La passante des Batignolles (3)

Épisode 3 : Autour de Bernard Madoff.

Autour de Bernard Madoff

 

 

 

Je ne prétendrai pas que nous savions que c’était une escroquerie.
En revanche, nous savions que ce qu’il prétendait faire
ne collait pas avec les bénéfices qu’il obtenait.

 

 

 

Je ne suis pas économiste, en fait. Je suis prof. C’est bien, prof, non ? Je ne sais pas ce que vous en pensez ? N’hésitez à lever le doigt si vous en pensez quelque chose.

Bon, je vois bien que vous ne répondez pas.

N’empêche que je n’ai pas osé lui dire, à mon voisin, que je suis prof d’économie. Pourquoi, je n’ai pas osé ?

...

À huit heures du matin, en cette fin d’automne, alors que le cours devrait porter sur les théories de la croissance, les questions pleuvent :

- Madame, qu’est-ce que vous en pensez, du scandale Madoff ?

- L’escroc du siècle, paraît !

- Le génie de la finance !

Oups, redoutable, cela me fait penser à une discussion avec des élèves plus jeunes, dans un lycée du Nord, il y a bien longtemps, au sujet de l’homme de Vitruve et de Léonard de Vinci : les proportions parfaites du corps humain, inscrites dans un carré sur lequel on superpose un cercle. Bien entendu, ai-je terminé, sûre de moi, de telles proportions ne se rencontrent jamais dans la réalité : personne n’est parfait.

- Ah, ben non, quand même, avait grommelé Jordan, pour une fois assis au premier rang, sauf les mannequins : elles, elles sont parfaites. 

- Ah bon, tu crois ça, toi, que les mannequins sont parfaites ?

- Ben, ouais, m’dam !

- Tu sais, à mon avis, elles ne rentrent pas plus que nous dans le carré de Léonard, les mannequins. Si elles font toutes la même taille, genre 36, c’est juste que c’est plus pratique pour les défilés.

- Ouais mais, quand même…

Il avait accepté l’objection, mais avec un air pas convaincu qui le faisait dodeliner de la tête.

- T’as qu’à essayer de vérifier ! a soudain lancé un de ses copains, hilare, et tout le monde a fini par se gondoler, y compris Jordan, à la perspective de l’imaginer, lui, son ombre de moustache et son vieil anorak, allant essayer des mannequins pour voir si elles entraient dans le carré magique.

Ils étaient gentils, ces élèves-là, un peu candides mais gentils. Simples dans leurs réactions et francs dans leurs fou-rires… Mes parisiens sont un peu plus vieux, beaucoup plus nantis, la plupart dotés de parents cultivés (qui lisent Télérama, Le Monde  ou le Figaro) mais encore un peu malléables, semble-t-il.

- Supposons un produit de 100, avec une croissance de 3%. Combien j’obtiens la première année ?

- 103 !

- Bravissimo !! Et la dixième ?

Bon, il y en a toujours un ou deux pour s’exclamer 130, puis se raviser, la main sur la bouche, soudainement devenus tout rouges.

- Non, pas 130. Déjà, la deuxième année, cela fera + 3% appliqué à 103, et non plus à 100. Un des meilleurs moyens de ne pas se tromper, d’ailleurs, est de multiplier, plutôt que d’ajouter des pourcentages. + 3%, cela revient à multiplier par 1,03. Donc, 100 fois 1,03 = 103. Et 103 x 1,03 = 106,09 et ainsi de suite : 3% de croissance pendant dix ans, cela fait donc 134, il suffit de multiplier 100 par (1,03)10.

- Non, ça fait 134,391638…

- Tu as raison, Guillaume, mais arrondissons à 134,4. Je ne sais pas le calculer de tête aussi facilement mais, en tous les cas, l'important est de retenir que 3% de croissance pendant 10 ans, ça ne fait pas 130, ça fait plus. Et la méthode qui consiste à passer par les multiplications est assez utile.

- Mais ça, on s’en fout, la calculatrice le calcule direct.

- Certes, mais tu vois, c’est exactement ce que m’a répondu le marchand de chaussures, samedi dernier, puisque les intérêts composés, ça sert aussi à tout le monde et même à moi, en période de soldes. Il m’a dit, attendez, je vais vous le calculer à la machine. OK, mais de toutes les façons et même sans machine, une réduction de 30%, à laquelle s’ajoute une remise exceptionnelle de 20%, cela ne fait pas moins 50%.

- Mais tout le monde sait ça !

- Je n’en suis pas si sûre, que tout le monde sait ça, comme tu dis.

Quand je vois les vendeuses taper consciencieusement moins 30%, puis moins 20%, avec application de peur de se tromper, et que tu leur dis, mais non, multipliez donc par 0,70 et 0,80 pour aller plus vite, et dans n’importe quel ordre, d’ailleurs, cela fera 0,56, ce qui veut dire que la réduction est de 44% et que la paire de bottines à 100 euros va me coûter 56 euros, et bien, quand tu leur dis ça, elles te prennent pour une folle. Je peux même voir, je dis bien voir, ce qu’elles pensent : oh, c’est qui, l’autre, qui essaye de me faire me trompé ?

Et à mon avis, ce n’est pas de leur faute, c’est plutôt que personne n’a jamais pris la peine de leur expliquer, vu que la machine le fait. Alors, pourquoi faudrait-il qu’elles comprennent ce qu’elles font ?

...

Le rapport avec Bernard Madoff m’apparaît évident, je ne sais pas vous ? L’économie, la finance, l’extrême complication de tous ces calculs sur la dérivée seconde et toutes les autres dérivées, les swaps et tout le reste, la titrisation des crédits immobiliers, le triple-A et les Alt-A mortgages, la présidence du Nasdaq, les autorités de contrôle, la SEC, l’AMF et j’en passe, et tout ça pour arriver à une simple pyramide de Ponzi que même moi je peux comprendre, c’est délirant, non ?

Bon, je réponds quand même à la question de départ. J’en pense, déjà, que ça n’existe pas, les génies de la finance. La règle d’or est que, quand ce n’est pas risqué, le rendement est faible et que, lorsque le rendement est élevé, c’est forcément risqué. Jusqu’à présent, ce n’était qu’une maxime de ménagère ou un proverbe populaire mais, depuis quelque temps, je constate avec allégresse que tous nos commentateurs patentés recommencent à le dire. J’ai même entendu avec bonheur un autre magicien, Georges Soros, je crois, insister à la radio : il faut en revenir aux fondamentaux !

- Et c’est quoi, les fondamentaux ?

- Ce que je viens de dire : le truc pas risqué, ça ne rapporte pas et le truc qui rapporte, c’est forcément risqué.

- Il y en a, quand même, qui ont fait des fortunes, non ?

- C’est vrai, mais c’est comme au casino : à condition de savoir s’arrêter à temps.

- Oui mais, alors, si c’est si simple, pourquoi personne ne s’en est jamais aperçu, de Madoff, ou seulement vingt ans après ?

...

- Hum, alors voilà ce qu'on va faire... Aujourd'hui on va quand même s'intéresser aux théories de la croissance, parce que c'est le programme, mais on reprendra là-dessus quand on parlera du financement de la croissance. Dans l'intervalle, bûchez un peu le sujet et préparez les questions, OK ?

...

 

Prochain épisode : je ne sais pas encore mais on peut donner son avis. Peut-être La cloche de bois.

Épisode précédent : La plombière et la pince en plastique

AOC :https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/270518/miscellaneous

 

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