La mémoire de l'O (3)

Un peu de sociologie romanesque, pour changer...

On va terminer assez vite l’exercice de mémoire, de façon à expédier le scénario. De la fin d’Histoire d’O, Nelly n’avait pas retenu grand-chose, sinon quelques scènes mémorables mais sans continuité entre elles. Par exemple, lorsque le chauffeur vient la chercher pour lui faire traverser le bois de Boulogne, puis qu’il stoppe la voiture et qu’il lui demande de descendre (ou alors, elle ne descend pas mais elle se retrouve dans une position assez scabreuse), O réalise, oui, elle avait réalisé que… techniquement, il s’agissait d’un viol.

Alors, là ! Nelly ne comprenait absolument pas pourquoi. Cette fille subissait les pires avanies depuis le début, sans moufter, et soudain, elle décidait que, s’agissant du chauffeur, c’était devenu contre sa volonté ? Il allait falloir y réfléchir sérieusement. Est-ce qu’il s’agissait d’un préjugé de classe, ou d’autre chose ? Et même si l’on considérait que le consentement est une notion assez floue, finalement. Comment pouvait-on savoir si mon consentement est éclairé ?

Ensuite, le bar. Le bar c’était simple, il était situé non loin de la porte Maillot, et même précisément rue de Washington. La façon dont la rue de Washington parlait à Nelly, vous n’imaginez pas. En premier lieu, parce qu’entre deux passages par La critique de la raison pure, Les Méditations ou Le Léviathan, elle s’était enfilé toute l’œuvre de Georges Simenon et que, quand bien même Georges Simenon n’est qu’un sale bonhomme bien phallocrate, le commissaire Maigret est un personnage beaucoup plus sympathique mais toujours fourré à Pigalle ou… rue de Washington, dans le 8e arrondissement, près des Champs Élysées. Si, si, avant de rentrer boulevard Richard-Lenoir et d’aller retrouver bobonne, de l’inviter à manger une choucroute garnie place de la République ou des moules-frites dans une guinguette des bords de Marne (ou même d’aller dîner rue de Picpus chez le docteur Pardon) il lui arrive très souvent de siffler quelques whiskies dans le quartier des Champs Élysées, de même qu’à Pigalle il enquête aussi le matin (et se doit d’accepter quelques petits verres de blanc dans un caboulot) avant que d’aller déjeuner dans un « prix fixe » où il hésite assez longuement sur le plat du jour, pour finir par boulotter une succession ahurissante de plats qui ne vont pas ensemble (quelques huîtres et du haricot de mouton, par exemple), de la même manière que Lino Ventura dans Les Barbouzes (vous me remettrez bien une petite paupiette par-dessus) ou que l’inspecteur Columbo dans pas mal de restaus de la côte ouest (finalement, au lieu des escargots, je prendrai un chili). C’est important, cette sociologie, parce que la rue de Washington est le lieu de passage des demi-mondaines et des femmes de la haute qui, la cinquantaine passée, veulent s’encanailler, alors que Pigalle n’est que celui des braves filles qui sont « tombées dans la prostitution » comme Obélix dans la marmite de potion, mais qui n’en n’ont pas moins « le cœur sur la main », en plus que d’avoir les fesses aux fourneaux. Il n’avait pas eu le temps de connaître les sous-sols des parkings, les friches du long du périphérique ou les caves des banlieues, Simenon. Comme Agatha Christie, il a néanmoins écrit fort longtemps et, de même qu’Hercule Poirot ou Miss Marple, le commissaire Maigret traverse les époques, dont la plus intéressante est sans doute celle de l’entre-deux-guerres. Qui se souvient aujourd’hui du quartier du Marais comme d’un repaire de malfrats issus des bas-fonds de l’Europe centrale et où s’entassait, je cite, « toute une humanité grouillante » (hommes cruels, femmes épuisées par les grossesses, enfants débiles, tous mélangés dans la même promiscuité), sans compter le couteau entre les dents des Juifs radins, cosmopolites et sanguinaires, ainsi que la bassesse de ces prostituées venues d’ailleurs et sans aucune conscience morale vis-à-vis du client, qu’elles étaient prêtes à voler, dévaliser, saigner à blanc, voire sauvagement trucider avec l’aide de complices. Quant à la place des Vosges, il la voyait comme une succession de galetas ou au moins de ternes immeubles, pâlichons comme des HLM, où n’habitaient alors que de petits fonctionnaires tout miteux, tout rétrécis, aussi bien du porte-monnaie que de leur faculté à envisager la vie avec suffisamment de panache et de hauteur… Tandis que vers les Champs Elysées, c’était comme aujourd’hui. Il suffisait de se rendre dans quelques rues latérales, comme justement celle de Washington, pour se retrouver dans un lieu discret et fort bien fréquenté, que ce soit par les vieilles de cinquante ans précitées ou par quelques call-girls « de haut vol » ou « triées sur le volet », entourées de tout un aréopage de ténors du barreau, financiers, notaires, négociants en gros ou demi-gros, barons de la pègre et même, quelque fois, par le patron du FMI (s’agissant de ce dernier, je n’y peux rien, juré-craché, le cercle de jeu de l’avenue de Wagram se retrouve aussi bien dans les minutes du procès que dans les livres de Simenon, à quelques encablures près.)

En second lieu, Nelly connaissait fort bien cette rue, c’est pour ça qu’elle l’avait notée. Après son premier divorce, elle s’était en effet retrouvée fort désargentée, ce qui lui ferait d’ailleurs dire plus tard : « C’est tout de même plus facile de divorcer à quarante ans avec de la thune qu’à vingt-cinq sans un rond !» et elle avait dû chercher un logement fissa, en plein dans la crise du logement qui sévissait alors (d’où l’on peut déduire que la crise du logement, quand on n’a pas d’argent, dure au moins depuis avant 1954, sans trop discontinuer). Il se trouve, cela dit, qu’elle avait fini par en trouver un, grâce à une amie dont l’amant était marié, si bien qu’en vue des leurs cinq à sept hebdomadaires, ils (plutôt lui, à mon avis, vu qu’il était chasseur de tête d’une boîte assez connue) avaient dû louer une chambre (de bonne) dans le quartier des Champs-Elysées (près de la boîte) à la tenancière du bar-tabac de la rue de Washington. Or, ladite tenancière, une blonde décolorée à peine sympathique, disposait d’un autre logement mais qu’elle ne pouvait pas louer officiellement car il était porté sur le bail comme un accessoire ou une annexe du bar-tabac et qu’à cette époque, on n’avait pas le droit de louer séparément les dépendances du bail. Maintenant, on est moins strict, le gouvernement faisant tous les efforts pour résoudre la crise et offrir à nos concitoyens des conditions décentes de logement à un prix abordable (euh, même si ce n’est peut-être pas sur le champ, ni sur les Champs). D’où l’idée de le louer à Nelly, ce logement, mais au black. On peut le dire, maintenant, parce qu’il y a prescription et aussi que Nelly n’y était pas restée longtemps, les voisins l’avaient dénoncée, et qu’un beau jour se pointa un huissier, tandis qu’elle était occupée à corriger des copies.

– Bon, madame, si je comprends bien, vous êtes en rupture de domicile conjugal ?
– Oh, euh, c’est un bien grand mot…
– Et votre mari vous fait rechercher ?
– Oh, non, je ne crois pas. Il m’a aidée à emménager, Thomas, avec des potes, et il est d’accord pour divorcer par consentement mutuel. Ça l’arrange, d’ailleurs, car sa copine vient de s’installer chez lui. Je devrais obtenir la garde de la machine à laver, et lui les deux plaques électriques.
– Bon, il n’empêche que vous n’avez pas le droit d’être là. La patronne du bar-tabac a essayé de faire valoir que vous étiez une amie à elle prénommée Colette, que vous veniez de la même campagne et qu’en conséquence, elle ne vous hébergeait que très provisoirement et gratuitement mais nous (mes mandants et moi) avons beaucoup de mal à le croire… Vu le prix au m2, je peux vous dire qu’ils ne vont pas rater une si belle occasion de reprendre le bail.
– Euh, mais alors, qu’est-ce que je fais ?
– Débrouillez-vous.

En définitive, elle s’était débrouillée, mais c’est pour vous expliquer qu’elle connaissait très bien la rue de Washington. Un quartier épouvantable, soit-dit en passant ! En dehors du fait que les voisins vous dénoncent et qu’en 1942 vous auriez fini rue Lauriston chez la Gestapo, il est assez difficile d’y trouver de quoi se sustenter normalement et, le jour, c’est envahi par les touristes. Le soir, c’est glauque, le 14 juillet infréquentable et je vous laisse imaginer ce que ça devient lorsque la France gagne la coupe du monde football ou même la demi-finale de l’Euro.

À suivre…

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/160421/la-memoire-de-lo-4

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