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Billet de blog 21 août 2021

9- "Le coeur est un chasseur solitaire"

Il paraît qu'elle ne savait pas ce qu'elle écrivait et que c'est le plus beau titre de la littérature. Ce qui s'applique à Carson McCullers (1917-1967) et peut se lire comme une nouvelle (pas de coupures dans ce neuvième épisode, ça vaut trois pour toute la semaine).

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« Le cœur est un chasseur solitaire »

Il avait lu quelque part qu’une immense espérance a traversé la terre,
et son commentaire avait été :
« … et elle a bousillé tout ce qu’il y avait de bien ».

DH Lawrence, L'amant de Lady Chatterley

Il paraît que lorsque Carson McCullers a écrit son premier roman, dont le titre, Le cœur est un chasseur solitaire, est considéré par certains comme le plus beau titre de la littérature, et qu’elle n’avait que vingt-trois ans, elle ne savait pas ce qu’elle écrivait. Elle avait pensé que ce ne serait qu’un recueil de nouvelles, aucune raison de les relier entre elles, jusqu’au jour où elle a eu une forme d’illumination, c’est-à-dire que, soudain, elle a vu le roman. Elle en a perçu la cohérence, de la même manière que Patricia Highsmith a soudain vu le personnage de Tom Ripley et qu’elle en a fait un meurtrier sans remords. Efficace et sans remords, impuni, c’était ça la grande idée de Patricia. Nelly ne l’avait pas lu en entier, le cœur chasseur solitaire de Carson, mais elle avait téléchargé The Member of the Wedding (en anglais parce ça coûte moins cher quand ce n’est pas traduit) et, malgré le barrage de la langue, elle avait tout de suite reconnu L’effrontée de Claude Miller, le film avec Charlotte Gainsbourg, ce film qu’elle aimait tellement à cause de l’air dégoûté de Charlotte, de la piscine et de cette merveilleuse petite fille, Clara Baumann au piano. Comme ce n’était pas la première fois (que ses écrits la conduisaient à Clara Baumann) et que la découverte de Carson McCullers était liée à une succession de rencontres, on pouvait y voir un signe. Dans la vraie vie, il n’y en avait pas tant que ça, de rencontres notables – à part les pingouins cravatés de Bercy qui, eux, sont plutôt des notables sans être pour autant notables –, alors on se débrouille avec ce qu’on a. Le prof d’histoire l’avait dit des années plus tôt : « Mademoiselle Martin n’avait peut-être pas une bibliographie extraordinaire, mais elle a su en tirer parti. » Nelly était donc partie de la biographie de Françoise Sagan qui, lors de son séjour aux États-Unis un peu après le succès de Bonjour tristesse, avait tenu à rencontrer ces deux écrivains du Sud, Carson McCullers et Tennessee Williams, et aussi du fait que la photo de Carson figurait dans le livre que lui avait offert Isabelle pour leur anniversaire commun, aux côtés de celles de Sagan, Duras, Virginia Woolf et de quelques autres : Les femmes qui écrivent vivent dangereusement. En passant, il faut que je te dise, Isabelle, que ce n’est pas Carson, l’auteur de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, mais c’est Harper Lee, je confonds toujours, et… j’ai aussi compris pourquoi mon portable ne sonnait pas, la semaine dernière : c’est sans doute parce qu’il y avait un brouilleur. Dans les cinémas, ils mettent souvent des brouilleurs, pour qu’on évite de bavarder pendant les films, et je ne doute pas que certains en seraient capables, comme dans le métro : « Ce que je te dis doit rester confidentiel !! » hurlait l’autre jour un drôle de type, pendant que tous les autres consultaient leurs mails ou jouaient à ce petit jeu qui fait fureur et qui consiste à dégommer des pastilles colorées comme on boufferait des smarties, si ça existait encore sous ce nom. D’une manière générale, on ne peut pas dire que le climat ait tant changé… Enfin, je veux dire avec les masques et dans le métro. Le vrai climat c’est une autre affaire et Nelly avait été plus que surprise de lire une mise en garde prémonitoire sous la plume de DH Lawrence (et dans L’Amant de Lady Chatterley, encore), ce qui était très imprévu : Il avait lu quelque part qu’une immense espérance a traversé la terre, et son commentaire avait été : « … et elle a bousillé tout ce qu’il y avait de bien ». On avait compris que le mec était vraiment désespéré, sauf que de l’avis de Nelly, ce n’était pas tellement l'espérance, la responsable qui avait bousillé la terre, mais plutôt le type au portable ou les smarties, surtout depuis qu’on les avait rebaptisés m&m’s. OK boomers, si vous préférez… Elle avait vu un reportage disant que les marchands du Temple, ou plutôt de la Tour Eiffel, étaient également désespérés : comme il n’y avait quasiment plus de touristes dans Paris, toutes leurs tours Eiffel leur étaient restées sur les bras, si l’on peut dire. D’accord, c’était tragique, mais en contemplant tous ces paniers remplis de mini tours Eiffel, en plastique et de toutes les couleurs, on pouvait sans doute se demander si lesdites tours Eiffel n’étaient pas aussi coupables que les smarties… Bref, il était tellement difficile de vivre avec cette culpabilité que ça faisait comme un trou noir dans la vie de Nelly. Il fallait la recommencer et aller piocher dans les racines, déterrer tout ce qu’il y avait à comprendre, au moins avant de mourir.

Quant à DH Lawrence, puisqu’on en parle, c’était aussi une rencontre. Qui ne devait rien à Sagan, cette fois-ci, mais plutôt à Henry Miller et Anaïs Nin, parce qu’ils tenaient Lawrence pour un de leurs grands maîtres et que, de Plexus ou de Sexus en Scylla, elle en était arrivée à Lawrence et au serpent à plumes. Sinon que c’est tout de même un peu… daté, Lawrence. Il y a de la littérature, comme ça, dont on se dit que c’est daté, alors qu’on peut relire Montaigne ou Les regrets de Du Bellay, Ibsen ou La Boétie sans y penser, à part que c’est historique. Et pourquoi ?

Tout cela pour vous convaincre que Nelly n’avait pas encore trouvé la cohérence et qu’elle attendait l’illumination. Dans sa quête de sens, elle ne savait plus tellement s’il valait mieux suivre des séminaires de formation, relire tous les livres de la bibliothèque ou se laisser porter par le fil de la mémoire et en revenir, constamment, à ce qu’elle avait écrit de si dérangeant. Elle ne savait pas non plus s’il était bien judicieux de croire que Jacques pourrait l’aider, mais la première explication qu’elle avait trouvée à son désordre amoureux des années deux-mille, à savoir un excès d’antidépresseurs, était à l’évidence une explication trop facile. Le neurologue n’avait jamais été d’un grand secours non plus, avec ses réponses à la con : oui, non, peut-être, ce gars-là était un adepte du en même temps avant la lettre et sa jolie figure ne changeait rien à l’affaire. Alors peut-être qu’elle préférait ceux qui s’engagent, et même s’ils se trompent ou qu’ils sont laids, on verrait bien.

D’ailleurs, il y a aussi un trou noir, dans Les Mots, et même deux. Philippe Lejeune a montré, dans Le pacte autobiographique, que l’autobiographie de Sartre était tronquée. Par deux fois, elle ne correspond pas à la chronologie, il y a des non-dits et l’ordre du récit a été bousculé. Lejeune allait même jusqu’à dire qu’en fait, l’ordre du récit n’était pas celui d’une histoire mais qu’il correspondait à une fable dialectique !

Waouh, je ne sais pas vous, mais moi, le jour où j’ai lu ça, j’étais dans l’extase la plus extatique ! Enfin, non, pardon : Nelly n’en revenait pas, de lire ça.

Il y avait deux coupures, dans Les Mots : l’une à l’automne 1916, quand il avait onze ans, et l’autre vers 1940, au moment de la rédaction de La Nausée et de L’être et le Néant. Explication facile, l’automne 1916 correspond au remariage de sa mère et 1940 au début de sa prise de conscience politique. Sauf que c’est plus compliqué, bien évidemment, et qu’il faut compter avec la découverte de la laideur (1916), à cause d’une coupe de cheveux qui lui a fait quitter le monde sucré et rassurant de l’enfance, et la prise de conscience de la névrose de l’écrivain (1940). Une fois éliminés les leurres d’une chronologie désordonnée, l’ordre logique du texte apparaît : c’est celui d’une analyse totalement a-chronique, qui suit non pas l’ordre temporel des événements, mais l’ordre logique des fondements de la névrose, écrivait l’auteur.

Avec ça, nous voilà donc pleinement armé(e)s pour la suite et inutile de s’en soucier beaucoup plus, s’était dit Nelly. Comme le dit Sartre lui-même, pour déjà sortir de la névrose, faudrait savoir si l’on a surtout envie d’écrire ou si l’on caresse le secret espoir de devenir écrivain. En ce qui me concerne, on pouvait se poser la question au début, mais là, ça commence à s’éclaircir… Je ne sais pas combien de temps j’y ai passé mais les textes non publiés se sont bien empilés, depuis vingt ans et plus. La seule chose qui m’embête, c’est ce qu’a dit le gars de…

Est-ce que c’était à Saint-Malo, à Saint-Jean-de-Luz ou à Aix-les-Bains ?

Entre parenthèses, je ne sais pas pourquoi je continue à les hanter, ces villes d’eaux ou de bord de mer, on croit toujours qu’on va y rencontrer de vieilles douairières ou le fleuron de l’aristocratie russe du début du vingtième siècle et, au final, il n’y a que des individus en short et des familles en sandales, qui payent leur écot en chèques vacances et en tickets-resto, donc c’est très décevant. Je me suis beaucoup méfiée de ma secrétaire, le jour où elle a décidé d’aller faire une croisière en disant qu’elle avait « cassé sa tirelire » (alors qu’elle était déjà surendettée et qu’on recevait tous les mois des prélèvements sur salaire émis par la paierie générale), encore plus inquiétée le jour où il est apparu qu’elle avait déménagé à la cloche de bois pour un endroit situé dans la tellement lointaine banlieue qu’il n’y avait ni métro, ni bus, ni tramway et qu’elle avait demandé des aménagements d’horaires pour venir et repartir du bureau en Blablacar, ce qui fait que tous les soirs, elle prenait au moins une heure pour négocier avec je ne sais quels gusses et qu’elle allait les attendre le long du périphérique, vêtue de ce pantalon de cuir noir tellement… Quand il avait vu le pantalon, le dos-nu, la capeline et les gants, un mètre quatre-vingt sans les talons dont je me demanderai toujours comment on peut circuler là-dessus sans se casser la gueule, le secrétaire général de la boîte, qui pourtant en avait vu d’autres, n’avait pas pu s’empêcher d’émettre un léger sifflement : « Faut quand même reconnaître qu’elle est bien roulée », avait-il ajouté d’un ton pensif. Oui, c’est vrai, je me suis méfiée et je m’en suis moquée, mais est-ce que je vaux mieux ? Après, je sais qu’elle m’a menti. Quand elle est revenue de la croisière, je l’ai vu de mes yeux, le sac à main Lancel, le dénommé « Isabelle Adjani » qui valait plus que son salaire mensuel (un cadeau, a-t-elle susurré), alors deux ou trois mois plus tard, il était tout de même difficile de soutenir que, non, elle n’était jamais partie en croisière, que, non, il n’y avait jamais eu de cadeaux et que, non, la circonstance que le consultant de la boîte d’audit ait suggéré qu’elle ait pu lui proposer une prestation d’escort girl, à mots couverts par téléphone, la dernière fois qu’il avait appelé pour fixer un rendez-vous en vue du prochain conseil d’administration, n’avait aucun sens et que ce type était un menteur. J’ai avalé la couleuvre et la cheffe comptable a accepté de lui faire un prêt sans intérêt, au titre des œuvres sociales et en espérant que la Cour des comptes n’irait pas y regarder plus loin. En échange, elle a bien voulu rencontrer l’assistante sociale, ce qui s’est d’ailleurs soldé par un échec étant donné que l‘assistante sociale a dû finir par réaliser qu’elle gagnait beaucoup moins que ma secrétaire, et avec quatre enfants, mais toujours est-il que les choses ont fini par rentrer dans l’ordre, prêt remboursé et nouveau logement accessible en transports en commun. N’empêche que c’était une couleuvre et que je ne vaux pas mieux qu’elle, parce que je comprends. C’est ça, le plus délirant. Peut-être pas le sac et la croisière mais l’illusion merveilleuse, le pouvoir évocateur du sac et de la croisière, comme celui de la couverture écossaise dans laquelle on s’enroule, sur la chaise longue, tandis que la Nave va. Celles d’aujourd’hui, de croisières, ressemblent plus à l’idée qu’on peut se faire d’un cauchemar flottant, avec ce déluge de piscines et de toboggans, ce gaspillage de bouffe, de diesel et de tous les déchets qui vont avec, sans compter les pauvres gens qui font le taf dans les soutes et la buanderie, mais le charme de ces lieux-là venait de leur caractère élitiste, à tel point qu’on serait bien allé crever de tuberculose sur la montagne magique. Bon, mais comme de l’élitisme populaire, ça n’existe pas, je sentais bien qu’elle était déçue. Autant que moi à Saint-Malo ou à Saint-Jean-de-Luz, parce que je n’y ai jamais rencontré personne, ni Thomas Mann, ni Marcel Proust, et même pas Marguerite Duras, d’ailleurs, vu qu’elle créchait à Cabourg.

Disons que c’était Saint-Malo, au moins un endroit où il y a un Grand Hôtel des Thermes avec du personnel en uniforme, et en sortant de la salle du petit-déjeuner Nelly était tombée sur… un éditeur. Houlà, ne nous affolons pas, sachons raison garder, il était apparu assez rapidement qu’il éditait des livres scolaires et différentes publications techniques. Comme il était un peu paumé dans le grand hôtel et que sa femme s’était rendue seule à une séance dénommée « affusions marines », il avait demandé son chemin à Nelly et, bizarrement, ils s’étaient mis à discuter. Il était là parce qu’il venait d’échapper de justesse à une embolie pulmonaire, avait-il dit, et qu’il avait réalisé à cette occasion que la vie était un bien précieux, alors voilà, il avait décidé de faire une pause. Nelly avait bien compati, dit que oui, la vie, que tout à fait, le bien précieux, et cetera. Au bout d’un moment, il lui avait demandé :
– Vous écrivez ?
Alors, là… Ce n’était pas la première fois qu’on lui posait cette question à brûle-pourpoint, d’où l’idée qu’elle avait sûrement un petit grain quelque part et que ça se voyait (peut-être la façon de parler ?) mais Nelly n’avait pas encore trouvé la réponse intelligente à faire, surtout au sortir du petit déjeuner et dans une tenue (le peignoir, les sandales) qui s’apparentait à ce que son fils désignait sous le terme de « chaussettes claquettes », à savoir la ringardise la plus inexcusable.
– Oui, et vous ?
– Non.
Il avait répondu non, et je vais vous dire pourquoi. Je n’écris pas, parce que suis… heureux.
– Ah.
– C’est tout à fait vrai, vous savez, je n’écris pas, parce que je suis heureux.

Et c’est là qu’elle avait compris, pour la solitude. Elle n’en sortirait jamais, pas plus qu’elle n’arrêterait de fumer.

A suivre

10- La femme libérée

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