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Billet de blog 2 oct. 2020

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♦ Au pire, qu'est-ce qu'on risque ?

Le bLog et moi, épisode 7 : Just Kids

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Au pire, qu'est-ce qu'on risque ?

Cette histoire, aucun de nous ne s’y attendait.
Elle nous est tombée dessus, comme ça, sans prévenir.
Comme tous les événements qui font date, les guerres, les désastres,
 les séparations ou les issues fatales.

Panos H. Koutras, L’attaque de la Moussaka géante, 1999

Un beau jour (ou peut-être une nuit), on est allé squatter un billet de Vivre est un village, c’est-à-dire qu’on est allé commenter le fil d’un de ses billets en son absence, en embarquant au passage un autre blogueur, LThierry, qui depuis a supprimé ses commentaires, ce qui fait que mes archives sont devenues très lacunaires. Je me souviens néanmoins qu’on avait planté le décor, puisqu’il est possible de poster tout ce qu’on veut, des vignettes, des photos, des vidéos : tapis afghan, tentures indiennes, rose, violet, patchouli… Il avait apporté le rhum et moi les bougies.

– Bien installé, j’me demande si je ne vais pas ajouter un fond de rhum dans mon citron-menthe.
– OK, moi j’ai commencé au pastis, va chercher le rhum, je mets les bougies. N’empêche qu’on est bien, dans ce squat, on pourrait mettre de la musique ?
– Partout autour, ils s’écharpent, sur les blocs noirs, les anti-pro-quelque chose, la thune, toussa, alors qu’ici… c’est cool, mec. Bienvenue, ici c’est multiconfessionnel, en quelque sorte : thé au jasmin ou colombien fumé, c’est comme on veut.

Et ce qui en est sorti, c’est Patti Smith, Just Kids, une commune découverte que nous nous sommes mis à commenter sur fond de débat un peu obscur sur le mysticisme. Le livre était bien mis en valeur sur les rayons de sa bibliothèque, a-t-il dit, comme sur la mienne. Une ode à Robert Mappelthorpe et à la contre-culture, des lieux mythiques comme le Chelsea Hotel, une voix que personne n’a oubliée, because the night belongs to lovers, toutes les références qui vont bien, de Faulkner à la Nouvelle Vague française, et les ombres planantes de Kerouac, d’Andy Warhol ou d’Alan Ginsberg et de tant d’autres…

Peut-être aussi le grand retour de l’adolescence sur le tard, il faut être lucide. D’autant que la vérité m’oblige à dire que la dernière vidéo figurant sur ce fil est celle de L’attaque de la moussaka géante, un film de Panos H. Koutras cette fois-ci, qu’on peut trouver en grec sous-titré français, et dont il vaut sans doute mieux retenir l’incipit que le synopsis¹ : Cette histoire, aucun de nous ne s’y attendait. Elle nous est tombée dessus, comme ça, sans prévenir. Comme tous les événements qui font date, les guerres, les désastres, les séparations ou les issues fatales.

J’ai perdu ce livre de Gilles Deleuze, Proust et les signes, même si Vivre est un village a eu la gentillesse de me dire qu’il avait été réédité, et je n’ai pas tant que ça fréquenté Roland Barthes, juste assez toutefois pour savoir que le signifié peut se rouler dans le signifiant et que lorsqu’on commence à croire que tout est signe, on ne s’arrête plus. La moindre musique, les moindres paroles, tout devient signe et sujet à interprétation, toujours dans le sens où on le souhaite. J’ai une grande nostalgie de cette période, parce que c’était très excitant, de voir des signes partout. Je me dis même parfois que c’est sans doute ce qui me manque le plus, comme l’amitié, comme le secours de quelqu’un qui écoute et qui s’intéresse, et aussi comme le frisson de la double vie.

Ce qui n’empêchait pas d’être sérieux, parfois, avec des pastiches plus classiques, par exemple celui de La Péguade, un billet annonçant que les œuvres complètes de baLoz allaient être publiées par les Éditions de la Péguade. Il y évoquait les tribulations d’une certaine Tenny, une improbable chanteuse à la fois peroxydée et mini-shortée, qui s’égosillait à brailler « Et dis-moi tout de toi », tandis que l’article s’ouvrait sur une préface comportant, pour la première fois, une dédicace : « à E. R. à qui je pardonne de m’avoir comparé à Mauriac ». Comme Emma Rougegorge, c’est moi, j’avais répondu avec un commentaire orné (si je puis dire) d’une photo de François Mauriac :

« Passe à l'action et dis-moi tout de toi. » C'est une invite, cher baLoz, à laquelle on aimerait consentir, d'autant plus qu'elle est formulée par la charmante Tenny, dont la flamme a longtemps enchanté mes vertes années. J'aurais donc volontiers cédé à votre amicale pression d'une préface qui fût à la hauteur de votre plume insolente et de votre incontestable talent. Las, vous ne me l'avez point demandé, au lieu de quoi vous nous présentez, ce jour, ce qui n'est guère plus qu'un avant-propos, puisque vous le dédiez à vous-même.

Croyez bien que je le regrette. Je ne sais d'où vous vient cette légère réticence à mon égard mais sachez que ni E.R., ni moi-même, n'avons jamais intrigué en coulisses chez Gallimard, jamais de la vie, pour nous opposer avec force à cette parution.

Votre bienveillant, dévoué, toujours franc et très furieusement ric-rac,

F. Mauriac

– Magnifique !
– Alors, tu es allé le lire, mon billet d’aujourd’hui ?
– Il est trop long, ton billet. Mon attention est très limitée. Mais ton Mauriac est très crédible.

J’avais bien retenu la leçon, l’important était de produire de quoi commenter, pas de composer d’interminables morceaux de littérature. À partir de là, je m’étais consciencieusement employée à saucissonner tout le stock de ma production littéraire en improbable feuilletons qui ne se terminaient jamais, ce qui ne m’a jamais valu que deux ou trois recommandés, certes, mais aussi, très souvent, des dizaines bien tassées de commentaires, à la fois loufoques et amicaux.

Un jour, il avait même inventé un billet qui ne dit rien, sur fond de bar un peu lounge, avec des banquettes, juste pour qu’on puisse aller discuter, avec les autres du baLoz’band², à savoir moi-même, Saladin et un autre blogueur que (pour des raisons de confidentialité) je nommerai L’auteur dramatique, même s’il n’est ni auteur à proprement parler, ni pas plus dramatique que ça.

L’histoire du bar où on allait se réunir, ça faisait un peu penser à un autre bar, beaucoup plus louche que lounge celui-là, c’est-à-dire le OJ des aventures de John Dortmunder, dans les romans de Donald Westlake. Dortmunder vit à New-York et c’est un cambrioleur qui a la poisse. Tous ses coups foireux se terminent lamentablement, sinon qu’ils sont montés avec une précision et une minutie étonnantes, qui tiennent du grand art comme du burlesque, et qu’ils en disent beaucoup sur la société américaine. Dans ses aventures, il est accompagné de toute une équipe de personnages très typés : le conducteur qui vit avec sa mère chauffeur de taxi, le bon copain qui ne vole jamais que des voitures de médecins (parce qu’ils aiment le confort et que leurs bagnoles sont dotées de toutes les options), le colosse que tout le monde surnomme Tiny, le receleur tellement repoussant qu’il ne se supporte pas lui-même (à tel point que sa famille lui offre un jour une cure de désintoxication sous forme de séjour au Club Med, de façon à l’adoucir un peu) et divers crocheteurs de serrures, brillants perceurs de coffres forts ou dynamiteurs virtuoses. Sans compter les compagnes : J-C Taylor, que j’imagine un peu dans la plastique de Lara Croft, Anne-Marie, la fille du sénateur (jamais à court d’idées pour infiltrer la jet society et ses promesses de captation) ainsi que May, l’amie de Dortmunder, caissière au Safeway et qui n’en revient jamais sans avoir piqué des provisions qu’elle estime correspondre à la juste compensation de son boulot, un peu comme Ariane Ascaride dans Marius et Jeannette, le film de Guédiguian. Tout ce petit monde se réunit dans l’arrière-salle encombrée d’un bar de Manhattan, le OJ, dont les chaises sont bancales et dont le patron, Rollo, ne désigne ses clients que par le nom de leur boisson favorite : bourbon-glace, whisky à l’eau et même « bière au sel », car Stan Murch, le conducteur, fait durer sa bière en la saupoudrant de sel, de façon à réguler sa consommation, vu qu’il conduit et comme preuve de sa conscience professionnelle de cambrioleur sérieux. Dans le bar, il y a aussi des habitués accoudés au comptoir, et leurs conversations délirantes, qui enchaînent les truismes, les contresens et les absurdités, ne sont pas sans rappeler certains fils de commentaires du réseau, comme quoi tant qu’il y aura des hommes et que chacun voit midi à sa porte, on n’aura pas refait le monde avec Internet, pas tant que ça.

Les titres sont également tout un programme, Bonne conduite, Comment voler une banque, Personne n’est parfait, Surveille tes arrières, et un jour est arrivé celui qui a tout déclenché. Le rédac-chef de Cake news m’avait en effet envoyé la couverture d’un des bouquins de Westlake :

– Au pire, qu’est-ce qu’on risque ?

À partir de là, il allait falloir se replier sur la MP, la messagerie privée.

 À suivre...

[1] À la suite d’une téléportation ratée, un rayon extraterrestre touche accidentellement une part de moussaka. Très vite, elle se transforme en monstre géant, se dirigeant droit sur Athènes, écrasant, dévorant et projetant des geysers de sauce tomate sur son passage. (Source : Allo-Ciné.)

[2] 🤐

Prochain épisode : Hésitation sur le genre (littéraire)

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