♦ Le bLog et moi, l'envers des autres (7)

27. – De quoi vous vivez, monsieur Legrand ? De l’air du temps ?

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Troisième audition

 

Seulement, lui, avec le droit de se promener en liberté,
de parler aux gens, de signer des actes et de déclencher des catastrophes.
Parce qu’il paraît que les médecins classent les types comme ça dans les inoffensifs.
Très bien. C’est leur affaire. Mais si, au lieu de se contenter de leur avis, on demandait aussi celui des gens comme nous
qui en savent peut-être un peu plus long sur l’espèce humaine que tous ces types de la Faculté…

 Claude Simon, Le Vent. Tentative de restitution d’un retable baroque,

(2e alinéa)

 

 

– De quoi vous vivez, monsieur Legrand ? De l’air du temps ?
– Non, je vis de mes droits, je crois.
– Et, vos droits, selon vous, c’est quoi ?
– Comme tout le monde, je n’ai pas droit au chômage parce que j’ai surtout travaillé en indépendant, avec des interruptions, mais j’ai finalement fait une demande de RSA.
– Et vous trouvez ça normal ?
– Comment ça, si je trouve ça normal ? Oui, je trouve ça normal. Je n’aurais rien contre un boulot, mais le fait est qu’il n’y en a pas, ou alors des boulots pour lesquels je n’aurais pas les compétences.
– Et vous avez quoi, comme compétences ?
– Gestion informatique.
– Et alors, ça n’a pas marché ?
– Non. J’ai essayé de monter une activité de service informatique à la personne, mais apparemment, il n’y a pas de demande. Plus exactement, elle est très diffuse. Si j’étais retourné dans une ville, peut-être… Là, c’est plutôt un système d’entraide. J’ai bien réparé quelques ordinateurs, mais en général, les gens ne me payaient pas. Ils me filaient du bois, ou alors des pommes et du fromage, du Pélardon principalement, c’est un fromage d’ici… Ensuite, quand c’est trop occasionnel, ça va vite, l’informatique, alors au bout d’un moment, on est dépassé… J’ai aussi fait quelques gardes de chèvres ou un peu de potager pour aider les gens, parce que j’avais aussi fait du maraîchage, par le passé, du maraîchage bio en circuit court, mais ça n’a pas marché non plus parce que mon associé m’a filé entre les pattes… Mais c’est pareil, ça ne rapporte pas grand-chose… Ici, c’est souvent un système de troc, parce que les gens n’ont pas d’argent… Ils font tout eux-mêmes, les gens, alors pour monter une activité…
– Et ça suffit pour vivre, ça, les pommes et le fromage ?
– Non, mais avec les aides personnelles au logement, la couverture maladie, et à condition de ne pas avoir de pépin, ça va à peu près.
– Ce serait quoi, le pépin ?
– Eh bien, le pépin, ce serait, je ne sais pas, moi, le vétérinaire ou le contrôle technique de la voiture qui ne passerait pas, par exemple. Comme tout le monde ici, enfin presque… Comme ici tout le monde a un chien ou une voiture, j’imagine que c’est comme ça pour tout le monde…
– Tu considères que tu es comme tout le monde ?
– …
– Réponds.
– Vous le savez bien, que je ne le suis pas, tout au moins à vos yeux, parce que vous n’arrêtez pas de me tutoyer. Madame mon avocate vous l’a déjà fait observer, alors il ne me semble pas que vous me traitez comme tout le monde, certainement pas.
– Houlà, s’il n’y a que ça pour te faire plaisir… Moi, je veux bien que vous n’ayez pas de boulot, mais je me demande quand même si vous avez bien cherché, monsieur Legrand. En matière de service à la personne, il y a bien des vieux qui en auraient besoin, et pour autre chose que de l’informatique, non ?
– Oui, c’est ça. Pour la toilette du matin, le repas de midi, le repas du soir. Par exemple à Mende ou à Florac… Donc, partons sur la base de quatre allers et retours par jour, voire six, le temps que ça prend avec les virages, ajoutez le prix de l’essence et calculez… Un Smic à temps partiel, moins l’essence ou le diesel, calculez. Sans compter qu’à la place des vieux, ce n’est pas moi que je choisirais, vu que je commence à me faire vieux moi-même et que je ne vois pas bien comment… Il faut les manipuler avec précaution, les vieux, les soulever, les aider à monter les escaliers… Ici, toutes les maisons sont surélevées, on vit au premier étage et les escaliers ressemblent à des murs d’escalade… Et quant à faire autre chose, je ne peux pas, moi, je ne suis pas infirmière ou plombier. Et sans compter, encore, que traverser la rue, dans le coin, il faudrait déjà qu’il y ait des rues…
– Bon, d’accord, on a compris, mais revenons au sujet. Et avant le RSA ? On a regardé, tu l’as, enfin, vous l’avez demandé très tard, non ? Au moins trois ou quatre ans après votre installation ici ? Auparavant, vous viviez de quoi ?
– Auparavant, j’avais encore un peu de fric. Le RSA, ils ne vous le donnent que quand vous n’avez plus rien sur votre compte bancaire et plus rien sur votre Livret A. Intelligent, non ? C’est un bon moyen d’aider les gens à s’en sortir, vous ne trouvez pas? Quand ils n’ont plus rien, on voit bien qu’ils vont être d’attaque pour répondre aux annonces de Pôle Emploi, rédiger des CV ou s’acheter des fringues pour aller bosser…
– N’empêche que vous le palpez, le RSA, et sans bosser, alors la République est bonne fille, on pourrait dire ça aussi… Au fait, c’est combien, pour vous, le RSA ?
– 497,01€ par mois pour une personne seule, une fois déduit le forfait logement, alors dites palper tant que vous voulez, mais je ne vais certainement pas aller le planquer en Suisse ou dans les îles Caïmans, mon RSA.
– Ah. C’est vrai qu’on est loin des cinq… Bon, mais la question, c’était plutôt… Et de quoi vous viviez, avant ?
– De ma… D’une pension alimentaire.
– ?
– Oui, en fait… Enfin, quand on a divorcé, avec Véronique, elle m’a versé une pension alimentaire.
– ??
– M’enfin, ne me regardez pas comme ça. Comme c’est elle qui gagnait de l’argent, et moi plus, et que c’est moi qui élevait les enfants quand j’ai arrêté de travailler, c’était normal que ce soit elle qui me verse une pension…
– Vous… Vous vous êtes arrêté de travailler pour élever les enfants ?
– Ben oui.
– Et vous trouvez ça normal ?
– Ben oui.
– Et pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi vous avez arrêté de travailler ?
– Parce qu’à un moment, j’ai trouvé qu’on était tous trop énervés, dans cette famille, avec Véro qui n’arrêtait pas de bosser et qui ne pensait plus qu’à ça… Et que ça ferait du bien à tout le monde, si on se posait un peu. D’ailleurs, fondamentalement, je ne pense pas que le travail soit l’avenir de l’homme, je ne le pense vraiment pas. Travailler autant, pour produire autant de trucs à la con, qui ne servent à rien et qui démolissent la planète, ça n’a aucun sens… Le travail érigé en totem, on se demande vraiment pour qui c’est un accomplissement.
– Et… euh, ça allait chercher dans les combien, la pension alimentaire ?
– Voilà, vous en revenez toujours aux fondamentaux, vous. Eh bien, de quoi vivre pendant trois ou quatre ans avec le même montant que le RSA. Comme elle me l’avait versée en une fois, la pension, au début je dépensais un peu plus, mais à la fin, comme ça tirait, je faisais attention… Alors c’était à peu près le montant du RSA, ce que je dépensais par mois… Ça a tenu quatre ans.
– Et après ?
– Après, j’ai demandé le RSA.
– Non, je veux dire, quand ça s’est terminé, la pension alimentaire, vous n’aviez pas anticipé, vous ne vous êtes pas demandé comment vous alliez faire après ?
– Non, pourquoi ?
– Eh bien, parce que c’est ce que tout le monde aurait fait, non ?
– Non, je ne vois pas les choses comme ça. C’est votre opinion, pas la mienne.
– Vous ne vous posez pas de question sur le lendemain ?
– Non, jamais. Je ne vois pas pourquoi je devrais… Aujourd’hui, c’est bien suffisant…
– Et la… La comment, déjà, la schizoïdie, vous en pensez quoi ?
– Quoi, la schizoïdie ?
– Madame Martin-Leforestier avait l’air de penser que…
– Louise, elle pensait beaucoup de choses. Elle sur-interprétait absolument tout, alors, ce qu’on peut en penser, de sa taxinomie, c’est son problème à elle. C’était elle, qui mettait ce schéma en avant… Moi, à vrai dire, je ne me sens pas vraiment pas concerné. C’était son opinion, pas la mienne.
– Bon, alors on va le prendre autrement, le problème ! Si je vous dis qu’on a passé la maison au Bluestar et qu’il y a du sang partout, vous me répondez quoi ?
– Je vous réponds que ça m’étonnerait et que ce n’est pas possible.
– Et si je vous dis que les gouttes de sang qu’on a retrouvé dans la cave, près de la machine à laver, sont à elles ? Et que l’ADN parle ?
– Je vous réponds qu’elle a dû faire une lessive cet été, et quelle s’est coupée.
– Ça, il va falloir le démontrer, mon gars, parce que ça et les sacs poubelle, plus sa disparition, ça commence à faire un faisceau d’indices !
– Alors, là, c’est vous qui devrez le démontrer, pas moi. On n’est pas aux Etats-Unis, ici, ce n’est pas à charge, l’instruction, ou alors je me trompe ? Moi, comme je vous l’ai dit, je ne me sens vraiment pas concerné par cette histoire.
– Et vous trouvez ça normal, de ne pas vous sentir concerné ?
– Oui, je trouve ça normal. Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Que je pleure ? Je suis bien désolé pour elle, mais à part ça, quoi dire ?

 – Bon, on arrête là pour aujourd’hui, monsieur Legrand. Demain, on décide si on vous défère ou non au juge d’instruction, alors passez une bonne nuit.

 

- Fin de la troisième partie -

 

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Prochain épisode : Tentative de restitution d'un choc émotionnel

 

 

 

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