La passante des Batignolles (6)

Épisode 6 : Condescendance. Où Louise présente ses plus sincères condescendances à tous ceux qui ne sont pas les premiers de cordée.

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Condescendance

 

 

Pff, on a tant écrit sur l’incommunicabilité et que l’enfer c’est les autres, que je ne sais pas s’il reste quelque chose à en dire. Est-ce que ça vaut la peine ? N’empêche que les barrières, entre nous et eux, et quelle qu’en soit la raison, historique, sociologique ou comportementale, c’est vraiment ce qui pourrit la vie de tous les jours et de tout le monde.

Ce qu’elle n’aimait pas, dans leur attitude, c’était la condescendance : aussi bien celle de Vincent, son petit sourire, son indulgence amusée, que celle de Jean-Alexandre (son vrai prénom), comme une réplique de celle du patron en moins amical, le ton plus rogue et le regard qui ne se pose même pas, comme si tu n‘étais que quantité négligeable, quantité de rien, quantité de fille ou quantité de je ne sais quoi, mais quantité sans aucune crédibilité. Ça l’énervait, Louise, ça l’énervait vraiment, mais elle savait aussi que plus ça l’énervait, et plus ça se voyait, surtout, que ça l’énervait (alors là, c’est bien la preuve), plus elle descendait encore dans la spirale de la non crédibilité, vu que les filles ne savent pas maîtriser leurs nerfs, qu’elles sont beaucoup trop affectives et qu’à la fin, chacun sait qu’elles partent en toupie ou alors elles pleurent. Tandis que, eux, sont calmes. Le chef est calme, le sous-chef est calme. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils s’apprécient autant, à mon avis, pour ce calme remarquable qu’ils aimeraient faire passer pour de la sagesse. Le chef la tient de son autorité naturelle, son auctoritas : il est  plein de componction et de miséricorde, prêt à me pardonner en toutes circonstances (c’est pourquoi il sourit de l’air de dire ma pauvre chérie tu n’en fais jamais d’autres), sauf que je ne vois pas bien en quoi j’aurais quelque chose à me faire pardonner, alors c’est insupportable. Le sous-chef la tire de la sagesse du chef, dont il détient une part de l’auctoritas déléguée et dont il flatte l’ego sans vergogne (mais sans trop se forcer non plus), en se contentant de l’imiter, de le calquer (l’indulgence en moins), alors c’est insupportable aussi.

En même temps (puisque l’action se situe apparemment en 2008, c’est-à-dire à une époque où l’on pouvait encore dire « en même temps » sans faire rigoler tout le monde), en même temps, il faut bien reconnaître que c’est une histoire sans fin, la condescendance. Vincent m’écrase de sa rationalité postcartésienne, ma pauvre chérie tu n’en fais jamais d’autres et je t’écoute à peine, tu vas encore me dire que c’est injuste ou insupportable ou bien désespérant, mais qu’est-ce que l’espoir ou la justice ont à voir là-dedans ? Tu vois bien, que tu en fais quelque chose d’affectif, quelque chose de personnel, quoi que tu en dises. Tu ne l’aimes pas, Jean-Alexandre, alors qu’en ce qui me concerne, je l’apprécie, c’est ce qui fait la différence. Je suis le chef d’établissement, je fais la part des choses, je m’efforce d’être équitable et je ne vois pas en quoi Jean-Alexandre serait responsable de cette affaire de mélange de sujets.

- Parce que tu penses que c’est de ma faute ?

- Non, mais tu n’as peut-être pas été très claire au téléphone, lorsque tu as dicté les sujets.

- Alors là, c’est le bouquet ! J’ai été sympa, bonne pomme, même, j’ai remplacé le prof de maths au dernier moment parce qu’il ne pouvait pas donner de devoir ce samedi-là, et…

- Il avait disparu, le sujet de maths, on ne le trouvait plus et Marc était injoignable. Il est tout de même plus facile de trouver un sujet d’économie au pied levé, non ? c’est deux lignes…

- Deux lignes ? C’est tout ce que tu y vois, deux lignes ? Et en l’occurrence, cet abruti en a fait une seule, de ligne, incompréhensible, mais pas une seconde il n’a pensé qu’il avait pu se tromper, cet idiot, et me rappeler pour demander confirmation ? Il n’a jamais aucun doute, ce type-là, c'est ça, il sait, lui, il a la science infuse…

- Arrête, Louise, ce n’est tout de même pas une affaire d’État.

- Mais tu ne vois pas le pouvoir que tu as donné à ce type, non, tu ne vois pas ? Il n’a aucune autre légitimité que celle que tu lui donnes, ton Jean-Alexandre, il est parfaitement incompétent sur le fond et il se permet d’aboyer des ordres, sur tout le monde, au motif qu’il doit relever les notes, remplir le tableau de bord et tous les autres tableaux croisés, le plus vite possible et sans jamais se soucier du sens de ce que l’on fait…

- Tu exagères.

- Non, je n’exagère pas, non ! Et je vais te dire, c’est toujours la même chose. Dès qu’on enseigne dans un domaine qui n’est pas de la science dure, histoire, géographie, économie, sciences humaines, ce joyeux fourre-tout, et qu’on est une fille, en plus, c’est comme si on avait trois points en moins, sur tous les sujets. Sciences humaines, mon œil, oui, sciences humaines… Quand tu te balades dans ces rayons-là, tu trouves aussi bien Braudel, Jacques le Goff ou Marc Bloch que François de Closets ou Rika Zaraï…

- Tu exagères encore.

- Non, et dans la vraie vie, c’est encore pire. Personne ne songerait à faire un cours de physique nucléaire à son beau-frère prof de physique, mais alors, sur l’économie ou l’histoire, tu ne cesses de croiser des spécialistes qui ont lu un truc et qui savent, eux. Et tu ne crois pas que tous ces immigrés vont encore nous piquer nos emplois ? Que laisser un tel endettement à nos enfants ? Et que si les femmes acceptaient de rester à la maison, comme avant, ça ferait plus d’emplois ?

- C’est absurde.

- Oui, c’est absurde, mais tu sais ce qu’on te répond, si tu le laisses entendre, que c’est absurde ?

- …

- Que tu es intolérante. Parfaitement, que tu es intolérante.

- Ah, non, moi on ne me dit jamais ça. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’on m’écoute, au contraire, et ce doit être que…

- Imbécile, évidemment qu’on ne te répond jamais ça, tu as l’auctoritas. Le cul béni, si tu préfères, ou alors tu es l'oint du Seigneur, comme Saint Louis sous son chêne. Moi, comme je n'ai pas l'auctoritas, ça ne marche pas. Personne ne me croit. Et, entre parenthèses, tu ne sais pas ce qu’elle m’a dit, l’autre jour, la belle-mère de mon frère, celle qui habite dans le XVIe et qui vit de ses rentes ? Elle m’a dit que des emplois, il suffisait de traverser la rue pour en trouver et qu’il était clair que les jeunes d’aujourd’hui  ne veulent plus travailler, qu’ils ont la flemme. Tu le crois, ça ?

- Non, je ne le crois pas mais je ne vois pas le rapport avec ton affaire de sujets. Encore une fois, tu te laisses emporter et je me demande si tu ne devrais pas plutôt... Avec les élèves, si je peux te donner un conseil…

- Pff, casses-toi pauvre con !

- Tu vois bien, que tu n’écoutes jamais et que tu es intolérante.

 

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Pour en savoir plus : https://youtu.be/7VEmNdJb9E4

Épisode 5 : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/160818/la-passante-des-batignolles-5

AOC : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

 

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