Les signes de ma radicalisation (5)

Précisions ou réflexions sur la fiction.

Le "je" est une affaire importante. Un peu comme l'égo, vous me direz, mais là, on ne parle pas de la même chose, parce que c'est la question du narrateur, qui m'intéresse, dans ses rapports (ou disons ses relations plus ou moins proches) avec l'auteur et le personnage. Encore faut-il le trouver, le personnage, ce qui n'est pas si simple, mais la relation du narrateur avec l'auteur, dans leurs multiples interactions et convergences, parfois téléphonées mais aussi inconscientes ou trompeuses, me semble le sujet le plus important. En tous les cas, je n'ai pas menti en présentant ce blog, je me définis vraiment comme une apprentie de l'écriture et ma préoccupation principale est bien " le geste d'écrire", même si parfois la vie vous rattrape et qu'alors, à cette confusion de l'auteur et du narrateur, s'ajoute encore le souci de travestir, pour que personne ne se reconnaisse. Drôle de paradoxe, d'ailleurs, alors que ce qui serait le plus passionnant, le plus vrai ou le plus réaliste, ce serait qu'on les reconnaisse, justement.

Comme je ne suis pas certaine d'être assez claire, disons les choses autrement : imaginez que je sois Jane Birkin, Françoise Hardy ou Laeticia Halliday. Je décide d'écrire, de faire le geste d'écriture, et, en conséquence, je vous dis :  "Hier matin, je suis passée au Franprix et j'ai acheté une plaquette de beurre." Vous me répondrez forcément que c'est puissant, non ?

Ah non ?

Je me demande si vous n'êtes pas un peu hypocrites. D'accord, vous me direz que ce n'est pas la plaquette de beurre, qui est puissante, mais bien plutôt la perspective du dépassement. Il est possible, et même fort probable, qu'en dévoilant leurs journaux intimes, Jane, Françoise et Laeticia nous livrent à la fois quelques informations intéressantes, et même des leçons de vie, sur ce que qu'ont été leurs relations avec ces artistes majeurs que furent Serge Gainsbourg, Jacques Dutronc et Johnny Halliday. Ensuite, on peut discuter, parce que vous ne les placez sans doute pas au même firmament, mais là n'est pas la question. On peut également débattre du problème de savoir si Jane Birkin, Françoise Hardy ou... euh, Laeticia Halliday, furent également des artistes majeures en leur temps, mais là n'est pas la question non plus. La vraie question est ce qui vous intéresse, quand vous lisez, qui n'est pas forcément l'écriture, ça se comprend. Parce que que, soyons francs, il n'est pas certain qu'elles vous disent des trucs ineffables, non plus.

Et moi non plus, on est d'accord, mais avec la circonstance aggravante (de mon point de vue) que dans un journal, Médiapart comme un autre, me semble-t-il, et comme il est loin le temps où Balzac vivait de ses feuilletons, rien n'est fait pour que la fiction passe, parce que dès que j'écris "je", tout le monde pense qu'il s'agit de moi. J'ai déjà testé la chose, en écrivant quelques fictions sans prévenir suffisamment, pour me voir soudainement interrogée ou félicitée sur mon "témoignage", alors que telle n'avait jamais été mon intention, et à tel point qu'à un moment, je me suis trouvée dans une posture très incongrue, avec l'impression d'être là pour donner des conseils sur l'éducation des enfants ou des recettes de cuisine. Je peux le faire, remarque, mais ce n'est pas mon propos.

C'est sans doute pour cela qu'il faut le dire, que c'est de la fiction, même si, à mon avis, la fiction se perche toujours sur une petite branche qui a pris racine dans la réalité. C'est ça, l'écriture, pour moi, ce n'est jamais un témoignage mais la recherche d'autre chose, passible d'autres commentaires que ceux que je lis si souvent et qui me font rire, ceux qui commencent immanquablement par : "Ah, vous alors, on voit bien que vous êtes... comme ci ou comme ça." C'est à se tordre, souvent, parce que si je conçois qu'à force de fréquenter tel commentateur, il est facile de deviner ce qu'il va vous répondre et qu'à la fin, vous puissiez avoir l'impression de le connaître, il est totalement désopilant de se voir objecter, dès la première rencontre, que "toi, ma pauvre fille, on voit bien que tu n'y connais rien, et que moi je sais".

Ah bon ? Mais comment pouvez-vous savoir que je n'ai pas été, pendant plus de vingt ans, procureure générale de la République ou commissaire du Gouvernement sur toutes les lois intéressant les délits d'initiés ? Ou agrégée d'histoire ou de droit public ? Ou marchande de fleurs ou spécialiste de la confiserie ?

Cela dit, je ne boude pas mon plaisir et j'avoue que la création de ce narrateur ? personnage ? qui m'accompagne maintenant depuis deux ans, alors qu'elle n'est pas moi (cette Emma Rougegorge avec son nom à coucher dehors), est une grande source de jubilation. Je ne dis pas que c'est de la même veine que ce que devait ressentir Romain Gary quand on lui parlait d'Émile Ajar (faut pas charrier) mais c'est bien amusant quand même.

C'est pourquoi j'aimerais mettre toute ma notoriété d'auteur-narrateur, désormais assurée d'un public d'au moins... quatre ou cinq personnes sans compter moi-même, au service de mon petit personnage, cette pauvre Louise échouée dans sa gare.

Et pour savoir pourquoi elle se trouvait là, dans cette gare isolée au milieu de nulle part, il faudrait revenir en arrière, par exemple au moment où sa vie a pris un tour tout autre que celui auquel elle aurait pu s'attendre, presque par la grâce de l'écriture.

Ça, à mon avis, ça fait vrai, non ?

À suivre...

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https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/021119/les-signes-de-ma-radicalisation-4-0

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