La passante des Batignolles (4)

Épisode 4 : Les cloches de bois.

Les cloches de bois                                                        

 

                                                            Le monde dans lequel vivaient ces gens renfermait un tas de préjugés concernant la culpabilité et l'innocence, les bons et les méchants, la liberté et l'obéissance, et elle n'aimait pas du tout ça.

Donald Westlake, Mauvaises nouvelles

 

S'agissant de son dernier cours, Louise avait un peu éludé pour au moins une demi-douzaine de raisons parmi d’autres, et aussi qu'elle n’arrivait pas à se concentrer. Elle pensait à autre chose et, avec des élèves, penser à autre chose peut vous mener très loin, par exemple vers une pagaille du diable ou un flagrant délit de contradiction dont on ne se relève jamais (comme confondre la courbe de demande coudée d'un oligopole avec une courbe d''offre en situation de concurrence pure et parfaite) parce que c'est physique, ce métier, c'est rudement physique. À son avis et au mien, et en dehors des connaissances indispensables, cela suppose principalement de l'être-là, l'enseignement, c'est à dire de la présence, beaucoup de présence. Pas du tout la même chose que dans un bureau, parce que dans un bureau, le jour où tu as besoin d'un Doliprane ou que ton vague à l'âme te déchire les entrailles, tu peux toujours décider de zapper la réunion et d'aller dégueuler dans le lavabo. En scène, c'est beaucoup plus compliqué et il vaut mieux garer ses abattis.

La première chose un peu dérangeante, ce matin-là, c'est que juste avant qu'elle n'entre en classe, le petit merdeux en duffle-coat, celui qui se faisait appeler l'adjoint du préfet des études alors qu'il n'était qu'un factotum de base à peine alphabétisé mais qu'il était déjà, et depuis longtemps, bien installé dans les petits papiers de la direction... le petit merdeux, donc, autrement dit l'adjoint, autrement dit le petit chef, autrement dit Alexandre, était venu lui glisser, sans aucunement cacher sa délectation, qu'elle était convoquée chez le directeur à 12h30. Et à voir la tête du zouave, ce ne serait pas pour lui lancer des fleurs.

Pff, autrement dit dans le bureau de Vincent. Et c'est là que je ne le comprends plus, celui-là, s'était dit Louise. L'autre jour, je n'ai pas pu m'empêcher de lui dire, et encore en y mettant les formes, avec des gants, avec des pincettes, avec toute la diplomatie dont je suis capable, que je trouvais tout de même assez insupportable, pour ne pas dire saumâtre, glauque, inadmissible, fêlé de la patate, qu'il ait laissé ce type (dont on ne sait rien et qui, objectivement, n'est pas très fin, à toujours aboyer de sa voix rauque et de ce ton rogue, croyant sans doute qu'il est irrésistible, en plus, avec sa barbe carrée) qu'il ait laissé ce type grimper si haut dans la hiérarchie et en dehors de tout organigramme, tout d'un coup, comme ça, comme si ça s'imposait...

Enfin, ce n'est peut-être pas exactement ce que je lui ai dit mais, en substance, c'est ce que ça voulait dire et, entre nous, quelle tête de nœud, cet Alexandre, quel sparadrap !

- Écoute, Vincent, moi je veux bien admettre qu'il fasse l'appel, ton Alexandre, et qu'il surveille les devoirs sur table et qu'il leur colle des avertissements dans le couloir, mais j'ai tout de même beaucoup de mal à accepter qu'il modifie mes sujets. C'est quoi, sa légitimité ? Samedi dernier, j'avais donné deux sujets distincts, au choix, et il a inventé de les mélanger, cet abruti, ce qui a fait un seul sujet d'économie, totalement absurde, et que je vais devoir me fatiguer à corriger sans savoir sur quoi noter. Les élèves ont demandé qu'on m'appelle, pour savoir si c'était un ou deux sujets, mais il a décidé tout seul que c'était un seul et que ça se comprenait. C'est nul, archi nul...

(Encore tout à fait entre nous, si j'avais dû développer le fond de ma pensée avec plus de vérité que d'élégance, je lui aurais plutôt dit que, bordel de merde, la gestion administrative est une chose, la pédagogie en est une autre et que la pensée économique en est encore une autre, pauvre empaffé de guignol de mes deux...)

Et là, vous savez ce qu'il me répond, cet imbécile ? Il met les deux pieds sur son bureau, bien installé, bien carré dans son fauteuil, il prend la pose satisfaite qui lui va si bien, et il dodeline de la tête, il dodeline avec l'air de dire ma pauvre chérie... Ma pauvre chérie, je te reconnais bien là... Avec un sourire indulgent, si vous saviez, ma pauvre chérie, c'est insupportable.

- Ah bon ? Toi non plus, tu ne l'aimes pas, Alexandre ? C'est bizarre, personne ne s'entend avec lui, je ne sais pas pourquoi. Alors là, c'est très bizarre : en ce qui me concerne, je m'entends très bien avec lui, aucun problème, mais je dois être le seul de tout l'établissement. Je t'assure, jamais eu un seul problème avec lui...

- Non mais, là, tu plaisantes, Vincent ? Tu me fais marcher, tu me tires la jambe ?

- Non, non, pas du tout. Je me faisais justement la réflexion l'autre jour : personne ne peut le blairer, ce mec, alors que moi, je m'entends bien avec lui et que j'ai même l'impression qu'il m'apprécie...

- Enfin, Vincent ! Comment peut-on être idiot à ce point ? Réveille-toi, Vincent, atterris un peu, tu es le chef... le chef !!! C'est pour cela, que tu n'as jamais de problème avec lui. C'est même la caractéristique la plus commune des petits chefs, non, que de bien s'entendre avec le chef et de faire chier tous les autres, tu ne crois pas ? Il te flatte, c'est tout, tu n'as pas remarqué qu'il te flatte ?

À ce stade, il prend un deuxième air qui lui va si bien, vaseux, c'est à dire l’œil liquide et le regard fuyant, puis il change de sujet. Les conversations entre nous, d'ailleurs, ça se termine toujours comme ça : on change de sujet. Il faut dire aussi, pour la crédibilité de nos comportements, la vraisemblance et que vous compreniez mieux, que Vincent est mon ex-mari, alors c'est normal. Quand il est devenu chef d'établissement, d'accord, j'aurais dû changer ou essayer de changer, mais on ne va pas changer quand on a réussi à décrocher une classe prépa en plein Paris, fût-ce à l'est ou au nord-est du Pecos, mais, quand même, à l'intérieur du périphérique... Personne ne comprendrait... Ce serait... ce serait... Inconsidéré, voilà, inconsidéré. En conséquence de quoi, on se supporte, avec Vincent, ou au moins on essaye, ou alors on change de sujet.

...

N'empêche que cela faisait déjà un premier sac à dos à porter (qu'est-ce qu'il me veut, encore ?) sans compter la conversation avec le gardien de l'immeuble et l'improvisation sur Bernard Madoff...

Habituellement, le gardien n'est pas causant mais il faut dire ce matin-là, il était d'humeur plus bavarde, rapport aux huissiers, à la porte béante et à la boîte aux lettres.

- Vous avez vu ?

- Euh, je ne sais pas... qu'est-ce que j'ai vu ?

- La boîte !

- Ah oui, alors j'ai vu, elle déborde. Je ne sais pas comment faire, d'ailleurs, parce que comme elle déborde, la leur... Ils ne relèvent pas leur courrier, alors ça déborde et le facteur a l'air de tout mettre dans la mienne : rien que des relevés bancaires, apparemment, ou des factures, des injonctions, des commandements de payer... La première fois, je n'ai pas fait attention et j'ai ouvert en croyant que c'était pour moi. J'ai failli avoir une attaque : c'était les charges et la somme était astronomique ! Pourquoi est-ce qu'il met tout dans la mienne ? Mon nom ne ressemble même pas aux leurs.

- Ben oui, à cause du rapport.

- ?

- Ben si, vu que le facteur ne peut pas distribuer tout le courrier, il doit le ramener à la Poste et faire un rapport. Se fatigue pas à ça, ce branleur, alors il fourgue tout dans les autres boîtes...

- Mais pourquoi la mienne ?

- Oh, y'a pas que vous, rassurez-vous, il en fout partout... Madame de l'Estampe, au cinquième, elle a même dit qu'elle allait demander une assemblée générale extraordinaire et que y'en a marre de ces putains de rastaquouères, alors vous voyez...

- Elle a dit ça, madame de l'Estampe, que y'en a marre et que ces putains ?

- Ben non, vous rigolez, elle a pas dit ça exactement. Elle a dit un truc que j'ai pas retenu mais, à mon avis, c'est ça que ça voulait dire. Elle a dit comme ça que c'était des cloches, ces gens-là, des cloches de bois, même.

- Parce qu'ils sont partis ???

- Non, pourquoi voulez-vous qu'ils soient partis ? Vont rester, vous verrez, vont rester jusqu'au bout. Ils ont fait réparer la porte, c'est tout, la porte en bois, c'est pour ça qu'elle a dit ça. Et les cloches, c'est des clodos, quoi, moi je vous traduis, c'est tout. Elle, elle a pas l'air claire, si vous voulez-mon avis...

- Madame de l'Estampe ?

- Non, pas madame de l'Estampe. Madame de l'Estampe, c'est une dame comme il faut, une dame. Une dame comme vous, par exemple, mais en plus... Enfin, non, mais vous voyez bien... Non, l'autre, c'est la poule du vieux. À tous les coups, d'ailleurs, c'est elle qui l'a mis dans la merde, c'est elle, ça ne fait pas un pli.

- Vous savez ça, vous ?

- Vous verrez, vous verrez, je sais ce que je dis... Et c'est toujours comme ça, d'ailleurs...

- OK. Bon, mais en attendant, vous ne voulez pas le prendre, le courrier ? Et le leur monter ? moi, ça me gêne un peu...

- Ah, c'est à dire que non, désolé, c'est pas compris dans les charges. Au 84, elle prend le courrier, vu que y'a pas de boîtes, mais moi, je ne fais que les poubelles et le ménage, vu que y'a des boîtes, alors je peux pas : ça ferait un précédent, vous comprenez ? En plus de ça, vous êtes locataire, alors, vous comprenez ?

- Euh, pas tout à fait mais je n'ai plus trop le temps... Allez, très bonne journée à vous, je verrai ce soir.

- C'est ça, alors on fait comme ça. Bonne journée, j'y retourne.

 

Épisode précédent : Autour de Bernard Madoff

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

 

 

 

 

 

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