Et si tu n'es pas morte, ouvre-moi sans rancune...

La passante des Batignolles 1 : C'est moi, c'est l'Italien. En avant-première, quelques pages du nouveau feuilleton de la rentrée.

C'est moi, c'est l'Italien

 

C’est moi, c’est l’Italien.
Est-ce qu’il y a quelqu’un ?
Est-ce qu’il y a quelqu’une ?
D’ici, j’entends le chien…
et si tu n’es pas morte, ouvre-moi sans rancune…

Serge Reggiani

 

 

Je sais que les huissiers sont passés, hier, que la jeune femme qui leur a ouvert, la blonde avec la pince en plastique, n’a pas cessé de pleurer de la journée. Que lui-même ne se rase plus et qu’il circule en peignoir et pantoufles, ayant tout perdu de sa superbe, sauf peut-être la chaîne en or, la médaille encore suspendue à l’échancrure de son col pas propre. Je suis et je le reste, comme dirait l’autre. Et dans le verbe et dans le geste, et même quand tout part en capilotade, quand la cascade de mes affaires a fini de ruisseler, le château par s’effondrer.

Cela dit, je ne sais même pas s’il est italien, mon voisin. Accent indéfini, raison sociale imprécise… Au temps de sa splendeur, c’était le défilé… Des vrais amis, des connaissances, des hommes d’âge mûr et de leurs compagnes, leurs éclats de rires, leurs voix cassées (eux), leurs petits cris extasiés (elles), pour un bijou, pour un collier… Et le champagne, les conciliabules sur le palier, le craquement du papier cristal qui entoure les bouquets, les rires étouffés … Fleurs à la boutonnière, les hommes en papillon, les femmes en libellules, toujours si belles et clinquantes, le soir, à la lumière incertaine de la porte palière entrouverte, mais plus fatiguées au petit matin quand la peau craque sous le fond de teint et que leurs yeux se noient, malgré elles, dans le vide de cette vie-là, de bulles et de paillettes. De négoce, en fait, ou plus exactement de négoces en tous genres, surtout.

Je ne l’ai pas vu souvent, seulement dans l’ascenseur. Et dans ce bel immeuble, où je ne suis qu’en transit et très provisoirement, l’ascenseur est tout un programme, de la grille, des courroies, du cuir… On s’y fait face, chacun assis sur un genre de strapontin Chesterfield.

- C’est tard, pour rentrer, non ?

- Oui, c’est tard mais, euh, je travaille…

- Vous faites quoi, vous êtes négociante, comme moi, ou alors dans les affaires ?

(Je panique un peu, c’est quoi la différence entre négociant et dans les affaires ?)

- Non, euh, enfin dans les affaires, je ne dirais pas ça, non, en fait, je suis, enfin, pas tout à fait mais, c'est-à-dire, économiste.

- Économiste ? 

Je ne sais pas pourquoi, mais les poches ou les rides se plissent. Économiste, la ragazza ? C’est ce que ses yeux ont l’air de dire. Pourtant, je ne suis pas si jeune, non, mais je ne fais pas dame, non plus, c’est ce qu’on me dit tout le temps, sauf quand je suis bien peignée avec un brushing, mais comme je ne le suis pas souvent, bien peignée avec un brushing, ça passe. Sinon que je ne sais pas si c’est bien ou pas, l’absence de brushing, parce qu’apparemment, il ne me prend pas au sérieux quand je lui dis que je suis économiste. Louise Wahl, économiste, je devrais me faire faire des cartes de visite. Et peut-être aller plus souvent chez le coiffeur, d’ailleurs.

- On ne devrait pas vous laisser faire ça, vous les femmes, non ?

- ?

- Travailler.

Je ris, comme la ragazza que je suis.

...

Après, l’ascenseur est arrivé, on n’a pas beaucoup plus échangé. Je l’ai revu par intermittences, chaque fois partagée entre l’envie de rire, le trouble, tout de même, parce que je dois reconnaître… et que j’étais soufflée, aussi, par cette curieuse tendresse que j’éprouve. Les hommes comme lui ou leurs doubles incertains, le souvenir de Rezvani, Romain Gary, Solal… Les magiciens, les imposteurs, bruns de préférence, et si souvent menteurs. Les hommes de l’ombre et les flambeurs, ceux qui ne réussissent jamais, qui font flop au dernier moment… Comme le Juif errant de ce roman de Fruttero et Lucentini, celui qu’elle suit dans Venise et qui finit par s’évanouir sans laisser de traces.

 

Prochain épisode : La plombière et la pince en plastique

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

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