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Billet de blog 14 août 2021

8- La vraie vie (2)

Je n'ai aucun souvenir de cette fille...

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« Je n’ai aucun souvenir de cette fille », avait dit Jacques, tandis qu’ils s’étaient installés dans un restaurant du bord de mer, sur la grande corniche, où l’on pouvait manger des grillades de poisson et de la bouillabaisse. L’installation avait été un peu longue parce qu’avant de laisser sa petite voiture sur le parking, il s’était livré à une gymnastique très compliquée afin de mettre en place deux antivols, chacun avec des systèmes de fermeture et des dispositifs qu’il fallait caler : l’un qui bloquait le volant, et l’autre, comme une grande barre de fer de sécurité. D’accord, c’est bien désolant, avait-il dit, mais si l’on veut récupérer la voiture à la sortie, c’est plus prudent. Ensuite, ils avaient suivi une allée faite de lattes de bois, comme un petit pont vers le restaurant, une grande salle longue et accueillante, tout à fait agréable, dans laquelle, comme d’habitude, il allait manger trois haricots tandis que Nelly serait invitée à choisir ce qu’il lui plairait et à ne pas bouder les desserts. Le seul homme que je connaisse, s’était dit Nelly, qui a l’air de me trouver maigre.

–Si, vous devez vous en souvenir, de Pauline, elle était dans la même classe que moi, Pauline.
– Non, je ne dois pas, mais je me souviens de vous, en tout cas.
– Peut-être, mais vous vous êtes bien rendu compte que certaines des filles de la classe étaient autrement, différentes, qu’elles étaient d’une autre essence, qu’elles étaient plus, comment dire…
– Plus quoi ?
– Eh bien, je ne sais pas, moi, mieux habillées, par exemple. Pauline, elle avait toujours des trucs, enfin des tenues, et nous on en rêvait, de ce qu’elle avait acheté… C’était toujours le truc dont on rêvait depuis des mois mais que personne n’avait les moyens d’acheter. Et un jour, paf, elle arrivait avec.
– Enfin, Nelly, comment pouvez-vous dire qu’on est d’une autre essence parce qu’on a le pouvoir… d’acheter des vêtements. En ce qui me concerne, j’ai toujours été très indifférent à cet aspect des choses… Je reconnais que cette classe de filles, eh bien, c’était… Cela dit, je ne voyais pas les vêtements, certainement pas les vêtements. Au contraire, si vous me permettez…
– C’est comme ça que je le voyais, moi. Comme une petite fille que j’avais rencontrée en vacances, et qui me paraissait tellement irréelle, tant elle était délicieuse, choyée, encensée… Un peu comme dans Le temps des secrets, vous voyez. Quand Marcel rencontre la princesse, ses parents, sa maison, et que l‘on mesure la différence, qu’on la palpe, qu’on la respire. Même si ce ne sont que des choses, des lieux ou des dialogues, ce sont ces choses, qui décrivent la personne. Jusqu’au moment où l’on se rend compte que c’est fake. Vous savez, l’année où j’ai travaillé à la banque, je ne l’ai pas dit, mais c’était quand même dur, de penser que pendant ce temps, elle se la coulait douce à Megève, tandis que tous les matins à partir de huit heures trente je me tapais tous les autres abrutis…
– Nelly !?, avait-il réagi sans la quitter de son regard amusé et vaguement inquisiteur, un peu penché, vous ne vous êtes tout de même pas tapée, comme vous dites, ce Roger-Dave ?!
Elle avait éclaté de rire et failli avaler de travers son toast à la tapenade. Le souvenir de Roger-Dave, c’était tout de même quelque chose et l’on pouvait d’ailleurs se demander ce qu’il était devenu, le pauvre blaireau à la mèche blonde, étant donné que nulle part dans le monde on ne trie plus les chèques à la main autour d’une table à discuter des heures. Qu'est-ce qu'ils avaient fait, tous, à l'heure de la digitalisation ?
– Non, là, il ne faut tout de même pas exagérer, vous êtes drôle. M’enfin, il reste que je me suis tout de même souvent tapée des gens que je n’aurais pas dû me taper. Et pas qu’un seul !
– Des regrets ?
– Euh, pas toujours.
– Vous voyez.
– D’accord, disons que ça m’a fait grandir et qu’on grandit à travers ses erreurs. Il n’empêche que de temps en temps, j’aimerais bien que ça avance…
– Le roman ?
– Non, d’abord ce n’est pas un roman, loin s’en faut. C’est juste un truc que j’ai écrit et je ne sais pas pourquoi, alors je cherche...
– Ah, vous voulez dire le roman pornographique ?
‑ Oui, celui-là.
– Pourquoi est-ce que ça vous chiffonne autant ? Il n’y a rien là, ma chère, dont vous pourriez avoir à rougir.

Elle ne pouvait pas le lui dire mais ça ne la rassurait pas du tout. Quand il l’avait rappelée, presque quarante ans après, elle s’était demandé pourquoi diable, mais elle n’avait pas pu résister à l’idée de le revoir, parce qu’elle-même aimait bien ça, reprendre contact des années après. Avec la filature, l’idée de suivre des gens croisés par hasard dans un métro ou un funiculaire et de leur inventer une vie, c’était quand même un  grand fantasme. La mesure du temps écoulé, ça devait venir de La Recherche et, quant à la filature de hasard, il lui semblait bien que Patricia Highsmith l’avait dit, que le personnage de Ripley lui était venu, ou revenu à la mémoire des années après, d’un jeune homme qui passait sur une plage et qu’elle avait fugitivement observé. Alors c’étaient donc des fantasmes et peut-être même des fantasmes d’écrivain. Va savoir ce que tu en fais après… Plus tard, quand ils étaient devenus amis, ou redevenus proches, et qu’il avait commencé à lire ce qu’elle avait écrit, avec grand enthousiasme pour les jeux de mots et les amphigourismes, et aucune réticence sur le caractère décousu de tous ces textes qui ne menaient nulle part, tant lui-même était décousu et avait le cerveau fragile, il lui avait demandé si, par hasard… et elle avait répondu, oui, il y a bien un texte qui vous concerne, ou plutôt un titre qui vous attend depuis vingt ans. Un document Word avec un titre, mais il n’y a rien dedans. Je ne l’ai toujours pas écrit.

– Et ça parlerait de quoi ?
– Du conflit.
– Du conflit ? Vous me voyez comme un... spadassin   ?
– Non, du conflit intérieur, Jacques.
 –Alors, là, oui, peut-être que je serais un bon sujet…

Ils n’avaient pas développé plus loin, ils n'en avaient pas vraiment parlé. La seule fois où elle avait évoqué la scène, c’était devant témoins (l’ex-épouse de Jacques, dont il n'était même pas divorcé, et le gars avec qui elle vivait, dans une cité de Marseille), pour lui demander :

– Mais vous vous rendez compte, Jacques, qu’aujourd’hui vous iriez en taule pour moins que ça ?
Personne n’avait épilogué.

À suivre…

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