Un dîner rue de Solférino, 5e épisode

Ah, l'opéra... on peut s'y noyer dedans. De l'opéra en particulier et de la culture, plus en général.

La passion, la vraie

Ah, l'opéra...

 

machinee
Je ne sais pas vous, mais moi, l’opéra, ça me remplit de honte. Je n’y entends rien, à l’opéra, c’est désolant, c’est humiliant, mais c’est comme ça. J’ai essayé, pourtant, j’ai fait des efforts, j’ai acheté le Kobbé, Tout l’opéra, j’ai tout appris par cœur, mais je sais bien que le premier qui me pose une question, je me rétame, je me vautre, je m’écroule, quelle humiliation, quelle honte... Fidelio, peut-être, le seul opéra de Beethoven, d’accord, celui-là je l’ai retenu, mais alors, tous les autres, c’est une honte, les autres… Je confonds tout, La Traviata, Tosca, Norma et Madame Butterfly, tout. Je sais juste qu’il y a une femme et qu’à la fin, elle meurt.

Ce qui fait que ce soir-là, située juste devant le jardinier espagnol, en plus, patatras, je n’ai rien suivi ni capté du dernier acte d’Orphée et Eurydice, à part qu’à un moment, Orphée se retourne, là j’ai bien compris car si je n’entends rien, j’ai tout de même un peu lu, et qu’Eurydice disparaît aux enfers : comme moi, exactement comme moi, et aux enfers ! Si je peux te donner un conseil, tu ferais mieux de disparaître, ma fille ! La seule chose qui surnageait, pour moi, dans ce spectacle, était qu’il y avait une tortue, une vraie tortue sur la scène, mais, alors là, pourquoi ?

La culture, en définitive, on ne peut pas tout refaire, ce n’est pas de la chirurgie esthétique. C’était comme le désarroi de cette élève, celle dont je me souviens, le désarroi de cette pauvre fille à qui j’avais fait passer le Bac, l’oral de rattrapage, dans l’académie d’Amiens, il y a des années : celle qui me disait que le maréchal de Gaulle était à Vichy pendant la guerre, tandis que son homologue, le général Pétain, avait fui à Londres et que, plus tard, on avait perdu le Japon aux Accords d’Évian, que la capitale du Japon était assurément Shanghai mais qu’elle ne se souvenait plus de ce qu’était la CGT, peut-être un truc de droite, et quant aux Républicains, aux USA, le meilleur exemple en était sans doute Kennedy… À la fin, le prof de maths qui faisait passer un autre élève, tout à côté, celui qui s’était froissé, la semaine d’avant pour la concertation, comme tous les autres collègues, d’ailleurs, devant ces deux petites jeunes, la prof de philo et la prof d’histoire qui notaient tellement sec, ces deux perruches, alors que les notes de maths, de SVT, de physique, n’étaient pas si catastrophiques, il suffisait sans doute d’un peu de bienveillance, c’est tout, d’un peu d’expérience et d’humanité, aussi, mais à la fin, il s’était levé, le prof de maths, et il était venu me serrer la main :

- Et bien, dites donc, je ne me rendais pas compte, mais ça ne doit pas être facile, d’enseigner l’histoire. Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre, j’étais scié. Comment c’est possible ?

- Ben voilà, ça vous donne une idée du pourquoi des notes, finalement. Le sujet d’écrit était si difficile que, même moi, je n’aurais pas pu le traiter sans des révisions serrées (un truc sur les relations de l’Union soviétique avec les démocraties populaires de 1956 à 1962) alors, forcément, ils n’ont écrit que des conneries, et à côté du sujet, en plus, les conneries... Au final, je note sur quoi ? L’orthographe ? Mais, dans ce cas, ce n’est pas juste pour les dyslexiques, non ?

- Oui, mais, quand même, Shanghai pour la capitale du Japon… Et de Gaulle, Pétain, c’est vertigineux, hallucinant !

- Non, elle avait travaillé, cette fille, c’est ce que dit son bulletin, élève très sérieuse, mais c’est simplement qu’elle avait tout appris comme une formule mathématique, ax2+bx+2=c, et que comme personne n’en avait jamais parlé, chez elle, et bien le jour de l’examen, elle a tout oublié, c’est mathématique. Vos enfants, les miens, n’ont peut-être jamais rien foutu à l’école, mais ils ne confondent sûrement pas de Gaulle et Pétain, non ? Et sans rien faire, encore, c’est ça, la transmission du capital culturel…

C’est bien pour ça que j’ai honte, parce que Tosca, la Traviata, je peux toujours les apprendre par cœur, je ne ressens rien, je n’ai ni la culture, ni l’oreille… Je confonds Verdi, Rossini, Puccini, je remarque la mise en scène, la tortue vivante, mais je vais à l’Opéra comme au théâtre, comme Eugène de Rastignac, comme Lucien de Rubempré, ces deux-là beaucoup plus absorbés par les toilettes de leurs maîtresses (qu’il s’agisse de madame de Nucingen ou de madame de Bargeton) que par les livrets ou les œuvres du dénommé Mozart… Alors, je fais pareil, je regarde et je pense…

Et même Proust, d’ailleurs, la petite musique, la petite musique de Vinteuil m’a toujours laissée plus froide que le petit pan de mur jaune, même si le petit pan, le petit pan, je n’ai jamais su duquel il s’agissait, dans La vue de Delft, le petit pan, et même si Vermeer, Vermeer… Qu’est-ce que c’est que cette histoire de danseur de tango qui devient le jardinier espagnol ? Je vais demander à Pauline, mais est-ce qu’elle me le dira ? En plus, ce sera louche, si je lui demande, elle croira que je m’intéresse à ce type, je vois ça d’ici… Non, je ne m’intéresse pas à ce type, pas du tout, mais c’est une interrogation presque existentielle, mine de rien, non ? Comment se fait-il que le danseur de tango soit devenu le jardinier espagnol et pourquoi m’a-t-il parlé du père de Lisa ? Le père de Lisa, il est entrepreneur, lui aussi. Un des ténors du MEDEF, d’après ce qu’on m’a dit, le truc des patrons. Qu’il ait un jardin, ça je veux bien, mais qu’est-ce que ce jardinier espagnol vient y faire ? Ou alors, il est vraiment danseur de tango et c’est alimentaire ? Il se fait entretenir, c’est ça ? Parce qu’entre nous, j’aime bien Lisa, je l’adore, je la respecte, mais, comment dire ? Quand je l’ai vue, l’autre jour, je l’ai prise pour ma tante, ou alors ma grand-tante, elle est plus jeune que moi, cette fille, en plus, mais comment peut-on s’habiller comme ça, s’affubler pareillement ? La seule fois de ma vie où je me suis vêtue de cette façon, c’était il y a très longtemps, avec le tailleur vert peluche, c’était pour l’agrégation, ça ne comptait pas, et aussi à cause de la mère de Thomas… Mais elle, elle n’est pas obligée, non ? Alors pourquoi ce machin informe ? Et encore, pourquoi pas l’informe, elle a le droit de s’en foutre, faites l’amour pas la guerre, mais là, ce pseudo tailleur Chanel comme trafiqué par les Deschiens, ça rime à quoi ? Filiforme, sans formes, qu’est-ce qu’il a bien pu lui trouver ? Je ne dis pas que les filiformes sans formes n’ont pas le droit d’être amoureuses, loin de moi cette idée, mais en tous les cas, cela ne va pas ensemble, c’est tout ce que je dis. Marlon Brando, on ne le voit pas du tout avec Gisèle Cornu, qui va  la messe de huit heures tous les jours et qui ne se maquille pas. Ni avec Hanna Arendt, non plus, on ne le voit pas, c’est tout. Encore que Marylin Monroe et Henry Miller, ça fait tout de même réfléchir, mais au moins c’est inversé… Dans ce sens-là, c’est plus crédible : la bombe, c’est elle, le chihuahua frileux, c’est lui…

- Tu termines la soirée avec nous, Louise ? Je me proposais d’emmener tout le monde à la maison. Lisa et Marco ne peuvent pas mais Firmin et Anne-Marie sont d’accord, comme Jean-Claude et Mireille… Je ne vous ai pas présentés, au fait ? Jean-Claude est directeur commercial chez Actéo, et Mireille est consultante senior en agriculture biologique. Mon amie Louise, elle est…

- Oh oui, bonsoir, je suis ravie, oui, merci, j’aurais été ravie, ça m’aurait vraiment fait plaisir, mais non, je dois me lever de bonne heure, demain, j’ai un comité de direction qui s’annonce difficile (sourire piteux) et je ne vais pas pouvoir… C’est dommage, c’est vrai, mais la prochaine fois ? Ne vous dérangez pas, surtout, le métro est direct, je suis à deux pas…

À bientôt, Pauline, et encore merci, on s’appelle ?

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 Liens utiles :

Ah, l'océan... (Cf. le commentaire.)

Épisode 4 : https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/220418/un-diner-rue-de-solferino-4e-livraison

Le feuilleton pour les nuls, mode d'emploi

 

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