♦ Je ne sais pas, les souvenirs...

18. En guise d’horizon, il n’y avait plus que des souvenirs et je ne sais pas, les souvenirs...

Je ne sais pas, les souvenirs

 

 

Sur ce sentiment inconnu dont l’ennui, la douceur m’obsèdent,
j’hésite à apposer le nom, le beau nom grave de tristesse.

Françoise Sagan, Bonjour Tristesse, 1954

 

 

 

En guise d’horizon, il n’y avait plus que des souvenirs et je ne sais pas, les souvenirs qu’on peut garder d’une relation. Je sais juste qu’il faut éviter de se concentrer sur le négatif, et que la colère ne sert à rien, que c’est juste un passage. Quand c’est plus fusionnel, le manque est absolu, parce que vous perdez l’ami, l’amant, l’amour inconditionnel et la relation physique, et que pendant très longtemps, même quand c’est bien fini, vous ne pouvez pas vous imaginer avec quelqu’un d’autre, impossible. Quand c’est plus distancié, c’est sans doute moins grave, la sensation de manque est beaucoup moins forte, mais normalement une relation, un amour, ça s’étiole, ça s’effiloche, ou au moins ça meurt à petit feu. Au moment où ça se termine, on a déjà reçu tellement de signaux que c’est fini, que la résignation est plus facile. Alors que là, se disait Louise, ça se termine en quelque sorte avant d’avoir vraiment commencé ou en pleine ascension. Comme une chute du troisième ou du dixième étage ou un coup de fusil en plein vol. Décimer l’amour avant de l’avoir vu, comme ils disaient dans la chanson. Ne reste que la tristesse, peut-être, et comment s’en défaire ? Elle n’avait pas rêvé, pourtant, il suffisait de relire. C’est une chose ressentie dès le début du dialogue privé entre nous, une attirance sans cesse confirmée. Alors, suis entre l’attente dans la joie et le désir de réussir une rencontre…

Tu parles.

Et puis j’ai feuilleté mes bouquins de Siri Hustvedt, en y retrouvant illico cette écriture nette, riante et apte à transmettre des concepts a priori intellectuels. Les liens vidéo sur cet entretien avec Paul Auster, leur clarté, leur complicité, les as-tu visionnés ?

Tu me diras que ça, c’est peut-être du classique. Je l’ai dit à Paul, l’autre jour : « Les mecs, c’est incroyable. Quand tu les rencontres, non seulement ils te lancent des fleurs, mais on dirait que toute leur vie s’est passée à fréquenter la littérature et les expositions (de peinture ou de photo selon les cas), à te citer des morceaux choisis (Platon, Heidegger, Wittgenstein, par exemple) ou à visionner des films de Truffaut, de Godard et même de Rohmer… Et quelques mois après, tu les retrouves, les mêmes, avachis sur le canapé à siffler des bières devant un match de foot ou à lire des BD débiles en se tapant sur le ventre. Ce n’est pas incroyable, ça ? »

Bon, comme mon fils a le sens de la répartie, la réponse n’avait pas tardé :

– Je te rassure, les filles aussi.

La seule chose qui ne marchait pas, avec Pierre, et Louise devait en convenir, c’était la théorie de la cristallisation, héritée de Stendhal. En un mot, il suffit de penser à une perfection pour la voir dans ce qu’on aime. Dans Le Rouge et le Noir, Stendhal met en pratique ce concept, à propos de Julien Sorel et de Mme de Rênal (Louise), puis rebelote avec Mathilde de la Môle, la petite-fille de Boniface de la Môle, l’un des amants putatifs de la grande Marguerite de Navarre, la Reine Margot (1492-1549), et dont elle emporta la tête après sa décapitation, paraît-il. Bizarrement, j’ai toujours confondu cette Marguerite avec une autre Marguerite, l’une des belles-filles de Philippe le Bel (1285-1314), à la fois de Bourgogne et de Navarre, puisque de Bourgogne par sa naissance et mariée à Louis X, roi de Navarre. (J’espère que vous suivez.) Cette Marguerite de Bourgogne et de Navarre, Philippe le Bel fit enfermer à la tour de Nesle en compagnie de sa belle-sœur, Blanche de Bourgogne, après les avoir fait tondre toutes les deux, raser de la tête (comme quoi l’histoire bégaye tout le temps), de façon à les punir de leur adultère envers ses débiles rejetons. Quant aux amants des susdites, les deux frères Philippe et Gauthier d’Aunay, ils furent dépecés vivants, leur sexe tranché et jeté aux chiens avant qu’on les décapitât, puis qu’on traînât leurs corps, fort longuement, pour les conduire au gibet et les pendre par les aisselles, on ne badinait pas avec l’amour en ce temps-là. En fait, c’était plutôt une histoire de filiation : il s’en était fallu d’un cheveu qu’un bâtard ne risquât de monter sur le trône, à cause de leurs ébats…

Pourquoi je disais ça, déjà ?

Ah oui, pour mettre un peu de piment dans la cristallisation, ce concept par trop intellectuel inventé par Stendhal.

Normalement, dans le processus de cristallisation puis de décristallisation, il y a sept étapes, mais on va passer un peu vite et se concentrer sur l’essentiel : cristallisation, béatitude, décristallisation. Louise avait bien ressenti quelque chose qui pourrait s’apparenter à de la cristallisation, ce qu’Emma avait appelé le syndrome de Stockholm, mais il lui semblait tout de même qu’elle n’avait jamais confondu Pierre avec une perfection, ni cédé à l’illusion du fusionnel, comme lorsque l’autre vous semble une moitié de vous et que vous ne pouvez plus vous en défaire, même en rêve et des années après. Elle pensait au contraire qu’il y avait toujours eu une forme de doute, mais que ce doute, justement, était bien ce qui avait produit l’émerveillement, ou l’étonnement. Cet homme était un étonnement et elle s’émerveillait de cet étonnement. Elle était dans une totale extase de cet étonnement. Il lui paraissait si étonnant, cet étonnement, qu’il était impossible que l’histoire ne continuât pas ou qu’elle finît en quenouille, parce qu’elle était tellement hors normes, cette histoire, qu’elle devait continuer. Et ça, on aura beaucoup de difficultés à le lui sortir du crâne, croyez-moi. Elle avait bien conscience de ce que cette obstination pouvait sembler superficielle ou inconsidérée mais on ne pouvait pas lui ôter de la tête cette idée de l’histoire d’amour si extravagante, et en cela précieuse, qu’il était impossible d’y renoncer. Au départ, il y avait ce type improbable avec son chien, et la première fois qu’elle l’avait vu, sur le parking, il lui avait semblé comme un de ces personnages de Jean-Paul Goude (tout en jambes, vu de loin). Puis elle s’était approchée, elle avait perçu la hauteur, les chaussures de marche, le jean sombre, la chemise ouverte, et même très ouverte. À peine un instant de gêne, même pas. Comme il était venu avec le chien, ça faisait diversion, le chien, et comme il venait de la lécher amicalement, le molosse, c’était un sujet de conversation bien joyeux, en même temps que le poids de la valise qu’on allait fourrer dans le coffre. Dans la voiture, une vieille Land Rover mais une Land Rover quand même, elle s’était bien installée, avec tous les points de repère qu’on peut se donner dans une voiture, la ceinture de sécurité, les boutons pour descendre les vitres, l’appui-tête, la boîte à gants et le tapis de sol, alors ça allait bien. Elle ne le voyait que de profil, mais c’était un profil tout à fait rassurant, beaucoup moins inquiétant que la photo du repris de justice et la route était si belle… C’était magnifique, ce mois de juin, et Pierre a un véritable don pour commenter le paysage. Je ne sais plus comment il le dit, mais il détaille tout, les roches et le calcaire, le schiste, les arbres, il dit que leur couleur change et que là, on est encore un peu tôt dans la saison, ou trop tard, quand l’herbe est plus verte que l’année dernière ou que les cours d’eau sont plus à sec, ou moins, et Louise s’était laissée bercer…

– Je ne dis rien, excuse-moi, mais c’est parce que je regarde.
– Je vois, c’est bien.

On était donc parti pour la béatitude ou pas tout à fait ? Ils étaient quand même bizarres, lui et le chien. On dira ce qu’on voudra, mais c’était bizarre, ce couple. Lui de son air de desperado auquel il ne manque que la guitare, et le chien, Ludo, tellement dépendant de sa dépendance à l’homme. Pierre avait dit que c’était un contrat, entre lui et le chien, il avait bien insisté et Louise s’était demandé… Avec quoi il signe, le chien, pour le contrat ? Et aussi, mais bien plus tard (un peu après la décristallisation qui n’en était pas une, on va dire), en admettant même que tu trouves un emploi, comment tu feras, avec Ludo ? En général, c’est presque huit heures par jour, un emploi, impossible de respecter le rituel des croquettes. Et en admettant même que tu trouves le boulot et une solution pour le chien, tu penses que tu arriverais à le garder, l’emploi ? Il avait répondu oui, sans hésitation, et encore une fois, la petite voix qui ne la quittait jamais, cette petite voix si persifleuse, avait encore murmuré : Ah bon, mais des fois qu’il te demanderait un truc urgent, le patron ? Ta présence m’est insupportable et va te faire foutre, c’est ce que tu lui réponds ? Alors, bon courage, mon louLou, je ne t’y vois pas du tout.

À suivre...

 

Prochain épisode : La première piste

Retour au sommaire

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.