sûr que non. Des photos de brume. La brume qui recouvre la vallée. Et ensuite la montagne, et aussi des fleurs et des papillons, en gros plan, parce qu’ici, on est dans le Parc national des Cévennes, que c’est un des rares parcs nationaux habités, et que…
– De la brume et des papillons ?
– Oui, c’est ça.
– Tu te fous de notre gueule ? Ou alors, c’est un truc pour aller pécho, la brume et les papillons ? Ça les fait mouiller, les filles, la brume et les papillons ?
– Non, pourquoi ? Elle aussi, elle m’a envoyé des photos : de sa rue, des toits, des maisons… C’était plus haussmannien, faut reconnaître.
– Bon, alors, monsieur Legrand, pour l’instant, on va laisser tomber la brume, les papillons et même le boulevard Haussmann, je crois que c’est préférable. Ensuite ?
– Ensuite quoi ?
– Comment vous lui avez demandé de venir…
– Ce n’est pas moi, qui le lui ai demandé. On s’est téléphoné, envoyé des sms, et, au bout d’un moment, elle a dit qu’elle allait venir… à l’hôtel. Qu’elle visiterait, tout ça…
– Et vous, vous avez dit quoi ?
– Ben, j’ai dit oui.
– Et pourquoi, vous avez dit oui ?
– Eh bien, je ne sais pas. Je n’avais aucune raison de dire non, déjà. Je l’aimais bien, cette fille.
– Vous l’aimiez bien comment ?
– Comme ça, je ne sais pas, je l’aimais bien et on verrait, c’est ce que je me disais…
– Elle vous avait dit qui elle était ?
– Oui, non, enfin, si. Au bout d’un moment, quand on a dialogué, elle m’a envoyé une vidéo dans laquelle elle parlait… Au Sénat, je crois, ou à l’Assemblée, je ne sais plus, mais ça ne comptait pas…
– Comment ça, ça ne comptait pas ?
– Je veux dire par là que, oui, elle était assez jolie, en plus, mais que le reste ne m’intéressait pas. Le reste, la position sociale, les décorations et tout ça, ça ne compte pas. C’est comme le prix des choses, les décorations, ce n’est pas ça qui est intéressant, chez les gens. Moi, surtout, ce que j’aimais bien, c’est ce qu’elle écrivait. Les trucs sur Mai-68, par exemple, c’était chouette, et je le lui avais dit, à Emma, que j’aimais bien ses billets.
– Emma ?
– Oui, c’est ça, c’était son pseudonyme, Emma Rougegorge.
– Oui, ça on sait, mais comment vous l’appeliez ?
– Eh bien… Emma au début, je crois et… Louise à la fin.
– Louise à la fin ?
– Oui, mais je veux dire par là…
– Cet été, le mois de juillet, pour vous, c’était la fin ?
– Oui, non, enfin… Je ne sais pas, ce que c’était, je ne sais pas. Je sais juste que j’étais fatigué, qu’elle avait l’air d’investir dans quelqu’un qui n’était pas moi, dans une histoire qui n’était pas la mienne et… je lui ai dit, voilà.
– Que sa présence vous était insupportable.
– Oui, c’est ça.
– Alors, c’est ça. Vous avez mis fin à cette histoire et vous vous êtes dit que si elle insistait, couic ?
– Comment ça, couic ? Vous ne croyez tout de même pas que…
– Pourquoi pas ? Ce qu’on a du mal à croire, surtout, c’est comment cette fille, enfin, cette femme, cette Louise Martin-Leforestier, avec son nom à rallonge et son CV long comme le bras, a pu s’intéresser à vous, ça c’est vrai. Et ce n’est pas en nous parlant de tomates, de moussaka ou même de tous les autres piqués dont on a la liste... Alberteins et Saladin, qu’on n’a pas retrouvés, d’ailleurs, ou Vivre est un Village, Lancêtre, Utopart, Olala ou je ne sais qui, ce n’est pas en nous parlant d’eux que tu vas nous convaincre du contraire, mon gars. Quant au blog, on a regardé et ce n’est pas joli-joli. Beau programme : La barbarie sociale, L’État voyou, Il faut rosser les cognes, y’a pas à dire, on apprécie. La feuille de cannabis, déjà… tu fumes ?
– Non.
– Bon, on fera les tests. Et tu bois ?
– Non. Enfin, un rhum parfois, ou une bière ou deux, mais on n’appelle pas ça boire.
– Oui, non, ça c’est vrai, une bière ce n’est pas… enfin, ce n’est pas le sujet, on parlait du journal et de ton blog. Quelques obsessions, non ? Et des gratinées… Les Gilets jaunes, ce qu’ils appellent les violences policières, l’islamophobie et tout le tintouin, ils en font leur fromage, non ?
– Ça dépend ce que vous appelez fromage, mais si vous voulez parler de Zined Reddouane à Marseille, des LBD, de Geneviève Legay ou même de l’affaire Benalla, on peut… Des arrestations arbitraires et de la sauvagerie qui s’est déchaînée, place de la République, pareil. Ou, par exemple, si un gendarme frappe une femme à terre, pendant une manif, et qu’un autre manifestant, un ancien boxeur, par exemple, frappe à son tour le gendarme, il aura un an de prison, non ? Mais pas les autres, alors pourquoi ? Durant ces journées de manifestations, combien de personnes, manifestants ou non, ont pris des coups sans les avoir mérités ? Et si j’étais Carlos Ghosn, alors, vous diriez quoi ? Que c’est une forme de torture légale ? Que le pauvre est puni comme un coupable et qu’avant même d’avoir été jugé, il fait l’objet d’une violation de ses droits fondamentaux ? Que son arrestation était très choquante et qu’on n’avait pas besoin de l’arrêter à cinq heures du matin, comme s’il s’agissait d’un terroriste lourdement armé ? Vous vous poseriez des questions, à ce moment-là, non, comme les médias mainstream, BFM, LCI et tout ce qui va avec ?
– Bon, on va s’arrêter là.
– Pourquoi ? Je croyais que vous vouliez savoir ce que j’avais dans le ventre… Eh bien, moi, je ne parle peut-être pas beaucoup mais il y a des sujets qui m’intéressent plus que d’autres. Et le déni, ce n’est pas toujours pour les mêmes, alors… Parce que ne pas voir que la question est institutionnelle, forcément institutionnelle, faut le faire… Ou même les racines, les racines on les trouve dans les fondements même de l’économie capitaliste et de sa raison d’être : le fric… Le fric qui pourrit tout et qui…

[...]

– Comme déjà dit, on va arrêter là. À partir de maintenant, 18 heures, vous êtes en garde à vue, monsieur Legrand. Et tu as intérêt à ne pas la ramener, mon pote, on va t’avoir. Carlos Ghosn ou pas et ta façon de nous embrouiller non plus… Demain, perquisition. On va aller la visiter, la maison du XIVe siècle de madame Machin-Chose, on va y aller fissa, on va tout passer aux ultra-violets et ensuite on verra, si tu continues à nous promener. Tu verras, mon pote, le luminol, le Bluestar, c’est magique…
– Si vous voulez, moi ça m’est bien égal mais… Et pour le chien ? Il est resté dans la voiture, mon chien, alors ça ne va pas…
– T’inquiète, on va s’en occuper, du chien, les chenils c’est pas fait pour les ch… Enfin, disons que ça existe, les chenils, on en a un.
– Eh, mais non, là pas question. Appelez ma fille, elle va venir le chercher, il n’est pas question que mon chien… Il n’en est pas question, vous m’entendez ? Je veux un avocat, j’ai droit à un avocat. Si mon chien ne reste ne serait-ce qu’une seule seconde dans un chenil, il le fera sortir et vous verrez…
– Ah, là, ça te réveille, le chien, très étonnant… Pas de problème, on va appeler ta fille, l’avocat commis d’office, on va respecter toutes les procédures. Pas envie que tu nous files sous le nez pour vice de forme…
– Non, appelez mon ex-femme, plutôt, ou alors un de ses associés. Elle est avocate, Véronique…
– Tu as une ex-femme avocate, toi ?
– Oui, tout à fait.
– Eh ben, première nouvelle, on dirait que tu ne t’emmerdes pas avec les bonnes femmes, toi. La Martin-Leforestier, et maintenant l’avocate. Bon, bon, bon, alors allons-y pour l’avocate, appelle-la, c’est parti…

 

À suivre...

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[1] Inspiré d’un « bêtisier des douanes », source inconnue.
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Prochain épisode : Deuxième audition

Bonus : Souriez, vous êtes filmés :-)

 

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