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Billet de blog 23 mars 2021

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2- Le roman pornographique et autres histoires (2)

Une vie, une œuvre.

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Un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices.

Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve

Est-ce qu’elle était folle ? C’est une question que nous allons pour l’instant laisser de côté mais il faudra y revenir.

Ce qu’il faut bien comprendre, je tiens à vous en assurer, est que l’histoire du roman pornographique était un projet littéraire, purement littéraire. Oui, oui, lit-té-raire, absolument. Un projet littéraire qui pourrait vraisemblablement s’expliquer par sa biographie, parce que vous le savez comme moi : une vie, une œuvre. Dans le cas contraire, vous n’avez pas suffisamment fréquenté Lagarde et Michard : la famille, les études, la comédie mondaine, puis la maturité et la gloire, voilà qui nous rend plus familiers avec la structure de l’œuvre, les thèmes et harmonies, les milieux et personnages, pour finir sur « le miroir magique de la mémoire », avant d’envisager le style. Pour qu’on comprenne bien son ardoise magique à elle, il est donc important de souligner qu’elle avait successivement été professeure, mais pas dans la bonne matière, magistrate mais pas dans la bonne juridiction, puis cadre de la haute mais pas au bon endroit, pour finir dans un placard qui n’était pas non plus le bon placard. En conséquence, on peut dire qu’elle en connaissait un rayon sur les chemins de traverse et que, plus elle vieillissait, plus elle se disait que rien d’autre que le projet littéraire ne valait la peine d’être achevé, comme si le sens même de sa trajectoire sur cette terre pouvait en être changé. Je ne sais pas si vous avez déjà eu des angoisses métaphysiques, mais dès qu’on commence à se demander ce qu’on fout là, bien ou mal installé(e) dans ce putain de monde, c’est tout de même un précipice de pensées confuses et immatures, qui s’ouvre sous vos pieds. Sauf pour ceux qui entrevoient le Ciel, bien entendu, mais à mon avis, ça leur évite de réfléchir au sens des questions les plus fondamentales comme, par exemple, est-ce que la fraise tagada vaut la peine d’être vécue et quel est ce vertige qui me prend, lorsque j’imagine que tout cela pourrait ne pas exister, ni les peines, ni les souffrances, ni ces conversations idiotes avec ma belle-mère au sujet des convenances. Si je fais abstraction de tout ça, et tout particulièrement de ma belle-mère et des fraises tagada, que faut-il en retenir, de cette drôle d’existence et de sa réalité ?

C’était donc devenu une obsession, en quelque sorte, et il fallait absolument en sortir. D’où l’idée de bâtir patiemment une œuvre et, à cette fin, le roman pornographique s’était imposé comme la meilleure solution ou, si vous préférez, comme une solution ad hoc, en vue d’éviter aussi bien la belle-mère que les fraises tagada. J’espère que tout cela est désormais un peu plus clair pour vous, et admettez que je fais des efforts.

La seule qui avait auguré que cela pourrait mal tourner, c’était sa mère, elle qui lui répétait à l’envi : « Nelly, s’il te plaît, cesse un peu de lire et, en tous les cas, je t’interdis définitivement la lecture de tous ces romans à l’eau de rose, parce que cela va finir par te donner de mauvaises idées, des idées de filles riches et qui ne connaissent pas la vie. » Bon, mais quand je dis Nelly, croyez bien que je mens, parce qu’à l’époque de sa naissance (le début des années soixante), Nelly était une marque de serviettes périodiques et que, malgré le caractère chiquissime de ce prénom (qui pouvait évoquer aussi bien la Vieille Angleterre que les pin-up de la Côte Ouest), son père s’était fermement opposé à ce qu’on puisse donner le nom d’une serviette périodique à sa fille, pas plus que, s’agissant d’un garçon, il n’aurait accepté qu’on l’appelât Tampax ou Ajax, en dépit de leur sonorité romaine. Alors Catherine, Isabelle, Véronique ou Martine, peu importe, la seule chose qu’il convient d’en retenir est que l’anonymat de ce prénom, qui jamais ne lui permettrait d’échapper au sort de la vile multitude, pensait-elle, avait déclenché dans son cerveau déjà fragile comme un traumatisme, ou une blessure, contre lequel elle ne cesserait de s’insurger. Charlotte de Turckheim ou Oriane de Guermantes, sinon rien.

Je passe sur le nombre d’essais abandonnés ou de tentatives avortées, d’infâmes gribouillages et de manuscrits brûlés (dans le poêle à bois au milieu des châtaignes ou, à la campagne, sur le bûcher des feuilles mortes), de paquets dûment étiquetés, un jour envoyés à la plus prestigieuse, un autre à la plus petite maison d’édition répertoriée, mais le roman pornographique était incontestablement le plus mauvais d’entre eux et, de tous ceux qui ont surnagé, le plus inavouable. Si mauvais, si rempli de clichés et de facilités de forme ou de formes, qu’elle-même n’avait pas osé le relire. Ni même osait-elle songer, dans ses grands moments de solitude, qu’elle l’avait un jour envoyé à Gallimard, pour de vrai, sous son vrai nom, et qu’ainsi ladite maison d’édition aurait barre sur elle pour l’éternité. Bien sûr, le livre avait directement fini au pilon mais, sait-on jamais, quelqu’un en avait peut-être gardé une trace. Alors, vous voyez le topo : un jour, Paul se présente à la députation ou à la présidence de la République, Arnaud devient PDG d’une boîte cotée au CAC 40, et là, ça ressort : « Les yeux dans les yeux, monsieur le député, pouvez-vous me jurer que votre mère n’était pas une vieille pute qui écrivait des romans pornographiques ? » La honte absolue, le faux-pas de trop, quelle désolation !

Quel âge avait-elle, à cette époque de l’écriture du roman pornographique ? Au moment où elle avait, presque par inadvertance, ainsi fourvoyé le destin de sa descendance ? Je dirais, eh bien, même pas cinquante ou un peu plus de quarante, un truc comme ça. Et pourquoi soudain cette crise ?

Comme tous les gens qui se fourvoient, elle se cherchait des excuses et, comme tous les gens qui se trouvent des excuses, elle était bien tentée par l’explication du bouc émissaire. En premier lieu, le prof de philo ; en deuxième lieu, le neurologue. Ensuite, il faudrait nécessairement en venir à sa mère, puisque la principale coupable, à 90% des romans que j’ai lus, c’est la mère (aussi vrai que dans la génération suivante, ça finirait par devenir le père) mais rien ne presse.

Le facteur déclencheur, néanmoins, ce fut le neurologue. Comme elle était affligée d’une maladie du cerveau plus connue sous le nom d’affection de longue durée (ALD), elle fréquentait beaucoup les neurologues et, à deux reprises, ces derniers avaient inventé de lui filer des antidépresseurs : la première fois sans le lui dire et, la seconde, sous l’alibi du vague prétexte qu’une étude récemment publiée avait démontré que, dans certains cas, cela aidait le patient et produisait « une amélioration ». Sinon qu’un antidépresseur, ce n’est pas anodin (surtout quand on n’est pas dépressive). La première fois, aucune conséquence, ce qui s’explique par le fait qu’elle ne l’avait pas pris, le médicament, ayant découvert en lisant la notice que ce salaud de neurologue lui avait refilé un antidépresseur, sous couvert de lui donner quelque chose à se mettre sous la dent, vu que ça ne se guérit pas, cette ALD. En revanche, la deuxième fois, du fait que c’était mieux emballé (une étude randomisées publiée dans Nature ou dans The Lancet), elle avait avalé les cachets sans moufter. Et là, tac, tac, badaboum, ce fut un festival ! D’autant que la notice n’était pas très claire, au sujet de l’alcool. Elle disait : « Attention avec l’alcool ».

Qu’est-ce à comprendre ?

À suivre...

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/260321/le-roman-pornographique-et-autres-histoires-3

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