Un dîner rue de Solférino, 4e livraison

Où l'on commence à subodorer que le tanseur de tango n'est pas ce qu'il prétend.

La passion, la vraie

Rencontre

 

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Je sais bien que ce n’est pas une excuse, que la cigarette tue, et pire que ça, pire que ça, rend impuissant, rend stérile, diminue la fertilité, démolit les bronches, bouche vos artères, provoque des cancers de la gorge et de vos poumons, vous rend fébrile, asthmatique, cacochyme, provoque des crises cardiaques et encore pire, et jusqu’à la quatrième génération, mais, tout de même, ça favorise aussi les rencontres, la cigarette, quand on est tous parqués dans l’enclos ou à se geler sur le trottoir…

Ou alors, ou alors, il faut avoir un chien, comme me l’a dit la voisine, c’est bien pour ça que j’ai  chien : en dehors de l’affection, ça favorise le lien social, le chien, tout le monde me demande des nouvelles de mon chihuahua, dans le quartier. Comme il est petit et frileux, tout le monde le prend en pitié ou en affection et, en définitive, ça me permet de parler à quelqu’un dans la journée, parce qu’autrement, les vieilles personnes…Bon, mais moi, je n’ai pas de chien, s’était dit Louise, et je ne suis pas encore trop vieille, alors autant fumer… À la fin du concert, pourquoi est-ce que je dis le concert, d’ailleurs, c’était une idée de Pauline, un genre de soirée privée à l’Opéra… Elle l’avait eue grâce à la boîte de Franck, un truc qu’ils appellent les relations institutionnelles, mais Franck ne pouvait pas venir (il était en mission à Singapour), donc elle nous avait mis sur la liste, moi, Firmin, Anne-Marie et quelques autres. On était censé représenter je ne sais plus quelle boîte mais, comme elle ne nous avait pas vraiment dit laquelle, on se faisait tout petits et on essayait de ne pas se faire remarquer au milieu des relations d’affaires de Franck, sauf  Firmin, bien entendu, qui tendait sa carte (de visite) à tout le monde… Il a toujours eu au moins deux ou trois casquettes, ce Firmin…

La soirée privée, cela permettait de voir Orphée et Eurydice dans de très bonnes conditions, avec des petits fours à l’entracte et sans aller se noyer dans la cohue. Cela dit, pour fumer, il fallait quand même sortir et nous étions nombreux, ce soir-là, sur les marches de l’Opéra Bastille, à nous geler de concert, tous ensemble, en marche, comme dirait l’autre, et en cherchant nos paquets de clopes. Et quant au présumé danseur de tango, sans savoir que c’était lui, d’ailleurs, j’avais fini par le repérer du coin de l’œil, pas mal, pas mal, et j’avais quand même bien l’impression qu’il me dévisageait aussi, ou essayait de me dévisager, de loin, ou qu’il  ne savait pas trop, tout de même, mais il a finalement décidé de s’approcher, et m’a tendu son briquet :

- On sé connaît, non ? Tou ess oun amie de Pauline ?

- Oui, comment tu le sais ?

- Yo vous ai vous. Yo souis dans lé rang derrière toi, avec Lissa.

C’était curieux, cet accent, il disait je vous ai vues mais j’entendais yo vous ai vous. C’était peut-être argentin mais, quand même, il n’avait pas du tout l’air d’un danseur de tango, pas du tout… Si j’avais dû donner une image de lui, j’aurais plutôt dit Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, peut-être en moins massif ou peut-être alors Le dernier tango à Paris, mais non, il était plus jeune et sans l’imper mais ce n’était pas non plus Travolta en hiver, par exemple dans Pulp Fiction, mais pourquoi est-ce que je pense à tout ça ? Ah oui, parce qu’il danse…

- Ah bon, oui, mais toi, tu es qui ?

- Lé sardinier espagnol.

- Le jardinier espagnol ?

Il m’aurait dit le Juif errant, comme dans ce roman de Fruttero et Lucentini où l’amant sans domicile fixe rencontré dans Venise se volatilise en permanence, que je n’aurais pas été plus surprise. Je l’avais d’ailleurs prêté à Moreno, L’amant sans domicile fixe, ça lui allait bien aussi, mais il n’avait pas trop commenté, on se demande pourquoi.

- Oui, yo souis espagnol, alors forcément yo souis sardinier.

- Oh, estupendo, maravillosa !

- Tu parles espagnol ?

- Non, pas du tout, hablo un poco mais pas plus que ça. 

- Dommage. Alors, comme ça, tou ess oun amie de Pauline ?

- Oui mais, tu sais, une amie d’il y a très longtemps… et toi, tu es vraiment jardinier ?

- Si, oui, sardinier.

- Mais jardinier comment ?

- Comment ça, comment ?

- Et bien, je veux dire, tu jardines ?

C’est drôle, ce sourire amusé qu’il prend quand il me parle, est-ce que c’est une blague ?

- Forcément, chica, un sardinier, ça sardine.

- Oui, mais où ? (En tous les cas, les épaules, le torse, les abdos, ça n’évoque pas forcément les jardiniers de la Ville de Paris… Je les vois tous les jours à la cantine, les jardiniers de la Ville de Paris et, sur ce plan-là, ils sont bien incapables de rivaliser avec les pompiers, les jardiniers. Comment ils font, d’ailleurs, les pompiers secoureurs, pour être toujours si protecteurs, si… enfin, tu vois.)

- Ah, ça…

Il a comme une hésitation, à ce moment-là, une vraie hésitation, il ne sait pas trop s’il doit le dire : Et bien, chez lé père dé Lissa…

- Mais alors, alors… (Il n’est pas danseur de tango, alors, et c’est quoi, cette histoire ?)

- Alors quoi, chiquita ?

- Et bien, par exemple, je ne sais pas, euh, bon, par exemple, ah oui, j’y suis : est-ce que toi aussi, tu penses que les bonsaïs souffrent ?

Il est hilare, la fossette se creuse et il ressemble de plus en plus à Robert de Niro.

- Il faut qu’on rentre, mainténant, Louise, yo créo qué ça sonne.

On a donc regagné nos pénates à l’Opéra, pour le dernier acte, lui derrière et moi devant, chacun sur l’une des rangées des fauteuils d’orchestre.

 

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