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Billet de blog 25 nov. 2020

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♦ Un horizon, rien que ça

17. Paris au mois d'août, encore pire que le confinement. Comment peut-on être aussi différents, sur cette question de la solitude ?

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Un horizon, rien que ça

Alors, c’est ça l’enfer. Je ne l’aurais jamais cru…
Vous vous rappelez : le soufre, le bûcher, le gril.
Ah quelle plaisanterie.
Pas besoin de gril, l’enfer c’est les autres.

Jean-Paul Sartre, Huis clos, 1943

Pour Louise, de retour à Paris, l’atterrissage avait été rude. Comment peut-on être aussi différents, sur cette question de la solitude ?

Côté environnement, le quartier venait de s’enfoncer dans ce qu’on appelle la torpeur estivale, encore plus étouffante et sinistre que d’habitude. Sans les touristes, certes, mais avec encore plus de commerces fermés dont on n’osait augurer que ce serait provisoire ou définitif. Les mendiants de passage s’étaient multipliés, un devant chaque boutique d’alimentation encore ouverte, et la dame qui dormait sur le banc hurlait tous les matins, d’une voix rauque et stridente, dans un jargon incompréhensible, qu’elle allait faire la peau de sa cousine, cette salopiarde, cette immonde traînée, l’infecte roulure par qui tout le malheur du monde venait de la frapper, ou peut-être de sa fille ou de sa voisine. On ne comprenait pas bien les détails mais tout le monde pouvait en profiter, vu qu’impossible de dormir sans les fenêtres ouvertes à cause de la canicule. Et avec moins de bagnoles, peut-être, mais autant de ces deux-roues isolées dont le passage déchirait l’air, parce que c’est bizarre, mais ça fait encore plus de bruit que les bagnoles (ou même les freins des bus), le moteur aigu des mobylettes. Je ne sais pas qui a inventé que Paris au mois d’août, c’est le bonheur, mais on ne doit pas habiter au même endroit.
Côté famille, tout le monde était dispersé. Arnaud ne reviendrait pas avant des mois qui paraissaient des siècles et il était encore plus confiné que tout le monde, dans la Californie en flammes de ses rêves. Je gagne de l’argent, maman, je gagne de l’argent, tu sais, mais je vais te dire, je ne sais absolument pas quoi en faire. Il n’y a rien à acheter, ici, dans ce trou de San Jose. Rien à part des bagnoles, mais une fois que tu en as déjà une, de bagnole, et même avec des sièges en cuir et toutes les options, on a un peu épuisé le sujet, non ? Et alors, question bouffe, question bouffe, si tu savais… Même le pain de chez Auchan, tu vois ce que c’est, le pain de chez Auchan, tout blanc et dans la feuille de plastique ? Eh bien, moi, j’en rêêve, du pain de chez Auchan ! J’en rêêve ! Impossible de trouver du pain, dans ce bled. En plus, chaque fois que tu veux trois trucs, ici, comme par exemple des boulettes, eh bien il faut prendre la bagnole, déjà, même si c’est à moins de cinq-cents mètres à vol d’oiseau, puis te garer au parking, et après, tu ne peux que les acheter surgelées, les boulettes, et par pack d’au moins dix kilos, alors qu’est-ce que tu veux que je fasse avec dix kilos de boulettes surgelées ? Faut voir ce qu’ils ingurgitent, les autres, faut voir… Que du gras, rien que du gras partout, ou alors du sucre. Même moi, qui aime bien la viande et les pizzas, j’ai l’impression que ça déborde de gras. Et marcher dans une ville avec des trottoirs, se balader dans une ville, et voir de vrais immeubles, de vrais magasins, de vrais gens qui se baladent à pied, il faut le réaliser, comme c’était bien. Ça me manque, tu ne peux pas savoir à quel point ça me manque et quant à l’autre connard de Trump, c’est la dictature, ici, ça devient la dictature… C’est Mussolini, ce type, tu ne me crois peut-être pas, mais c’est Mussolini ! Et tu verras, tu verras, même s’il les perd, les élections, tu verras qu’il voudra rester, tu verras ! Il est déjà en train d’acheter la Cour suprême, avec l’autre conne, il est capable de tout et c’est Mussolini, ce mec ! C’est la dictature ! Je te le dis, c’est la dictature…

Il était tout seul devant son ordinateur, depuis le mois de février, alors sa colère tournait en boucle : le vide, le gras, Donald Trump.

Dans le même temps, son frère révisait le concours qui lui permettrait de faire une deuxième école sur sa première école, et commençait même à réfléchir à en faire une troisième par-dessus, de façon à retarder le plus possible le moment de se lancer sur un marché du travail dont il avait bien compris qu’il ne l’attendait pas à bras ouvert. Ouais, moi j’avais dit que les sorties ce serait après les concours, mais je trouve que ça commence à faire beaucoup trop de sorties que je ne ferai jamais, alors si papa et toi êtes d’accord, je pourrais peut-être prolonger un peu, afin de commencer à songer à voir un peu du monde, vu que des filles, dans mon école d’avant, il n’y en avait pas, et que maintenant, je ne sais plus trop où elles sont passées, les filles… En plus de ça, le masque, je commence à en avoir ras-le-bol, et on se demande bien à quoi ça sert, d’ailleurs, vu que tout le monde le met en amphi, pour se taire, et qu’ensuite, tout le monde l’enlève, pour parler, pour fumer ou pour bouffer… Alors, moi, je l’enlèverais bien aussi, pour tout autre chose, mais avant ça, il va quand même falloir que je pense à… Enfin, tu comprends, à sortir un peu sans le masque…

Quant à leur père, il était parti faire des photos quelque part, afin de meubler son nouveau temps libre et tenter de se convaincre que, grâce au licenciement, enfin la quille et à moi la belle vie.

Reste que, côté boulot, on n’avait le choix qu’entre le présentiel masqué ou le télétravail solitaire. D’autant plus solitaire, le télétravail, qu’à cette époque de l’année, à part les revues de presse et les brèves syndicales, les consignes quant à comment gérer le présentiel en respectant les gestes barrières et renseignez-vous auprès de la cellule de crise au cas où vous auriez besoin d’une aide psychologique, pas grand-chose d’intéressant ne passait sur boîte à mails. En plus de ça, le remaniement ministériel n’avait rien arrangé non plus : le ministre était parti, avec tout son cabinet, et on ne connaissait plus personne. En apparence, c’était bien le Muppet Show, d’ailleurs, ce remaniement, belle formule. Elle se souvenait du dernier sms de Pierre, juste avant qu’elle ne parte pour aller le rejoindre (encore une raison de penser qu’au moment de son départ, il était tout de même dans des dispositions plus amicales envers elle) et qui l’avait pliée de rire :

Génial, c’est le Muppet Show !

Oui, c’était tout à fait ça. À commencer par la figure de la nouvelle ministre de la culture (qu’on ne pouvait s’empêcher d’associer à une paire de pompes roses en plastique et qui allait sans doute traîner quelque temps encore à la télé, en compagnie des Reines du shopping) et sans parler du ministre de la justice, contempteur des tourterelles à moins que ce ne soit des gazelles #MeToo. Dans la réalité, ça voulait dire de nouveaux gamins aux manettes pour remplacer les gamins d’avant, et de nouvelles notes ou rapports à concocter pour leur expliquer que non, on n’avait pas le droit de faire ci ou ça, mais que oui, c’est une bonne idée, je vous le concède. M’enfin, si vous permettez, y’a quand même un truc qui s’appelle la hiérarchie des normes, avec au sommet de la pile la Constitution, non ? Pardon ? Quand on veut on peut ? C’est comme en 2017, quand personne n’y croyait et que finalement, il l’a fait ? Oui, alors, dans ces conditions…

Dans le jargon de Louise, on appelait ça de la pensée magique. N’empêche que c’est éprouvant et qu’à la longue, vous intégrez le point de vue de l’autre, à savoir que vous n’êtes plus qu’un dinosaure et qu’il serait bon de vous ranger des voitures. Ouh, la vilaine, ouh, la fille qui ne sert à rien, à venir nous bassiner sans cesse avec la hiérarchie des normes, l’intérêt général et la Constitution…

C’est bien pour ça, aussi, que le retour à Paris n’avait donné lieu qu’à un ressassement, un repassage infernal de toutes les paroles et de tous les gestes, et qu’il était très compliqué d’en sortir. Elle était renvoyée à sa solitude mais elle savait aussi que rien de ce qu’elle pourrait dire là-dessus n’aurait de chances de l’atteindre, puisque pour lui, c’était ce qui comptait plus que tout, la solitude. Un espoir, une aspiration : vivement que je sois seul et que plus personne ne vienne m’encombrer l’esprit.

Pour moi, dans ma vie, qu’est-ce que ça change, au fond, se disait Louise. Ce que j’aimais bien, dans cette histoire, c’est que c’était l’aventure et qu’il y avait un horizon. Cet horizon, je ne l’imaginais pas souvent mais quand je l’imaginais, il était assez fluide et je n’étais pas exigeante. Rien en échange, à part les vacances, c’était promis et je l’ai tenu. J’ai l’argent, tu as le temps. J’ai la position sociale, tu as la bagnole et le chien, les paysages, la route, alors ça me paraît très équilibré, c’est même tip top, comme bonne idée… Gagnant-gagnant, comme ils disent à HEC. Je n’aurais jamais imaginé que dans ma vie, je pourrais avoir ça un jour, une vraie maison avec vous deux pour la garder.

Rien en échange, ou alors simplement le fait de me projeter dans cet ailleurs, avec toi et le chien. D’avoir quelqu’un à qui songer, une autre vie à considérer, c’est ça, un horizon. De vous imaginer tous les deux, heureux, satisfaits, tranquilles. Et aussi de penser que mes coups de fil étaient les bienvenus et que quand je viendrais, ce serait un peu la fête.

Prochain épisode : Je ne sais pas les souvenirs

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