La passante des Batignolles (2)

Feuilleton participatif, à construire en kit. Épisode 2 : La plombière et la pince en plastique.

La plombière et la pince en plastique

 

J’ai visité l’appartement. La fille avec la pince en plastique avait besoin de quelque chose et elle est venue sonner.

- Bonjour, il y une fouite, et je me demandais…

- Il y a une fuite chez vous ?

Elle a eu l’air d’hésiter… Elle est assez jolie, pas une blonde de la Côte d’Azur, non, plutôt une blonde des pays de l’Est, visage en amande, cheveux diaphanes et les pommettes hautes, les yeux un peu délavés… Une petite robe noire imprimée avec des oiseaux bleus, un décolleté généreux, quand même, mais aucune faute de goût, à part la pince en plastique (qui cette fois-ci est verte) et des talons vertigineux à mon avis pas très adaptés, à quatre heures de l’après-midi, pour se mettre à réparer une fuite d’eau. Qu’est-ce qu’elle fout avec ce type, il a au moins vingt ans de plus qu’elle. Trente ? Il a mon âge, je pense, et même un peu plus… Il a connu Spirou, Pif Gadget et peut-être même les jouets en Mécano… Non, je suis bête, du moins s’il a passé son enfance ici, ce qui n’est pas certain.

Elle a l’air d’hésiter quand je dis une fuite, chez vous

- Non, dans la coussine… Je me demandais, peut-être, des outils, vous avez ?

- Des outils ? Oui, j’ai des outils mais une fuite, je ne suis pas tellement compétente, en plomberie. En peinture, pourquoi pas, mais en plomberie… Cela dit, je vais les chercher, j’arrive…

Je l’ai laissée sur le palier, le temps d’aller fourrager dans le placard de ma propre cuisine, à la recherche de pinces, de joints et de tout l’attirail. La dernière fois que j’ai essayé de réparer la chasse d’eau, j’avais carrément oublié de couper l’eau et ça s'est terminé en inondation.

- Je vous suis…

La première chose qui m’est venue à l’esprit au moment où j’ai franchi la double porte, c’est qu’il était démesurément vide, cet appartement, comme une absence. Si haut de plafond et si démesurément vide… Vide de photos, vide d’enfants, vide de mémoire. Vide de leur histoire ou alors occupé par une autre histoire, qui n’était pas la leur. Haussmannien pourtant jusqu’à la caricature : un premier étage sur entresol ouvrant sur une antichambre carrée, puis deux immenses pièces de réception donnant sur le boulevard, avec tout le décorum attendu de moulures, de lustres de cristal et de boiseries, mais le tout comme à l’abandon, défraîchi, délabré jusqu’au parquet, magnifique autant que sinistré, noir de ne jamais avoir été ciré ou pas depuis si longtemps. Quant à la cuisine, il fallait aller la chercher, la cuisine : au bout du couloir, traverser deux ou trois autres pièces aux fonctions indéterminées, boudoir, salon, bureau, celles-là très emplies, de valises, de malles et de papiers, de quelques vêtements épars sur les canapés, puis tourner dans un autre couloir, et à la fin des fins…

Elle me précède, elle ne dit pas un mot, à tel point que je me sens soudain l’âme d’un vrai plombier. Ma fonction, dans la vie, mon utilité marginale, est désormais de me déplacer dans tous ces corridors haussmanniens et d’aller réparer une fuite d’eau.

- C’est là.

Elle se retourne et les yeux clairs sont suppliants :

- Vous voyez ?

- Ah, oui, je vois…

La cuisine est elle-même assez haussmannienne, c'est-à-dire minuscule, et quand on sait que tout cela doit valoir au bas mot 10.000€ le m2, donc si je multiplie par au moins 150m2, c’est délirant… on hallucine, comme le dirait un commentateur apprécié de la radio, celui qui tient la chronique économique du matin. Non, on n'hallucine pas, il dit plutôt tout le temps que c’est surréaliste. Tous les matins du monde sont surréalistes, en économie, à la radio. Et la cuisine de la dame, à quatre heures de l’après-midi, carrément inondée.

- Vous avez une serpillière ?

- ?

Je cherche la traduction mais à part les ouassingues du Nord, qu’elle ne doit pas connaître, ça m’étonnerait, je ne vois pas…

- Des chiffons ?

J’ai posé mon matériel dans le couloir et, de mes deux mains écartées, je mime bêtement, comment peut-on mimer un chiffon ? Mais elle a compris et me désigne une pile de serviettes, par terre, près du frigo.

- Non, attendez, j’y vais.

Je ne voudrais pas qu’elle glisse, en plus, et voilà que je me retrouverais à la fois plombier et infirmière, à lui tenir la main en attendant les secours… Je fais deux enjambées, flic, floc, et récupère le paquet de serviettes, damassées, ornées du chiffre d’un grand hôtel. Pendant ce temps, elle a disparu dans une autre partie du couloir, la salle de bains, sans doute, car elle revient avec une autre pile de serviettes, de bain cette fois-ci, tout aussi luxueuses et griffées. Parfaites pour un week-end à Deauville ou je ne sais où, beaucoup moins pour la plomberie mais on ne va pas mégoter…

- C’est parfait, on va commencer par éponger et ensuite on verra d’où vient la fuite. Apparemment, ça ne coule plus. Vous avez fermé quelque chose ?

Elle me désigne la machine à laver.

- Ah, la machine à laver, alors, si ça trouve, ce n’est pas grave, il vous arrive la même chose qu’à moi ! La dernière fois que les types de chez Darty sont venus installer la mienne, ils m’ont prise pour une dinde, à me donner des tas de conseils idiots et, en partant, ils m’ont dit de la faire tourner à vide en la mettant sur «rinçage»… Sauf que ces abrutis avaient tout simplement oublié de raccorder le tuyau de la machine à l’évacuation d’eau…

- Dinde ?

Je la vois sourire pour la première fois.

- Oui, dinde, ça leur fait toujours le même effet, une femme seule, dans un grand appartement… Et encore, je ne vous parle pas de mes démêlées avec Numéricable, les zozos qu’ils m’ont envoyés, cinq fois de suite, à descendre au sous-sol, à se parler au téléphone, à me dire qu’il faudrait tout recabler, tirer des fils ou je ne sais quoi, demander l’autorisation au syndic… Il y en a même un qui m’a proposé de revenir le week-end, au black, pour installer un amplificateur… Au final, le cinquième était un peu plus malin que les autres et il a fini par découvrir que la rallonge, leur rallonge à eux, parfaitement accessible dans le placard du palier, était défectueuse… Maintenant, ça marche, mais il nous a fallu plus d’un an et cinq rendez-vous pour en arriver là…

On a fini d’éponger, j’ai fourragé dans le placard sous l’évier, j’ai dégagé le tuyau, qui était effectivement sorti de l’évacuation, lui ai montré comment le remettre, on a fait un essai avec la touche «rinçage » et j’ai définitivement gagné mes galons de plombier, ainsi que le prestige qui va avec.

- Merci, merci boucoup. Vous avez un moment, peut-être ? Et boire un verre, vous voulez ?

Elle le dit timidement, hésitante, avec précaution.

- Oui, si vous voulez, je n’ai pas cours cet après-midi.

On repart dans le couloir, on traverse et l’on finit par se poser dans le bureau ou le boudoir, où sont également posés deux petits canapés de velours et une monumentale table basse. Tout est « posé », dans cet appartement, sans ordre et apparemment sans souci de décoration, juste posé parce qu’on en avait besoin et qu’on l’a posé là. Elle sort des liqueurs et des verres d’un placard mural que je n’avais pas remarqué et me tend un étui à cigarettes.

- Merci.

Merci oui, en fait. J’ai, en principe, arrêté de fumer, mais je ne lui dis pas et j’allume une des cigarettes (blondes king size) au briquet de table en argent massif, posé sur la marqueterie. À dire vrai, mon arrêt du tabac est assez fragile et je n’aime pas qu’il me prive des conversations qui se présentent à l’improviste. Sauf que je ne sais pas trop quoi lui dire, à ma voisine blonde. J’ai une idée assez précise des questions que j’aimerais lui poser mais elles ne sont pas de celles qu’on pose. Vous venez d’où ? Et, lui, il vient d’où ? Vous le connaissez depuis longtemps ? Et qu’est-ce qu’il fait, exactement, dans la vie, pour avoir l’air d’avoir autant d’argent, et en même temps si peu et de ne pas s’en soucier ?

J’opte finalement pour une formule plus raisonnable :

- Vous habitez ici depuis longtemps ?

- Pas tellement, deux trois ans, quand je suis arrivée. Et vous ?

- Oh moi, non, on m’a prêté l’appartement quand j’ai divorcé. Il est beaucoup plus petit, au dernier étage. Avant, j’habitais vers Nation.

- Nation, je connais, j’ai une amie qui travaille par là-bas, gare de Lyon, plus exactement.

- Ah, oui, qu’est-ce qu’elle fait ?

À peine une hésitation et encore un petit sourire. Triste ? Ironique ? Lucide ?

- Du strip-tease, je crois. Un peu de massage… Et aussi hôtesse, mais pas plus. C’est dans un salon.

- Euh, oui, c’est vrai qu’il y en a pas mal, de ces salons, par là-bas. Moins qu’avant, mais encore pas mal… J’ai même l’impression que ça reprend, en fait.

- Oui, c’est ça. Pourquoi vous avez divorcé ?

- Hum, c’est évidemment assez difficile à expliquer. L’usure, je crois, et aussi qu’on n’avait pas les mêmes rêves…

Au moment où je dis ça, je vous rassure, j’ai bien conscience qu’il s’agit d’un cliché, d’une facilité, mais que dire ?

- Les mêmes rêves ? (Elle appuie sur rêve, d’un rire de gorge.) Vous croyez qu’il faut des rêves, pour rester ?

- Il faut au moins quelque chose, non ? Le physique, l’intellectuel ou alors, disons, les mêmes activités ou les mêmes passions, qui peuvent aller de la littérature aux tours Eiffel en allumettes, en passant par la randonnée en montagne ou une maison de campagne. Quand il n’y a rien de tout ça, on dérive. C’est assez difficile, parce que… l’autre peut croire qu'on est toujours sur la même longueur d’ondes, en souffrir, de ce détachement, mais quand on ressent cela, qu’on dérive, peut-être qu’il vaut mieux partir. En tous les cas, moi, à un moment donné, je me suis dit qu’il valait mieux partir.

- Et depuis, vous avez un ami ? Ou une amie ? (Là, le sourire est plutôt malicieux et je me dis qu’elle est beaucoup moins idiote ou superficielle que je ne l’avais pensé au départ.)

- Oui, j’avais un ami, j’ai eu un ami. Enfin, il était aussi... La première fois qu’il est parti, je me suis dit que de tout le manque, de cette privation, ce qui me manquait le plus, c’était l’ami.. La deuxième fois… 

À la fin des fins, avec Christina, on avait éclusé pas mal de bouteilles et c’est plutôt moi qui lui avais raconté ma vie. Le lendemain, j’ai trouvé devant ma porte un somptueux bouquet de fleurs, avec une petite carte. Quasiment aussi cher qu'un plombier, le bouquet.

 

Prochain épisode : Autour de Bernard Madoff

Épisode précédent : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/170718/et-si-tu-nes-pas-morte-ouvre-moi-sans-rancune

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

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