♦ Le bLog et moi, fin de garde à vue

29. Ils ont bien été obligés de me relâcher, j’en étais sûr, ce n’est pas plus de quarante-huit heures, la garde à vue...

blz-3
Fin de garde à vue

 

 

 

 

Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire, sans moi
Quoi qu’il arrive, je serai toujours, avec toi
Alors pars, et surtout ne te retourne pas

 Jacques Higelin, 1978

 

 

 

Ils ont bien été obligés de me relâcher, j’en étais sûr, ce n’est pas plus de quarante-huit heures, la garde à vue, alors comme ils n’avaient rien contre moi, même avec leur bluff du sang partout ou de la goutte de sang de Louise dans la cave, que ça me fait bien rigoler… Faut dire qu’elle n’y allait jamais, Louise, dans la cave, bien trop peur des araignées… Tu te souviens ? Elle a bien failli me faire une scène, oui, avec la toile d’araignée qui s’étalait sur le vasistas… Depuis des siècles, qu’elle a dit… Toujours à exagérer, Louise, tout devient un monument, avec elle… Les araignées, c’est très naturel, ne vois pas pourquoi on devrait s’en soucier… D’ailleurs, quand on les fait partir, elles reviennent, alors c’est bien inutile. Les puces, ça gratte, c’est pour ça que j’ai fait l’effort… Cela dit, elle n’était pas trop contente, Louise, à contempler ses deux fauteuils, ruinés… Elle a pris sa voix haut-perchée : « Eh bien dis-donc, mon loulou, ça ne s’est pas arrangé, le living room, c’est d’un moche… Et qu’est-ce qu’ils foutent par terre, tous ces cartons ? ». Jamais compris comment les gens pouvaient s’attacher à des trucs aussi matériels que ça : des fauteuils, des coussins, des plaids… L’important est que ça soit pratique, non ? La gamelle à côté de l’évier, les ordinateurs du haut sur la planche que j’ai mise pour faire un bureau, les ordinateurs et l’écran du bas sur la table du bas, pas trop loin des prises et avec quelques crochets pour fixer les fils… Impeccable. Elle, elle avait l’air de dire que c’était révélateur de mon désordre intérieur, ou un signe du compartimentage de mon cerveau, comme s’il était coupé en deux. Rien que ça, il faut l’avoir entendu pour le croire. Comme Véronique, pareil… Quand on a divorcé, elle avait inventé une sorte de thérapie de couple, elle voulait qu’on aille voir je ne sais plus qui, pour qu’il nous écoute, ou alors que je parle, et c’est même pour ça que je me suis barré… Je lui ai mis trois-cents kilomètres dans la vue, à Véronique. Sinon elle allait encore s’entêter avec ses psychologues, n’importe quoi ! Bon, cela dit on ne va pas épiloguer, c’est comme ça. Elle était déjà comme ça l’année dernière, Louise. Je lui avais dit, d’ailleurs, le grain de folie, c’est toi qui l’as eu, avec cette maison. Moi, je n’ai pas poussé, mais elle était déjà comme ça. Toute fière de son idée. Et toujours à parler, à penser, à se projeter… C’était fatiguant, à la fin, parfois même insupportable… Bon, j’l’ai dit, j’l’ai dit, on ne va pas y revenir… De là à en faire un fromage et que ça prenne ces proportions… Elle sait bien, comme je parle, les mots que j’emploie. Elle sait que c’est direct. Et moi, je n’y peux rien, si elle n’a rien à foutre de toute la journée, ici, qu’elle ne peut pas randonner, qu’elle n’aime pas ça… Je n’allais quand même pas la promener en voiture, comme si j’étais son chauffeur. Ou l’emmener voir les autres, alors que je ne voulais voir personne. J’avais eu ma dose, elle aurait pu le comprendre. Si elle croit que j’allais scier, poncer, ou qu’elle allait me dire fais ci, fais ça, comme si j’étais son employé… Avec ma sœur et la famille, c’est pareil. Sous prétexte que je ne travaille pas, c’est toujours à moi qu’on refile les corvées. C’est Pierrot qui le fera, ils disent toujours ça… Je suis qui, moi, pour qu’ils disent toujours ça ? La maison de ma mère, qu’il a fallu débarrasser pour la vendre, ils m’ont bien laissé faire, oui, alors que je me suis quand même tapé au moins trois fois les huit-cents bornes aller-et-retour, et qu’il n’y a vraiment que Louise pour avoir trouvé ça magique, la route et les paysages. Et si elle croit que je vais la remercier d’avoir payé l’hôtel, c’est qu’elle ne me connaît pas. L’hôtel, c’était pour elle. Moi, dormir dans la voiture ou directement sur le sol, ça ne m’a jamais gêné… Enfin, je dois reconnaître qu’à cause de la vertèbre, sais pas si je pourrais le faire encore, de dormir sur le sol… Cet été, faut dire aussi que je n’étais pas frais, alors toute son agitation… Quoi, qu’est-ce que tu dis ? Pourquoi je lui ai dit de venir ? D’abord, je ne le lui ai pas dit, c’est elle qui a voulu, c’est elle qui disait tout le temps qu’elle allait venir, alors je n’allais pas dire que non, je savais bien que ça lui ferait de la peine, si je disais non. J’aime pas ça, faire de la peine, alors j’ai remis à plus tard, où est le problème ? Elle, elle appelait ça de la procrastination, mais c’est parce qu’elle réfléchissait trop. Maintenant, je vois bien que c’est encore une complication supplémentaire. Et je ne sais pas si tu as remarqué, quand elle est encore revenue, le 3 décembre, on voyait bien qu’elle était encore plus excitée qu’avant. Sans les médicaments, qu’elle a dit, je fais une pause thérapeutique, c’est ça, une pose thérapeutique, ah, ah… Et je ne bois plus, c’est déjà ça, j’ai perdu au moins deux kilos, grâce à ça. Les deux verres par jour et pas tous les jours, je m’en fous, mais les deux kilos, ça motive. Très drôle, mais encore plus piquée que d’habitude… Sans compter que je ne sais pas trop comment elle est arrivée à conduire dans les virages… Je le leur avais dit, aux flics, qu’elle ne voyait pas bien, qu’elle n’avait pas l’habitude de conduire… Et qu’elle avait un petit grain, elle aussi, pas que moi. Quand j’y réfléchis, je pense que je suis bien plus équilibré qu’elle, oui… J’ai bien vu qu’ils ne me croyaient pas mais, pour l’instant, on va s’y tenir. On verra bien après. En tout cas, elle ne pourra plus dire que c’est tout en désordre, ou que c’est sale, parce que j’ai tout nettoyé, j’ai tout passé au Karcher, et au moins dix fois. Même les insectes nécrophages, s’il y en a quelque part, ils ont rendu l’âme comme des puces. J’ai même pactisé avec les odeurs, tu sais, parce que, pour la prévention, rien ne vaut les huiles essentielles de lavande ou d’eucalyptus, ou comme autrefois le savon noir. À mon avis c’est tout propre, sa maison, ça sent bon le propre. Dommage, elle ne pourra plus la voir… À moins que… mais une deuxième vie, tout au moins sur cette terre, je n’y crois pas trop. Non, je n’y crois pas, elle ne peut pas. Ou alors ce serait une vraie cake news de métempsychose, comme si on pouvait se réincarner en tomate ou en chien, sauf que nous, on est bien grillés. Surtout toi, entre parenthèses, à cause du rosier et de tous ces gens qui vont encore fouiller, comme s’il y avait encore quelque chose à déterrer… Non, je plaisante. N’empêche qu’ils prennent des photos, ça m’énerve… Allez, n’y pensons plus, ça va finir par se tasser… Oui, je te prépare la gamelle, avec les croquettes. Et si tu manges bien, la récompense…

Bien mangé, tout avalé ? Alors, maintenant, on va se faire la malle, Ludo. Tu es content, le petit chien ? On va aller se faire la malle, rien que tous les deux, dans la forêt, pour une grande promenade… Ensuite, on fera encore de la route, beaucoup plus longtemps, au moins sept-cents kilomètres… J’ai mis tout ce qu’il fallait dans la voiture, on est tranquille, elle a passé le contrôle technique, alors on the road again… Ça va nous faire du changement mais, pour une fois, pourquoi pas ? J’ai toujours pensé qu’à part la Lozère, la mer, ça pourrait être bien aussi, à condition de ce soit l’endroit que j’aime bien, avec des dunes à l’infini et jamais personne dans la lande. Un horizon sans fin, sans voir personne… Qu’est-ce que tu en dis, le petit chien ? Oui, moi aussi, je t’aime.

 

A suivre

Retour au sommaire

Prochain épisode : Catharsis

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.