Un dîner rue de Solférino, 8e épisode

Le silence.

Le silence

 

machinee
Le plus éprouvant, ce n’était pas les imprévus, les impromptus, les improvistes (improvisation, chica, improvisaciόn…) les contretemps ou les imprécisions, le plus éprouvant, c’était le silence. Le silence de la mer, le grand sommeil, le silencieux, l’anéantissement, la page blanche… La neige qui étouffe, la ouate qui endort, les boules Quiès et les insomnies, l’amour, la mort, l’amor. Et por qué te vas ?

La première fois, je souffre comme une plante verte, presque comme un bonsaï, en silence… Où est-ce qu’il est parti, encore, où va-t-il et comment expliquer le silence, déjà trois jours il est peut-être mort, ou alors un accident et il finira paralysé… Je ne sais rien, je ne dis rien… Je me vois à l’hôpital, à la chapelle, à l’église, à la synagogue, à l’enterrement… Lisa vêtue de noir, veuve officielle, et moi avec des lunettes noires, veuve officieuse… Les enfants, les parents, les amis me regardent, qui est-elle ? Je souffre de son silence mais je souffre aussi de sa mort, en silence… En même temps, je n’y crois pas trop, quand même, mais j’aime bien ce passage, à l’église, quand je sanglote. Je me le repasse en boucle, tout le monde peut voir que j’ai les yeux rouges en sortant de l’église, quand je retire mes lunettes d’un geste gracieux, presque gracile, si tellement glamour, si élégamment Jacquie Kennedy, si divinement Greta Garbo, si terriblement Jeanne Moreau dans le film de Truffaut.

La deuxième fois, c’est pour la coupe du monde de football, quand ces gamins se sont fourvoyés dans le bus, en Afrique du sud, aux débuts, aux prémices du scandale qui allait tout emporter…

- Et tu ne pouvais pas me le dire, que tu ne venais pas ? J’avais tout préparé, comme Catherine Hiegel (l’infirmière) dans La vie est un long fleuve tranquille, tout acheté, tout cuisiné, mis la table et le couvert et j’ai attendu toute la nuit ! À envoyer des sms, en grappe, à me demander pourquoi tu ne réponds pas…

- Non, je ne pouvais pas, chica, tou sais bien, yo né pouvais pas, impossible… Je devais revenir, yo sais, après la noche (you and me and the music, alone together, si tu pouvais me voir en ce moment…) mais lé père dé Lissa est arrivé à l’improviste, pour regarder la coupe avec moi, parce que la mère de Lissa, tu sais, le football, lo siento, elle n’aime pas ça… Et c’est plou sympa dé regarder la coupe ensemble, tou comprends ? Comprendes ? Entiendes ?

- Non, je ne comprends pas et je n’entendiesse rien du tout, non ! Comprendo pas plus ! Ce n’est quand même pas compliqué, de filer aux toilettes et d’envoyer un sms, non ?

 ...

Ou alors il est con, c’est une hypothèse, ça ? Emprunté, empoté, ou même très ballot, pour ne même pas penser à un sms ? Ou alors, le salaud, le pervers, c’est une autre hypothèse, qu’est-ce que vous en pensez ? Ah non, alors, égoïste, peut-être ? Et c’est moi qui suis con, à ce moment-là, pour ne même pas soulever toutes ces hypothèses ? Je n’y pense même pas, à ces hypothèses, je suis naïve, encore dans la cristallisation, cristallisée, ou alors la béatitude, béatifiée, abêtie, engloutie, non je ne sais pas, je n’y pense même pas, dieu que cette fille a l’air triste, amoureuse d’un égoïste… Je gobe, je gobe, je gobe tout, quel malheur, quel contretemps imprévisible, cet impromptu, et quelle idée de ce père de Lisa, de boire la coupe… Rodrigue, qui l’eut cru ? Chimène, qui l’eut dit ? La coupe du monde à qui vient ton bras d’immoler mon amant, et par la Grâce du Père, encore… C’est ma faute, c’est ma très grande faute, à moi, je ne devrais pas, je suis punie, normal… Alors, ne m’en veux pas mon amour, c’est moi, c’est de ma faute, je suis un peu colérique, c’est vrai, un peu emportée, mais je fais des progrès, continument, je fais des progrès, je résiste, je résiste… à la colère, à la vie, à l’emportement… Tu peux venir mardi ? Ah oui, mardi, martes, ce serait bien…

La troisième fois, n’empêche que je suis une furie ! Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? Salaud, imbécile, paltoquet ! Va la retrouver, ta Lisa, informe et sans formes ! Va te rouler dans la fange avec ta légitime, vas-y, mon gars, vas-y, elle est moche, en plus, ta Lisa, elle est d’un moche… Je la voue aux gémonies, je la vomis, je la crache… Et j’irai pleurer sur sa tombe, avec bonheur ! Là, curieusement, il fait un petit effort, il pense que c’est de sa faute à lui : « Je sais, Louisse, comprendo, créo que c’est à cause de toutes ces choses que je ne dis pas, yo sé, yo créo que c’est pour ça, que tou réagis comme ça… »

La quatrième, je pleure. Je m’évanouis, je tombe sur le trottoir, sans même les antidépresseurs, je suis une loque. Personne pour me ramasser, donc je me ramasse toute seule, mais je suis déjà bien éparpillée… Et le voisin de palier me regarde bizarrement :

- Ça va ?

- Non, ce n’est rien, c’est la fatigue.

La cinquième ou la sixième, la septième, la huitième et l’antépénultième, ce moi incertain et flottant, comme dirait Yourcenar, comme dirait Sartre, aussi, que l’enfer c’est les autres, et bien mon moi incertain et flottant à moi, je ne sais même plus qu’il est moi… Je ne sais plus rien, je suis plus rien, comme dans la chanson de Léo Ferré. Vidée, anéantie. Il est rayé, mon disque, plus de disque dur, diraient les enfants, ou alors KC, maman, il faudrait que tu en rachètes un, de disque, parce qu’il est planté, celui-là… Non, ce qu’il dit n’est pas ce qu’il faudrait dire, mon disque. Prenons les choses dans l’ordre… Dans l’ordre, prenons les choses. L’ordre, dans les choses, prenons. Les choses, prenons, et dans l’ordre, et dedans. Et que viens faire ici la marquise ? Et à cinq heures ? Il n’est pas seulement rayé, mon disque, il est affolé ; il va chercher des informations partout, il les cherche partout. Dans le désordre de l’ordre des choses, il mélange tout…

Alors, à la fin, je me fais au silence, je me mure, je m’emmure, je murmure, je ne réponds plus, très peu, pas tout le temps, je chuchote à peine. Je reçois des sms, parfois, de temps en temps, mais je les montre à René.

- Qu’est-ce qu’il te dit ?

- Qu’il a traversé Paris, l’autre jour, et qu’il a pensé que nos vies sont fragiles. Ça, c’est sûr qu’elles sont fragiles, nos vies, vu la façon dont il conduit, sans regarder et toujours au téléphone… Il a fait des photos, aussi, il est allé dans un jardin près de la Chaussée d’Antin, et il y avait un rouge-gorge, alors il me l’envoie, en me demandant si la photo est bonne ! Qu’est-ce que tu en penses ?

- Et toi ?

- Alors, là, rien, la photo est banale, et moche, même… Il pleut sur Nantes, c’est tout ce que ça m’inspire. C’est peut-être un appel, mais un appel qui ne parle que de lui, comme toujours. En fait, il ne parle jamais que de lui, ce mec… Dans tout ce qu’il dit, il ne parle que de lui… Habla con ello, himself... et il se regarde, aussi, il se regarde, j’aurais dû l’appeler Narcisso.

- Bon, alors tu ne réponds pas.

- Je peux peut-être répondre que la photo est floue, ou alors va te faire foutre ?

- Non, surtout pas. Va te faire foutre, c’est déjà une réponse, tu ne réponds pas.

- Tu es sûr ?

- Absolument. Il t’en envoie souvent, des sms ?

- Non, pas souvent. Même pas une fois par mois, maintenant, mais j’ai l’impression que c’est comme un hameçon. Qu’il veut faire le silence et que je ne demande rien, mais surtout que je ne l’oublie pas, non plus, que ce soit lui qui ait le dernier mot, toujours lui… Que je garde un regret… Je vais te montrer celui que j’ai reçu le mois dernier, tu vois ?

- Oui, je vois… Et bien, celui-là, il est collector… On se demande si c’est vraiment un salaud, ou alors s’il est complètement à l’ouest, ce type, carrément très con…

...

Quant à Moreno, comme d’habitude, il n’y allait pas avec le dos de la cuillère.

- Laisse tomber, Louise, laisse-le tomber, ce pingouin… Les espingouins, de toutes les façons, jamais fiables… T’as qu’à voir Hidalgo et Manuel Valls !

- Arrête de dire des conneries, Michel, je te l’ai déjà dit.

 

 

___________________________

La semaine prochaine : Le doute (et fin de la Saison 1.)

Épisodes précédents

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/170418/un-diner-rue-de-solferino-7e-episode

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/240418/un-diner-rue-de-solferino-7e-episode-suite

 

Si vous avez raté le début :

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/170418/un-diner-rue-de-solferino-le-feuilleton-pour-les-nuls-mode-demploi

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.