Un dîner rue de Solférino, 6e épisode

D'où il ressort que la pauvrette commence à mordre à l'hameçon, malgré l'entrée en scène d'un nouveau personnage...

La passion, la vraie

machinee
Débuts de cristallisation

 

Scène première. – Louise, Marco.

L'appartement de Louise. Une porte-fenêtre, au fond à droite, donne sur un balcon. Près de la fenêtre, un bureau. Tapis sur le sol. Quelques estampes sur le mur du fond, quelques fleurs dans des vases. Journée de printemps. Louise entre par le balcon, où elle a fait on ne sait quoi, munie d'un arrosoir. Elle s'assied devant le bureau, toujours munie de l'arrosoir, qu'elle finit par lâcher pour prendre la pose. Elle pense, les doigts de la main sur le front et le coude sur la table, un peu comme le penseur de Rodin (en plus joli.)

Monologue, face au public. (Elle évite de se prendre les pieds dans l'arrosoir, mais c'est au choix du metteur en scène.)

Ensuite j’ai attendu, macéré, infusé, comploté, ressassé, déprimé… Il ne se passera rien. Il ne se passe jamais rien, dans ma vie. Calme plat. Métro, boulot, dodo… Vincent m’emmerde, il ne s’occupe jamais des chaussettes. C’est vrai, ça paraît simple, la garde alternée, mais pourquoi faut-il que je ne retrouve jamais que des orphelines, au fond du sac ? Quand je les envoie, les mômes, ils y vont avec des paires de chaussettes, non ? Alors pourquoi reviennent-ils toujours avec des demi-paires ? D’accord, on ne s’entend pas trop mal, ce qui fait que je peux faire des incursions chez lui, de l’autre côté du boulevard, à la recherche des chaussettes dépareillées qui traînent par là, juste pour voir si on peut les marier avec les miennes, les leurs, mais tout de même, c’est assommant. Et ce n’est pas non plus avec ça que je vais faire de la littérature… Non, j’en ai marre, il ne se passe jamais rriEn...

Le téléphone sonne. Louise tend la main, surprise. On entend la voix off de Marco, que l'on reconnaît à son fort accent espagnol, à peine surjoué.

Marco. Bonjour, tou vas bien ?

Louise. Oui mais, comment…

Marco. Pauline a ou la gentillesse dé mé passer ton nouméro. Tou vas bien ?

Louise. Oui, très bien, j’étais au téléphone tout à l’heure mais, tu tombes bien, comme c’est le printemps, j’ai décidé de planter des capucines sur le balcon, ça tient bien, les capucines ?

Marco. Ah oui, capoucine, capuchina, oui, c’est bien…

Louise. Bon, très bien, j’avais besoin d’un consultant en capucines, et toi, tu vas bien ?

Marco. Oui, bien. Yo souis dans la voiture, là, un peu perdou dans les embouteillages, atasco, tou sais… J’avais besoin de té parler pour oun question un peu…

Louise. Un peu... ?

En aparté, tournée vers le public mais toujours assise (dans une position inconfortable, il faut bien le reconnaître.)

Est-ce qu’il parle à tout le monde comme ça ou est-ce que c’est juste pour moi ? Je suis sous le bureau, là. Ou plutôt dessus, les deux coudes sur la table, le téléphone pressé sur la joue mais je glisse, je glisse, j’ai envie de dormir sur la table, de m’aplatir, le téléphone tout contre, pour écouter le murmure, rien que pour moi... Qu’est-ce que je suis sensible aux voix (Soupir.) Sauf à l’opéra, peut-être, mais dans la vie, je suis vraiment très sensible aux voix… Hummff…

Marco. Oui, enfin, yo té dirai. Tou sérais d’accord pour déjeuner ?

Louise. (Perplexe.) : Ah, euh, oui, pourquoi pas ?

Marco. Mercredi ?

Louise. Euh, oui, mercredi…

Marco. Parfait, perfecto, à mercredi, alors, Louisse.

Ils raccrochent (enfin, elle raccroche et on comprend que l'autre a raccroché aussi.) Louise se lève, esquisse quelques pas de danse, puis se place au centre de la scène. Elle se parle à elle-même, sans s'occuper du public. Une expression dubitative se lit sur son visage (à condition d'être bien placé, aux premiers rangs du parterre, et de pas être trop myope, astigmate ou hypermétrope.)

Alors, là, alors, là… Je savais bien que… Mais, tout de même, alors, là… Bon, mais c’est un déjeuner, et il a sûrement quelque chose à me demander. Un déjeuner, ça ne veut rien dire, inutile que je me fasse des idées... Est-ce que j’appelle Pauline, pour lui demander ? Non, peut-être pas.

 

Scène II

Louise – René

Même lieu, même décor. Unité, de lieu, de temps... c'est la clé de la convergence des luttes. Louise entre en chantonnant, côté jardin, puis elle s'arrête ; elle consulte ses mails. Et comme à son habitude, elle soliloque (elle est un peu frappée, on le comprend assez vite.)

Mercredi, un sms disant que ce n’est plus possible, de déjeuner, un imprévu, impromptu, un contretemps… Jeudi, un deuxième disant que pas possible de la semaine mais qu’on pourrait peut-être dîner, dimanche, par exemple, domingo ? Oui, alors, pourquoi pas domingo, mais le seul truc, c’est qu’est-ce que je dois en penser ? J’appelle Pauline ? Non, ce serait idiot, d’appeler Pauline, elle en ferait tout un cirque, je la connais. Je vais demander à René, plutôt. En plus, c’est un mec, il sera de bon conseil.

Elle attrape le téléphone (fixe, posé sur le bureau.)

Louise. Allo, René ? Je voulais te demander, à ton avis, est-ce qu’une invitation à dîner c’est différent d’une invitation à déjeuner ?

On entend la voix off de René (cultivée, précieuse, un peu efféminée mais sans excès.)

René. Une qui de quoi ? Bonjour, déjà, Louise, bonjour ma chérie, tu vas bien ?

Louise. Pardon, excuse-moi, oui je vais bien, et toi ? Elle avance, ta thèse ?

René. Pas mal, pas mal, je suis dans la dernière ligne droite… Jean-Rémi est furieux parce qu’on ne sort plus, mais j’avance et, tout au moins, ça ne recule pas, c’est déjà ça…

Louise. C’est bien vrai, ça, vous ne sortez plus ?

René. Il exagère, tu le connais, on ne sort plus tous les jours et toutes les nuits, c’est ça l’idée… Tout au moins nous, parce que lui, en ce qui le concerne, il continue à bien sortir, et tous les jours encore, et avec l’autre folle, en plus, cette petite tapette qui m’exaspère, si, je t’en ai parlé, ce mec qui navigue vaguement dans la politique, toujours attaché parlementaire de l’un ou de l’autre, soi-disant, sauf qu’il ne bosse jamais vraiment, ou alors je ne vois pas où et quand… Non, je ne vois vraiment pas où et quand…

Louise. Et Jean-Rémi, il a trouvé du boulot ?

René. Alors là, tiens-toi bien, tu ne vas pas me croire… Il a toujours son truc un peu intermittent de placeur au théâtre, dans le 20e, tu sais, La Colline, mais en plus, figure-toi qu’il s’est trouvé un boulot à heures fixes pour une vieille.

(Là, en principe, les spectateurs applaudissent, vu qu'on est au théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris 20e, métro Gambetta, 500 places de 15 à 30€, www.colline.)

Louise. Un boulot pour une vieille ?

René. Oui, tout à fait, une vieille du Parc Monceau, il promène son chien.

Louise. Non, tu me fais marcher ! Ça n’existe pas, ça, promeneur de chien…

René. Dans ton monde à toi, peut-être pas, mais dans le monde des vieilles du Parc Monceau, du Trocadéro ou même de Saint-Mandé, oui, ça existe. Il va chercher le chien tous les jours, à dix heures trente tapantes, et il le promène au moins une heure, parce qu’elle, elle ne peut plus, elle est quasi-impotente et...

Louise. Et pourquoi ce n’est pas le majordome qui le promène, le chien ?

René. Pourquoi veux-tu qu’elle ait un majordome ? Elle vit seule dans ses 150m2 et elle ne voit quasiment personne, à part l’infirmière, tous les jours, mais les infirmières à domicile promènent rarement les chiens, pas encore. C’est comme La Poste, pas encore prête à domicilier les sans domicile fixe…

Louise. Quand même, si elle a les moyens de louer Jean-Rémi pour promener le chien, et qu’elle habite 150m2 près du parc Monceau, elle pourrait se payer un majordome…

René. Ça, c’est ce que tu crois, Louise, mais c’est beaucoup plus compliqué. Des vieilles dames isolées dans leurs vieux appartements du 16e ou de l’avenue Montaigne, qui se trimballent encore avec des antiquités de sacs Chanel indestructibles et vêtues de manteaux Balenciaga mais qui n’ont même plus les moyens de se nourrir à leur faim, et encore moins de faire repeindre les plafonds à moulures, ça existe, figure-toi… Tu devrais lire ma thèse, quand je l’aurai finie. Il y a un passage sur le déclassement...

Louise. Mais je croyais que c’était sur les classes moyennes, ta thèse ?

René. Oui, mais c’est un peu plus vaste, je t’expliquerai. Alors, c’est quoi, ce problème de déjeuner ?

Louise. Et bien, voilà, j’ai rencontré un mec, à l’Opéra, un danss… Non, enfin, un copain de Pauline, ou plutôt l’ami d’une amie de Pauline…

René. Un mec marié, encore ?

Louise. Oh, euh, oui, non, pourquoi tu dis encore ? Je ne sais pas, peut-être pacsé ou pas, mais oui, bon, voilà, et avec une copine de l’une de mes copines, encore, et encore pire que d’habitude…

René. Tu vois bien, encore…

Louise. Là, tu m’énerves. Et je ne le fais pas exprès, non plus… (D'une voix de poissonnière.) À partir d'un certain âge, il n'y a plus que ça sur le marché ! (Plus doucement, presque tendrement.) Et puis, surtout, c’est lui, qui m’a appelée, c’est lui, c’est lui qui est venu, pas moi, moi je n’ai rien fait…

René. (Qui ne s'en laisse pas conter.) Noon, rien que des sourires…

Louise. (Mutine.) Même pas, même pas, pour une fois, j’ai été irréprochable. Irréprochable ! D’une neutralité, tu aurais été étonné.

René. (Sérieux.) Alors, c’est quoi, ta question ?

Louise. Et bien, je déjeune souvent, tu sais, surtout au boulot, on m’invite souvent, ça leur fait des notes de frais, en plus, personne n’hésite, mais tu crois que ? Un dîner plutôt qu’un déjeuner, et sa copine qui ne doit pas être là, forcément, tu crois que cela veut dire quelque chose ?

René. (Rigolard.) Tu ne crois pas que la réponse est dans la question, plutôt ?

Louise. Alors, toi aussi tu penses que… ?

René. (Définitif.) Oui, sans hésitation, alors bonne soirée, ma chérie. Bonne soirée, tu me raconteras…

 

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5e épisode : Ah, l'opéra...

 Prochain épisode : Béatitude

 

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