♦ La maison, la Peste noire

Le bLog et moi, 12e épisode. En ce Premier jour du Deuxième confinement de l'An de grâce 2020, c'est le moment de le publier, celui-là. La maison est une maison en pierre du XIVe siècle, une cévenole à la fois fraîche et sombre, et ça tombait bien...

La maison, la Peste noire

 

Le temps n'est plus où passaient les violons,
Quand tu étais dans la maison.
Il a tant plu, depuis tant de saisons,
Le temps n'est plus aux violons.

Michel Polnareff, Dans la maison vide, 1969

 

 

La maison est une maison en pierres du XIVème siècle, une cévenole à la fois fraîche et sombre, et ça tombait bien pour quelqu’un d’aussi fasciné que Louise par la Peste noire. En khâgne, elle avait travaillé sur Natalité, fécondité, mortalité sous l’Ancien Régime et ça lui avait bien plu. Un peu plus tard que le Moyen Âge, mais les fondamentaux n’ont quasiment pas bougé jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Grâce à la méthode dite de la reconstitution des familles, fondée sur la consultation des registres paroissiaux, le sujet permettait de comprendre toutes les causes qui réduisaient alors la natalité des mortels, à commencer par la faible fécondité, s’expliquant par les mariages tardifs, l’aménorrhée due à la lactation, voire le coïtus interruptus (la technique étant parvenue en France et en Angleterre via les ports où gravitaient les prostituées) et de tout apprendre sur les crises démographiques, ces clochers de mortalité dus aux trois fléaux que furent la guerre, la famine et la peste. La noire, la plus célèbre, est celle de 1348 (venue de Marseille, comme en 1720) mais il y en eut beaucoup d’autres, comme à l’avènement de Louis XIV en 1661, début de son règne personnel. (Pour l’instant, en conséquence et en pourcentage de mortalité, la Covid a encore de la marge.)

Par la suite, un des sujets de l’agrégation fut L’Église et la vie religieuse au Moyen Âge, et c’était un complément passionnant, à travers notamment la lecture de Johan Huizinga, par ailleurs joueur émérite de go, et de ce livre qu’on a traduit trop longtemps par Le déclin du Moyen Âge, alors que L’automne du Moyen Âge est une bien meilleure traduction, qui révèle toute la richesse de cette période charnelle et désespérée, marquée par la montée des hérésies et de la dissidence, les Templiers, les Vaudois, les Flagellants… Accessoirement, ça permettait de lire aussi Umberto Eco (Le nom de la rose) avec des billes pour comprendre, d’autant que le pape Urbain V, le sixième pape d’Avignon, était originaire du Gévaudan et qu’il a fait beaucoup pour le village.

Je sais donc que la peste pulmonaire est plus grave que la bubonique, qu’elle a décimé des populations entières et qu’aller prier la Vierge noire n’est pas toujours d’un grand secours, pas plus que le vinaigre. Vous me direz que ce n’est pas grand-chose que vous ne sachiez déjà, mais c’est comme ça et je ne donnerai pas trop de détails non plus sur le village, sinon que c’est un village-rue, sans aucun commerce, pareil que le hameau. Par rapport au hameau toutefois, on avait descendu de quelques centaines de mètres et on avait passé la frontière, c’est-à-dire qu’on avait quitté les huguenots pour se retrouver chez les papistes, à preuve les croix, les églises et les presbytères. Indication utile, tant les Cévennes ont été marquées par les guerres de religion.

Cela dit, on n’était quand même pas dans la plaine. Le pire, pour Pierre, c’est le Gard, c’est la plaine, s’était dit Louise, c’est là où il y a trop de monde. Trois-cents âmes à tout casser, elle avait pensé que c’était un compromis acceptable mais apparemment elle s’était trompée.

C’est peut-être aussi à cause de la population, que ça n’avait pas marché. Non tellement de ses habitus quant à la fécondité et à la natalité, non plus que de ses rites funéraires, mais du fait de sa sociologie. Je ne sais pas si vous avez vu le film Les Babas-cools, à mon avis moins réussi et plus méchant que Mes meilleurs copains, avec le même Christian Clavier dans un des rôles phares, mais le hameau, ça ressemblait tout de même un tout petit peu à ça, en moins caricatural. Ou comme si l’on disait tout simplement un hameau du Larzac, pour s’éviter une longue description. Tout le monde bossait beaucoup, dans le hameau, surtout pour débroussailler ou aller ramasser le bois de chauffe, mais personne n’avait réellement de métier, à part éleveuse de chèvre ou fabricant occasionnel de miel de montagne, de confiture ou de sirop, et si l’on excepte quelques fonctionnaires territoriaux, la plupart à la retraite, en congé de maladie ou en burn out. On pouvait être qui on voulait, dans le hameau, on n’avait jamais le sentiment d’être épié, et même si la maison tenait plus de la cabane que d’une véritable habitation dotée du confort moderne, le monde s’offrait à vous comme un vaste amphithéâtre de verdure, ouvert sur les montagnes, parcouru de chemins odorants et de sentiers envahis d’herbes et de ronces, ce qui était beaucoup plus précieux que le confort moderne, surtout pour le chien.

Alors que dans le village, c’est un GR beaucoup plus fréquenté, qui passe, et les maisons sont fermées, avec parfois des rideaux de dentelle aux fenêtres, tandis que les habitants exercent des métiers sérieux, menuisier, plombier, paysan, commerçant, maraîcher, même quand eux ou leurs enfants peinent à joindre les deux bouts ou qu’ils se retrouvent au chômage. Ils se connaissent tous, mais à la différence des babas-cools, beaucoup plus itinérants, leurs souvenirs remontent à plus de trois générations. Alors quand on s’assoit sur la margelle, forcément ça jase. D’autant qu’il y a aussi des gîtes et des résidences secondaires et qu’à la périphérie de la rue médiévale, derrière la mairie, on trouve même des pelouses tondues de frais, avec piscine et nains de jardin.

Pierre dit que le chien s’y trouve moins bien, qu’il est plus agité, qu’il entend les voisins.

Mamie Charlotte, qui habite en face depuis au moins les années trente, dit qu’il aurait dû tailler le rosier depuis tout ce temps, parce que, tout de même, il va finir par tomber sur la route et ça va encombrer.

Quant à la maison, elle n’est pas en ruines. Elle manque de quelques éléments du confort moderne mais, depuis que Louise a remplacé la chaudière au fuel par un poêle à bois labellisé Flamme Verte, ça sent beaucoup moins mauvais et l’on atteint facile les 18°C, pour peu qu’on veuille remettre une bûche compressée de temps en temps. Il y aussi les deux fauteuils, ceux qu’elle avait acheté pour pas cher au magasin But le plus proche et qui sont même assez jolis. Pierre était d’accord pour les fauteuils, sinon qu’à peine rentré et les fauteuils installés, il avait donné son point de vue :

– Ça va faire magazine de décoration.
– Tu trouves ? À mon avis, il y a encore de la marge, surtout si l’on tient compte des tuyaux, des trous dans le mur, des fils électriques empilés et des toiles d’araignée qui n’ont pas bougé depuis l’année dernière.

C’était ça, qu’il avait voulu dire, avec l’affaire de sa patte sur la maison, comme pour les fauteuils. Elle trouvait ça très injuste, parce qu’elle avait fait très attention à ne pas le brusquer, du moins c’est ce qu’elle croyait. À peine quelques coups de peinture et du ménage, mais quand elle était revenue, presque six mois après, les pinceaux et les rouleaux qu’elle avait mis à sécher sur le bord de l’évier en février étaient toujours là. Ils n’avaient pas bougé d’un poil, les pinceaux, toujours scotchés sur le bord de l’évier presque six mois après, comme si le temps s’était figé et que personne n’avait un instant songé à les ranger, parce que c’était un truc à elle et qu’on n’allait pas y toucher, vade retro. En revanche, les pots de peinture qu’elle avait remisés dans l’appentis avaient été relégués à la cave, vade retro aussi. Le soir, quand il était finalement rentré et qu’ils avaient repris la conversation sur sa présence insupportable, elle n’avait même pas encore compris, pour le grenier. Elle avait juste dit qu’elle n’allait tout de même pas dormir au grenier et il avait répondu non, bien sûr que non, alors elle n’avait pas compris. Le fait de dormir ensemble, même simplement de dormir, même s’il ne lui prenait plus la main à cause de la déchirure de son ligament (il était tombé lors d’une randonnée), même s’il lui tournait le dos à cause de sa douleur aux vertèbres (idem), c’était malgré tout la dernière parcelle d’intimité qui restait, la seule. Et aussi la différence avec le chien qui, lui, était quand même cantonné au tapis, resté sur le tapis en quelque sorte, même si tous les mots d’amour et les attentions s’adressaient surtout à lui, à Ludo : moi aussi je t’aime, est-ce que tu veux manger, ou boire, tu veux sortir et allons-nous promener ? Le tout dit d’une toute petite voix, à la fois tendre et caressante, pas du tout la même que pour le commun des mortels.

À l’heure de la dernière promenade, elle était donc montée dans la chambre, se disant peut-être qu’on allait reprendre la conversation, mais d’une façon plus détendue, ou alors plus intime, enfin, vous voyez…

– Mais enfin, Pierre, t’es où ?
– Au grenier.
– Ah, je n’avais pas compris. Très bien.

 Ah, alors c’était prémédité, surtout. Ce qu’elle n’avait pas compris non plus, la veille, c’est pourquoi l’escalier amovible était déplié, alors qu’il encombre le palier et qu’on ne le sort jamais d’habitude. Ni pourquoi la chambre était si bien rangée, sans rien qui traîne, tandis que dans la maison, les sacs et les cartons, les chaussures de marche, les gants, les chaussettes, les lampes de poche et les pinces à linge se promènent, comme tout le reste, d’ailleurs, à part les croquettes du chien, toujours posées au même endroit, dans le grand sac, et tu n’as pas intérêt à les déplacer de plus de dix centimètres. Il ne te le dira pas, il ne fera pas de réflexion mais il ira les replacer, bien à l’endroit initial, comme le dentifrice. C’est drôle, tout de même, ce mélange de désordre et de rangements compartimentés, presque maniaques. Est-ce que ça veut dire quelque chose ?

Bon, comme du grenier je l’entends encore ronfler un peu et qu’il m’a laissé le grand lit, comme le futon est confortable et que les draps de lin que j’avais trouvés en solde au BHV sont très agréables, après tout, on est bien dans la chambre et c’est les vacances… Autant se prélasser, c’est les vacances et tant pis pour le reste. Mais tout de même, c’est incompréhensible, cette histoire. Qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? J’ai envie de brailler, comme Anna Karina, mais ça ne va pas arranger mes affaires. Surtout, je voudrais bien comprendre. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Ils sont comme ça, les gens comme moi. Les gens comme moi aiment bien comprendre, mettre des mots dessus. Que s’est-il passé, entre février et le mois de juillet ? Qu’est-ce qui a changé ? Rien ? Ou alors…

Est-ce que c’était le confinement, alors, qui avait tout changé ? Peut-être que de la même manière que la peste au Moyen Âge avait accéléré les contestations sociales, les hérésies et les dissidences, la défiance vis-à-vis des clercs et de l’Église, c’était la Covid, qui était responsable de tout ce gâchis ?

 

À suivre...

Prochain épisode : Arrogance et autoflagellation

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