Les Keynésiens et l'eau du bain

À force d’entendre les mêmes antiennes dans la bouche de jeunes gens instruits, qui souvent ont fait Sciences Po et l’ENA quand ils ne sortent pas d’HEC ou de Polytechnique, je finis par me demander ce qu’on leur apprend, dans les écoles.

J-M Keynes J-M Keynes
Les Keynésiens et l'eau du bain

 

Aujourd’hui les étudiants en économie ne sont pas suffisamment instruits
parce que l’éducation économique écarte l’étude de l’histoire de la pensée économique.

Steve Keen, L'imposture économique, Ed. de l'Atelier, 2014

 

À force d’entendre les mêmes antiennes dans la bouche de jeunes gens instruits, qui souvent ont fait Sciences Po et l’ENA quand ils ne sortent pas d’HEC ou de Polytechnique, je finis par me demander ce qu’on leur apprend, dans les écoles. Que chacun voit midi à sa porte ? Aide-toi et le ciel t’aidera ? Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ? Sûrement, puisqu’ils s’en vont répéter à l’envi qu’il faut faire des efforts et même des sacrifices, qu’il n’y a pas de repas gratuit et qu’on ne peut plus s’endetter à ce point, sous peine de transmettre le fardeau d’une dette insupportable aux générations futures… Ah, vous vouliez parler de la dette écologique ? Ah non, pardon, de la dette financière, de celle qui est issue du déficit budgétaire de cette France qui carbure à la clope et au diesel, complètement dopée aux dépenses sociales… C’est bien ça ? Un peu comme quand Margaret Thatcher s’en était pris à « l’État keynésien », n'est-il pas ?

On ne peut pas vouloir tout et son contraire

Là, j’exagère, bien entendu, car leur discours est beaucoup plus arithmétique, plus mathématique, et il paraît même que c’est de l’orthodoxie. À tel point qu’il faudrait en revenir aux fondamentaux.

- C’est quoi, les fondamentaux ? Le déficit, c’est mal ? La dépense, c’est nul ? L’assistanat, ça va bien comme ça ?
- Oui, en gros, c’est ça.
- C’est un peu court, non ? Il n’y aurait pas des arguments plus… enfin, plus théoriques, par exemple ?
- Les recettes keynésiennes sont dépassées.
- Ah, et c’est quoi, pour vous, les recettes keynésiennes ?
- La relance par le déficit.
- C’est tout ?
- C’est ça l’essentiel, en tout cas, avec aussi l’État Providence, la réglementation qui nuit à la concurrence et les aides sociales qui nous coûtent un pognon de dingue.
- Et on les remplace par quoi, alors ?
- Le retour à l’orthodoxie budgétaire, déjà, parce que sinon, la dette va déraper et que la France va perdre en crédibilité financière. C’est mécanique et c'est bien pour cela qu’il est hors de question de donner un coup de pouce au Smic.
- Ah bon, ce n’est pas déjà ce que disait Laval, en 1934 ? Ou Jacques Rueff à la fin des années cinquante ? Je croyais que le monde avait changé et que… D’autant plus qu’on a perdu notre Triple-A en 2012 et que je n’ai pas l’impression que la terre ait tremblé...
- Revenir sur les 35 heures, aussi, parce qu’elles nous ont plombé pour longtemps, tous les chefs d’entreprises le disent. (Et les jeunes ne veulent plus bosser, entre parenthèses.)
- Quand même, c’est comme la position d’Alfred Sauvy sur les 40 heures, dont il disait que c’était un véritable « assassinat de l’économie française »… Et Paul Reynaud a mis fin au Front populaire en revenant aux 48 heures… Historiquement, c’était ouf, tout de même, de considérer que la diminution du temps de travail allait nous plomber la croissance ? Un beau contresens, si l’on regarde ce qui s’est passé après-guerre…
- Il n’empêche que la France a un énorme différentiel de compétitivité avec l’Allemagne et que la maîtrise de ses coûts salariaux est une exigence.
- Je croyais que c’était la compétitivité «hors-prix» et même «hors-coûts», le différentiel avec l’Allemagne : l’orientation de l’appareil productif, la qualité, le service après vente... Dans les années soixante, déjà, elle bénéficiait d’excédents commerciaux records tandis qu’on passait notre temps à dévaluer. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de dévaluation possible, on en rajoute sur la modération salariale, alors qu’on ferait mieux de s’interroger sur nos filières de compétitivité, non ?
- La dévaluation, c’était à cause du déficit budgétaire, justement. La seule solution est donc de diminuer les dépenses ou d’augmenter les impôts. Faut choisir et on ne peut pas vouloir tout et son contraire.
- Lesquels ?
- Lesquels quoi ?
- Eh bien lesquelles, de dépenses, et lesquels des impôts ?
- C’est indifférent, on fera tout en temps utile… L’essentiel est de rétablir la confiance et de tenir le cap des réformes. C’est une politique de long terme que nous proposons, une politique courageuse et dont on verra les résultats plus tard. L’essentiel est de rétablir la confiance et de tenir le cap des réformes. C’est une politique de long terme que nous proposons, une politique courageuse et dont on verra les résultats plus tard. L’essentiel est de rétablir la confiance et de tenir le cap des réformes. C’est une pol...

Tss… C’est quoi les voies et moyens ? C’est quoi, la vision ?

Pour la confiance, ça me paraît mal barré. Quant aux réformes, quelques-uns de nos ministres ont beau dire qu’il y a un cap et qu’on le tient, aucune des orientations proposées ne paraît soutenue par une analyse convaincante des voies et moyens pour parvenir à un objectif cohérent et clairement défini : c’est pourtant cela, une vision, non ?

Si l’on prend l’exemple de la SNCF, quelle est la trajectoire, la feuille de route, à part l’ouverture à Sainte Concurrence ? Moins de trains et plus de cars, ou l’inverse ? De quelle façon, dans ce schéma, le train prendra-t-il sa part de l’effort en faveur de la transition énergétique ?

Et sur la transition énergétique, parlons-en : une fois qu’on a dit que les taxes portent « sur la pollution et pas sur le travail », ce qui mériterait d’ailleurs de longs commentaires, que fait-on d’autre, pour améliorer le bilan énergétique de la France ? Et comment François de Rugy peut-il concilier ce qu’il a dit de la fiscalité énergétique, qui n’aurait pas vocation à corriger les inégalités, avec les objectifs de développement durable (ODD) dont tout le monde devrait savoir qu’ils ne concernent pas seulement le changement climatique et les énergies renouvelables mais également l’éradication de la pauvreté, l’accès à l’éducation et à la santé, l’égalité entre les sexes, ainsi que, justement, la lutte contre les inégalités. Elle est donc un peu bizarre, cette phrase, pour un gars qui aurait voué sa vie à l’environnement et qui serait devenu le ministre de la transition écologique et… solidaire.

Quant à un dernier exemple, la réforme du secteur HLM et des aides personnelles au logement, comment peut-on attendre un « choc d’offre » d’une ponction de 800 M€ sur leur chiffre d’affaires, devant être portée à 1500 M€ en 2020 ? De leur réorganisation ? Quand bien même ladite réorganisation recèlerait des gisements d’économies, ce dont on peut douter, elle ne se fera que très lentement, alors que le choc sur leur exploitation et leurs futurs arbitrages (entre la construction neuve et la réhabilitation, par exemple) est, quant à lui, direct. Et quand bien même la loi ELAN simplifierait à bon escient les règles de construction, comment en attendre une quelconque amélioration du marché du logement, alors que la construction neuve prend des années et que les quantités produites n’ont qu’un impact très limité sur les prix, qui dépendent de multiples autres facteurs ?

Il semble bien que toutes ces « réformes » n’aient pas beaucoup plus de fondements que celles de Nicolas Sarkozy, dont on a beaucoup parlé sans trop savoir en quoi elles nous avaient réformés, et comment s’en étonner, d’ailleurs, puisque la même clique sans idées tient encore les manettes de Bercy ? Vérifiez, c’est facile. Conseillers techniques ou directeurs de cabinet, ce sont tous les mêmes ou leurs héritiers.

Alors, qu’en aurait dit le personnel politique de l’après-guerre ?

Pour moi, l’immense apport de Keynes à la pensée économique est d’avoir fait entrer l’économie classique dans le réel. D’être passé de la micro-économie à la macro-économie et d’en avoir fini avec des équilibres théoriques censés se réaliser comme par magie sur des marchés séparés, grâce à l’hypothèse de la concurrence pure et parfaite. D’avoir introduit le temps, aussi, parce que les équilibres ex ante et les équilibres ex post ne sont pas forcément les mêmes. Dans les années vingt et trente, la révolution keynésienne a mis à bas les fondements classiques de la pensée libérale : elle a contesté, ensemble l’efficacité de la main invisible chère à Adam Smith et la pseudo-loi de Jean-Baptiste Say selon laquelle « l’offre crée sa propre demande », en plaçant la demande effective au centre du raisonnement et en justifiant l’intervention de l’État contre les inégalités. En montrant que les salaires ne sont pas seulement un coût mais qu’ils concourent à la formation de la demande solvable et que l’offre ne peut pas s’en abstraire. Même au Medef, ils savent quand même que les économies sans les carnets de commande, ça ne marche pas, et qu'une politique économique, c’est toujours de l’équilibrisme entre des paramètres complexes, jamais un simple gâteau que l’on coupe. Genre : fichez moi les immigrés dehors et remettez-moi les femmes à la maison, ça fera de la place pour les autres…
- Euh, mais si je fais ça, la demande solvable, elle va baisser ? Alors, je produirai moins et, au final, il y aura moins de boulot, non ? En plus de ça, pas certain que ceux que je sors du marché du travail, ils auraient les mêmes qualifications que ceux dont j’ai besoin, pas vrai ?

Surtout, Keynes a également montré que l’épargne ne débouche pas automatiquement sur de l’investissement, qu’une partie peut être thésaurisée (occupée à autre chose) et qu’un équilibre de sous-emploi est possible, à savoir une configuration équilibrée des quantités et des prix (le rêve, pour un économiste classique) avec persistance d’un niveau élevé de chômage, comme la Crise de 1929 en a apporté la cinglante démonstration. Alors, pourquoi cette égalité mythique nous revient-elle sous la forme du ruissellement ? C’est nul, vous ne trouvez pas ? Comme un formidable retour en arrière, non ?

Encore et enfin, la révolution keynésienne a fait de la politique sociale un puissant moyen de politique économique. Ce faisant, elle a rencontré son époque, parce que le New Deal de Roosevelt fut un vrai laboratoire et que personne ne peut nier que le passage à l’État Providence a représenté un progrès par rapport à l’État Gendarme, dont personne ne peut plus souhaiter qu’il revienne, sauf peut-être une poignée d’irréductibles rentiers. Ce faisant, également, elle a propulsé la pensée économique vers le haut, me semble-t-il, parce que... à quoi ça sert, sinon, l’économie, si ce n’est pas pour améliorer le sort des gens et de la planète ? J’aimerais bien que quelqu’un me réponde, là-dessus.

Alors, d’accord, il y a eu de la dérive. Un abus des politiques conjoncturelles et une récupération, sans doute, à la fois théorique (la synthèse néoclassique de Hicks principalement) et politique, divers gouvernements ayant à des degrés divers, pratiqué le stop and go avec plus ou moins de conviction, jusqu’à ce que la courbe de Phillips finisse par prendre la forme d’une spirale à la fin des années 1970 avec plus d'inflation et plus de chômage. Au final, une montée de la dépense publique, du déficit budgétaire et de l’endettement, des politiques de relance de plus en plus inefficaces du fait de la contrainte extérieure, la découverte que le taux de chômage pouvait ne jamais redescendre et s’accompagner d’une croissance molle et d’une inflation modérée.

Ils avaient peut-être tort, mais qu’est-ce qu’on met en face ?

Cela dit, et en même temps, je maintiens que ce n’était pas une raison pour caricaturer l’usage du spending déficit (ou de l’inflation contrôlée, mauvaise traduction) et pour jeter les Keynésiens avec l’eau du bain.

Keynes vivait dans un monde où les prélèvements obligatoires représentaient à peine 25 % du PIB, alors que nous avons allègrement franchi la barre des 45 % (pour atteindre environ 46,7 %.) Il n’a jamais dit que le déficit budgétaire devait être structurel, permanent, mais qu’il était un moyen de résoudre des déséquilibres conjoncturels, à condition d’agir au bon moment et de faire du contra-cyclique.
Au fil du temps, cette logique s’est perdue et le modèle s’est dévoyé sous le poids de la montée des déficits, subis plus que volontaires, d’où la perte de marges de manœuvre des gouvernements, puisque le budget est plombé, que plus de 80 % des dépenses sont contraintes et que le débat budgétaire n’est plus guère, aujourd’hui, qu’un petit tour de communication.
Au contraire, on peut même estimer que le gouvernement ne fait plus que du procyclique. À peine la croissance repart qu’on l’éteint par l’austérité, et dès que l’on a compris qu’il vaudrait mieux relancer, que tout s’emballe. À preuve la façon insensée dont on a relancé la demande de logements dans les années 2000, via le doublement du PTZ et des dispositifs d’investissements locatifs, qui pèsent encore à hauteur de quelques milliards de dépense fiscale, alors qu’on postulait dans le même temps qu’il y avait une « crise de l’offre », ce qui a fait monter les prix pendant plus de dix ans, puis la façon dont on éteint actuellement la croissance qui repart, en ponctionnant les HLM, au risque que tous les indicateurs de la construction et du bâtiment se retournent. C’est du grand n’importe quoi, comme ils disent souvent, et beaucoup de cécité par rapport aux enseignements qu’on pourrait tirer de l’histoire économique.

Bon, il est vrai que malgré sa révolution copernicienne il n’était pas révolutionnaire, Keynes, considérant qu’une fois les déséquilibres résorbés, l’économie classique reprend tous ses droits, mais il n’empêche que ses intuitions ont changé le monde en mieux, plus que ne le fera jamais Donald Trump.

Alors comment faudrait-il dépasser les nécessaires insuffisances ou incomplétudes de la pensée des années vingt et trente ? Sans doute en se disant que dans nos vieilles économies, les recettes du passé ne sont pas à appliquer telles quelles. Se dire, par exemple, que tailler dans les dépenses à coups de rabot n'est certainement pas la solution, puisque cela consiste à faire porter le même effort, indifféremment, sur les secteurs qui vivent bien et sur ceux qui vivent mal. Admettre qu'on est entré dans l'ère du qualitatif et regarder. Se demander quelles sont les dépenses utiles, avec fort effet multiplicateur, et tailler dans ce qui ne sert à rien. Reprendre le chantier de la réforme fiscale, quand on sait que l'impôt républicain ne représente plus qu'epsilon (86 Md€) au regard de la TVA (186 Md€) et des autres impôts indirects, dont la TICPE (37,7 Md€) et que sur les 46% de prélèvements obligatoires, la CSG, qui est plafonnée, pèse largement plus que l'impôt sur le revenu. Pour cela, il faudrait du travail et le courage de mettre les mains dans le cambouis, ce qui n'est pas l'idéal quand la seule chose qui compte est de causer dans les médias, c'est ça l'ennui. N'empêche que le vrai pragmatisme serait d'aller regarder et de penser, pour une fois, la politique économique de demain.

À l’inverse, quels sont les postulats sur lesquels se fonde la "pensée" de nos décideurs ? Eh bien, vous ne me croirez pas, mais sur tout ce dont Keynes a démontré l’inefficacité, en version simplifiée. La sainte concurrence, le dogme de l’équilibre budgétaire, la croyance selon laquelle l’épargne égalerait l’investissement, les vieilles lunes de la déréglementation et tout le tintouin le plus ringard ou vieillot que je connaisse : dans la droite ligne de la main invisible d'Adam Smith, de Jean-Baptiste Say à l'optimum de Pareto, de Milton Friedmann à Margaret Thatcher, en passant par Reagan, Laffer et le bon sens près de chez nous qui nous dit qu'il faudrait traverser la rue... Le tout mal digéré, parce que mis à part les additions et les soustractions, rien des interactions complexes, rien de ce qui fait un chemin critique ou un business plan (comme ils disent mais sans savoir ce que cela veut dire) ne semble leur avoir traversé l'esprit.

Bravo, le nouveau monde !

keynes

                                                                  (cité par David Lloyd George)

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