♦ Au bord du fil

Le bLog et moi 5 : Conversation.

Au bord du fil

 

 

Avec toi, on ne peut pas avoir de conversation.
 T’as jamais d’idées, toujours des sentiments.

Belmondo dans Pierrot le Fou, Jean-Luc Godard, 1965

 

Il y a des fils sur lesquels on peut se planquer. Si je pars des billets que j’ai écrits, les fils sont dangereux parce que tout le monde peut les voir et que mon pseudo ne me protège pas. Certains savent, mais vous savez aussi ce que c’est : je ne le dis qu’à toi et je compte sur toi pour ne le dire à personne. Sinon que la phrase se duplique un certain nombre de fois et qu’à la fin, tout le monde le sait. Comme les billets du Club sont en accès libre sur Internet, quelques-uns de mes amis me suivent, sans être pour autant des followers officiels. En revanche, si je pars du fil de baLoz, de Saladin ou d’un autre anonyme, c’est beaucoup plus tranquille. Certes, mes contacts peuvent voir ce que j’écris en utilisant la fonction « Le fil de mes contacts » mais encore faut-il qu’ils arrivent au bon moment, car ils ont forcément d’autres contacts qui écrivent aussi, ce qui fait que cela sédimente assez vite et qu’on recule sous le flot des nouveaux commentaires. Par ailleurs, d’une manière générale, les commentateurs sont beaucoup plus intéressés par leurs propres commentaires et ce qu’on leur répond que par les commentaires des autres. C’est seulement quand ils s’ennuient, qu’ils vont voir ceux des autres, ou alors pour reprendre le fil d’une nouvelle discussion.

C’est donc un risque à prendre, pour entamer un entretien en tête-à-tête, mais un risque limité, d’autant que certains soirs, tous les autres étant occupés à s’écharper sur les sujets d’actualité, on avait peu de chance de les croiser sur des billets oubliés datant de l’année d’avant, aux titres aussi exotiques que Le Metal idole d’EHPAD, Y-a-t-il eu des pharaons en Corse ? ou Balaise malaise en Malaisie. Il suffisait donc de les réveiller comme la Belle au Bois dormant, pour pouvoir discuter tranquillement sur le nouveau fil ainsi créé. Je me suis souvent occupée à réveiller les fils des billets, sur Cake News, notamment ceux qu’on appelait les orphelins, c’est-à-dire qu’ils n’avaient été recommandés par personne ou, pire, commentés par personne. C’est même comme ça que j’ai rencontré Saladin, car il était souvent le seul commentateur présent. Sur ces chemins oubliés, on s’est fait prendre quelquefois comme des adolescents, quelle cocasserie, quelqu’un débarquant soudain en pleine discussion et de s’étonner de la teneur de nos propos, mais il faut dire quand même qu’ils étaient cryptés et consistaient surtout en échanges de livres ou de films, emmaillés de soupçons de commentaires un peu plus personnels, toujours sur le mode de la prudence et du second degré.

Par exemple dans Pierrot le Fou, le film de Godard, Belmondo dit à Anna Karina, un peu après qu’elle s’est mise à crier au bord de l’eau (Qu’est-ce que je peux faire ? J’sais pas quoi faire !) : Avec toi, on ne peut pas avoir de conversation. T’as jamais d’idées, toujours des sentiments.

Ben c’est pas vrai, qu’elle répond, y’a des idées dans mes sentiments. Puis il ajoute : Bon, on va essayer d’avoir une conversation sérieuse, tu vas me dire ce que tu aimes, ce que tu as envie, et la même chose pour moi.

Sans vouloir commettre un crime de lèse-Godard, je trouve personnellement cette conversation étonnamment sexiste, d’autant plus qu’elle répond qu’elle aime les fleurs et les animaux et lui l’ambition et le mouvement des choses. Disons, si l’on préfère, que c’est une conversation très genrée et qu’à travers les films et la littérature, nous avons eu pas mal de conversations genrées, même si, comme on le verra, tout était aussi pas mal inversé. Il aimait les jours qui se suivent et j’ai quand même bien sacrifié à l’ambition.

Mediapart n’est pas Facebook, ce n’est pas un réseau social sur lequel on échangerait des informations personnelles. C’est un journal dont on commente les articles, assorti d’un club sur lequel on commente les billets des blogueurs. Très peu d’entre eux choisissent de se dévoiler, même quand ils écrivent sous leur vrai nom, c’est-à-dire qu’on voit rarement leur visage, sauf pour les quelques personnages publics dont le blog se présente ès qualité. Il reste qu’au fil du temps, des informations filtrent. Un commentaire, une mention, parfois une photo mais toujours détournée. Sur Alberteins, par exemple, on sait qu’il est prof de mathématiques ou d’informatique en prépa, dans un lycée de la Seine-et-Marne, et qu’à l’occasion des manifs, on peut le retrouver sur le camion de la CGT-77, qui fait parfois baraque à frites pour les besoins de la cause (il nous a montré les photos). On sait également qu’il est passionné d’alpinisme, qu’il est grand et plutôt blond ou roux, mais on ne l’a jamais vu que de dos. Pour en savoir plus, chaque abonné dispose aussi d’une messagerie privée, la MP, sur laquelle il signe souvent de son vrai prénom (c’est comme un code, une forme de politesse ou une preuve de confiance), mais de ces informations-là, je ne dirai rien, parce que par définition c’est privé.

Comment on s’insère dans un groupe, c’est quand même magique. C’est un peu comme à l’école, on peut rater ses entrées, et c’est pourquoi j’avais beaucoup observé tout le monde, avant de me lancer dans la cour de récréation. J’avais fait l’éponge, pour bien comprendre. Il y a des individus, des amis et des ennemis, des fâcheries, des réseaux, des coteries. Au fil du temps, des groupes se forment et se déforment, et se refont d’autres groupes, parmi lesquels des sous-groupes. Même si Alberteins était principalement occupé à diffuser des tracts, des appels à la manifestation et des billets à la gloire de Jean-Luc Mélenchon, il se reposait de temps en temps et venait nous voir. C’est grâce à lui, par exemple, qu’a perduré le jeu selon lequel je m’étais fait embaucher comme pigiste à Cake News, ce qui fait que j’allais régulièrement discuter de mes augmentations de salaire avec le rédac-chef, baLoz, tout en faisant mine de lui filer des infos. Elle a l’air douée, la gamine, si on la prenait avec nous ? 

Mince, quand on entend ça, ou plutôt qu’on le lit, on réalise soudain le potentiel fictionnel… Il n’y a aucun endroit dans la vraie vie où je réussirais à me faire traiter de gamine.

À suivre

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