La passante des Batignolles (5)

Épisode 5 : Fume toujours, tu m'intéresses.

Fume toujours, tu m'intéresses

 

En quittant le gardien, Louise avait tourné tout droit dans la rue de Rome, et la descendait maintenant à toute vitesse, peut-être parce qu'elle était vraiment trop en retard, c'est une hypothèse, ou peut-être seulement parce qu'elle commençait à fatiguer, à bien fatiguer même,  pressée qu'elle était d'échapper aux relents xénophobes que la suite de son discours n'aurait pas manqué d'exhaler, étant donné qu'il (le gardien) les exhalait souvent (les relents) chaque fois qu'on l'écoutait un peu trop longtemps ou trop innocemment, si bien qu'à la fin, on se surprenait à acquiescer machinalement (oui, oui, c'est cela, tout à fait) jusqu'au moment où l'on finissait par mieux capter et par réaliser, tout d'un coup, ce à quoi on était en train d'acquiescer sans bien s'en rendre compte, et qu'il valait mieux en finir. Ou alors, sans doute était-ce également de son œil égrillard, qu'il convenait de se méfier, je ne sais pas, peut-être, mais toujours est-il qu'elle filait à toute allure, tout en continuant à soliloquer continûment.

Qu'est-ce qu'il sent mauvais, ce type, il coince, c'est insupportable que cette haleine fétide, se disait-elle. Il ferait mieux de petit-déjeuner copieusement, le matin, avant de sortir, ou alors de manger du persil, non ? J'ai lu quelque part que le persil, ça limitait... En plus de ça, rien compris de ce qu'il m'a dit au sujet des charges récupérables et de celles qui sont irrécupérables... C'est plutôt lui, qui est irrécupérable, à mon avis... Comme si Christina avait choisi, la pauvre, je n'ose pas y aller... J'ai honte de ne pas oser, il faut que j'y réfléchisse, d'ailleurs, est-ce que ça lui ferait plaisir, que j'y aille, et qu'est-ce qu'elle en penserait ? Que je suis une voyeuse ? Ou alors une inquisitrice ? Ça me pompe, de ne pas savoir, ça me pompe. Et qu'est-ce que ça peut lui faire, à l'autre, que je sois locataire ? Qu'est-ce que ça peut lui faire ? Quelle cloche, que celui-là... Oui, c'est ça, c'est lui, la cloche, et j'aurais dû le lui dire... Je n'ose jamais le leur dire, à ces mecs-là, que brrr... Je préférais de loin Thérésa, au moins elle était sympa, Thérésa. Elle gardait les enfants, elle allait les chercher en catastrophe chaque fois qu’il y avait une catastrophe et elle leur donnait même à manger, comme le jour où Paul est resté en rade à la crèche parce que j'avais oublié d'aller le chercher, quand j'y pense... Quand j'y pense, quelle honte...  Bon, mais c'est une époque révolue, ça, une époque terminée, circulez... Et il est quand même plutôt sympa, ce quartier, surtout la rue de Rome, en fait... J’adore passer par ce côté-là, regarder les instruments de musique, les partitions, à me demander ce que je choisirais, comme partition, ce que je jouerais si j’étais un tant soit peu douée pour la  musique. Peut-être du violoncelle ? C’est chic, le violoncelle, non ? Cela dit, c'est trop difficile, les instruments à corde, trop difficile... L'avantage, au moins, avec le piano, c'est qu'on ne fabrique pas les notes, on se contente de les jouer... Encore que, se contenter, dans mon cas, c'est vraiment la bonne formule... Qu'est-ce qu'ils ont de la chance, les musiciens, les magiciens, les virtuoses... Et par exemple, les peintres, par exemple les acteurs, ou par exemple Pauline ou moi dans une autre vie que la mienne... J'étais jalouse du moindre carton à dessin, quand j'étais plus jeune, jalouse... Encore une époque révolue, ça, les cartons à dessin... À partir de quel moment est-ce qu'on ne choisit plus ? À quel moment le champ des possibles se referme-t-il, à tel point qu'on ne peut plus choisir, plus sortir, à être enfermé dans une seule vie, la sienne ? Et quel est cet acteur qui a dit, l'autre jour, qu'il n'aimait plus trop aller au théâtre, parce que cela le rendait inexplicablement jaloux ? C'était quoi, déjà, cette histoire ? C'est qui, déjà ? Ah, non, je suis bête... C'est à à cause de l'interview de ce gars, celui qui fut deux fois champion olympique, à l'épée, et une fois ministre, et qui ne veut plus les regarder, les compétitions, tellement il est jaloux et qu'il aimerait bien retourner dans la lumière, c'est ce qu'il a dit... Et la journaliste, cette idiote, ne lui a même pas demandé s'il écoutait encore les ministres des sports, à la télé, et s'il était jaloux de ça aussi, la bonne blague. Encore un qui se rêve dans la traversée du désert...

...

Bon, mais si je reprends ma narration, il faut que je m’engouffre dans la station Saint-Lazare... Se préparer à télescoper quelques dizaines de mes contemporains, essayer de suivre les flèches en forme de pied qui devraient, en principe, me permettre de ne pas les télescoper, qu'est-ce qu'il est mal foutu, cet échangeur, au moins dix minutes de perdues. Dix minutes de ma vie à me télescoper direction la ligne 14, puis à me serrer les uns contre les autres un bon moment, puis le lycée... Il est à l’est, le lycée, tout au bout d'une de ces longues avenues désertes, sinistres en hiver, que décrivent si bien les dessins de Jacques Tardi, les Nestor Burma ou les livres de Modiano... C’est un lycée assez coté, quand même, mais ce n’est pas Chaptal ou Condorcet, non plus, faut pas rêver. Tant mieux, d’ailleurs, je n’aimerais pas croiser des élèves toute la journée, en sortant de chez moi. Alors, ne nous plaignons pas, mine de rien... Au bout du trajet, on y est, petit passage par la salle des profs, encore quelques minutes, je ne suis même pas en retard...

La salle des profs est un endroit sympathique mais, à huit heures du matin, beaucoup moins fréquenté qu'autrefois, du fait de la disparition des fumeurs. Je ne sais plus de quand ça date, la disparition des fumeurs, mais à mon avis c'est une disparition tout aussi significative que celle des dinosaures. À la grande époque, il y avait deux endroits, fumeurs/non-fumeurs, séparés par une porte de communication très peu étanche, si bien que la fumée passait, au grand dam de madame Robinson et de ses consœurs. Le côté fumeur était bondé, on ne s'y entendait plus, on n'y voyait plus rien, on s'y engueulait et on y toussait de rire. Quand on en avait assez, de s'engueuler, de rire et de tousser, on allait prendre un bol d'air frais dans celle d'à côté, quasi-vide, et où  se tenait Géraldine G., Gégée pour les intimes, et que Gégée avait voué sa vie à la cause du droit de non enfumage, pour sa santé et celle des autres. En général, les autres n'y restaient pas trop longtemps, d'ailleurs, dans la compagnie de Gégée, même s'ils étaient non-fumeurs ou fumeurs repentis, et même s'ils avaient des copies à corriger ou des cours à terminer. Dans la salle de Gégée, en effet, on ne toussait plus mais on ne rigolait pas beaucoup. Dans cette salle-là, on était malheureux, on était incompris, on en avait assez. C'est vrai, ça, on est mal payé, on est mal considéré, le niveau baisse, les élèves ne nous écoutent pas et le proviseur non plus, l'administration pas mieux et les parents nous prennent tous pour des cons. Personnellement, je n'avais pas forcément de doctrine bien arrêtée sur ce point, mais il n'empêche que je n'arrivais pas à me résoudre à passer tous mes interclasses à me dire que j'étais malheureuse, que je valais bien mieux que ce que je faisais et qu'avec mon niveau de diplôme, si j'étais partie dans le privé, si j'avais choisi de partir dans le privé, j'aurais été payée dix fois mieux. Je voulais bien croire que ce fût possible, de partir dans le privé et d'être payée mieux, mais tant que je ne le faisais pas, d'aller y voir,  je ne pouvais quand même pas avoir la certitude que c'était mieux. Alors, je fumais résolument et je restais dans la salle fumeur. On y était aussi mal payés, pas mieux considérés, les parents nous prenaient toujours pour des cons, mais ça se passait beaucoup mieux : dans le brouhaha général et la confusion, d'autant plus que s'ajoutaient aux plaintes habituelles deux autres sujets de conversation inépuisables : en premier lieu, comment arrêter de fumer, comment et pourquoi on a commencé, combien de temps on a arrêté avant de recommencer, pourquoi on ne recommencera pas ou pourquoi nous sommes tous condamnés à recommencer un jour, et caetera... et en second lieu, qu'est-ce qu'elle peut être pisse-vinaigre, cette pauvre Géraldine G. Dans la salle fumeurs, elle faisait l'unanimité, Gégée, le consensus, la concorde, la paix sociale à elle toute seule, elle était imbattable et tout à fait inimitable. Au physique, une longue bringue vêtue de bleu marine, le collant mousse, le talon plat, elle était redoutable, Gégée. Elle trônait, véritablement elle trônait dans la salle des non-fumeurs, souvent toute seule et vêtue de sa probité maladive, sûre de son bon droit, arcboutée à l'idée qu'elle avait raison (ce que personne ne contestait, d'ailleurs) et, à la fin, ils étaient tous tellement dégoûtés de non-fumer, les non-fumeurs, qu'ils se ruaient sur les chaises de la salle des fumeurs comme de vrais envahisseurs... C'est dire si cette fille était exceptionnelle... Et dans le sens de l'Histoire, en définitive, puisque non seulement il est clair désormais que nous ne fumons plus, mais, encore plus fort, nous ne nous parlons plus non plus : rares sont ceux qui relèvent la tête de leurs écrans, maintenant que la salle a été toute équipée et que Gégée a pris sa retraite.

Le seul moment de grâce, finalement, le matin, c'est donc quand Alexandre fait son apparition. Non qu'il ait remplacé Gégée, qui était tout de même prof de Lettres et fondée à vous reprocher un écart de langage, une faute d'orthographe ou une étourderie, et d'ailleurs elle ne s'en privait pas, mais quant à savoir quelle est la compétence d'Alexandre, en matière d'orthographe ou en d'autres matières, le mystère demeure. La seule chose qu'on sait, c'est qu'il est désagréable, toujours à vous regarder de haut, qu'il n'a pas plus de trente ans, comme le prouve sa barbe fraîche, et qu'on se demande tous pourquoi personne ne lui file une grande claque dans la gueule.

- Madame Wahl, sauf erreur de ma part...

Il commence quasiment toutes ses phrases par "Sauf erreur de ma part", Alexandre, c'est un truc qu'il a trouvé pour ne jamais être pris en défaut.

- Ah, bonjour, je ne vous avais pas vu, vous étiez coincé derrière la porte... Et donc, sauf erreur ?

- Sauf erreur de ma part, vous n'avez pas rendu le relevé de notes de la semaine dernière.

- Ah, alors, non, ce n'est pas une erreur du tout, je ne l'ai pas rendu, c'était même délibéré, vous avez tout à fait raison.

Grand sourire de ma part, regard de glace de la sienne. Silence complet. Ceux qui préparent leur cartable le font avec des gestes de plus en plus lents et inaudibles, ceux qui restent derrière leurs écrans semblent de plus en plus immobiles et absorbés.

- C'était pour jeudi dernier.

- Oui, oui c'était pour jeudi dernier, j'entends bien mais, comme vous le savez sans doute, il y a eu un gros loupé sur le sujet du dernier devoir d'économie. Pas compris pourquoi, mais je me suis retrouvée avec deux sujets, l'un qui concernait plutôt le XIXe siècle et l'autre les Trente Glorieuses, vous comprenez ça, vous ?

- Non, vois pas, c'est vous qui donnez les sujets, pas moi et je ne m'en mêle pas.  Je vous passe juste le message. Il faudrait rendre les devoirs avant la fin de la semaine, avant la réunion parents-professeurs, c'est ce qu'on m'a dit. Je ne venais pas pour ça, d'ailleurs, mais juste pour vous dire que monsieur le proviseur voudrait vous voir, à 12h30.

- Ah bon ? Et il veut me voir pourquoi, Vincent ?

- Ça je ne sais pas. Monsieur le directeur a simplement demandé que vous soyez à 12h30 dans son bureau, alors je vous informe. Comme ça sonne, d'ailleurs, je ne vous retarde pas plus.

- J'y vais, ne vous inquiétez pas, mais si vous aviez une idée de comment on raccroche les chemins de fer à la croissance de l'après guerre, la deuxième, en plus, surtout n'hésitez pas.

Pff, ce qu'il y d'insupportable, avec ce genre d'animal froid, c'est qu'on ne sait jamais quoi répondre. Comme il n'y a pas de prise, on ne peut jamais lui envoyer la balle de match. Ils ne disent jamais qu'ils sont désolés, que c'est de leur faute, ce qui fait qu'on ne peut même pas se payer le luxe d'être magnanime (pas grave, ce sont des choses qui arrivent) et que l'on repart, au contraire, à ruminer à n'en plus finir qu'il me prend pour une imbécile. Et je ne m'illusionne pas, d'ailleurs : à la pause de dix heures, ils vont tous venir me voir, et blablabla, et tu as bien raison, et il est inadmissible, et c'est un scandale, une provocation, mais personne ne bougera jamais le petit doigt ex ante. Pour répondre, il aurait fallu péter un câble, se payer un grand coup de Calgon, du style vous vous payez ma fiole, espèce de ridicule petit monsieur, à venir me narguer avec vos relevés de notes et vos tableaux croisés à la con, alors que vous avez torpillé mon sujet et que c'est entièrement de votre faute ? Dans ce cas de figure, je sais très bien ce que j'aurais entendu : elle est sympa, Louise, je l'adore, mais elle perd souvent son sang-froid, quand même. Oui, c'est vrai, elle manque un peu de discernement, elle s'emporte facilement et c'est dommage, d'ailleurs, mais je crois qu'elle manque encore un peu de maturité...

Enfin, bref, si quelqu'un(e) a des lumières sur le sujet : Chemins de fer et croissance au XIXe siècle : comment peut-on expliquer l'atténuation des cycles, dans les économies occidentales après 1945 ?, qu'il ou elle n'hésite vraiment pas à m'envoyer sa copie, il ou elle sera le bienvenu(e.)

 

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AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

 

 

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