♦ La première piste

19. J'ose à peine dire, comment j'ai remonté la première piste...

La première piste

 

Aujourd’hui, maman est morte.
Ou peut-être hier, je ne sais pas.
J’ai reçu un télégramme de l’asile :
« Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. »
Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Albert Camus, L’Étranger, 1942

 

 

J’ose à peine dire comment j’ai remonté la première piste. Comme « adolescent attardé » ne donnait rien, j’ai tapé « SDF psychologie » et j’ai fini par tomber sur la définition. J’en avais eu l’idée parce qu’au cours de nos brefs échanges, surtout quand il avait dit qu’il allait partir, je n’avais pas pu m’empêcher de lui demander :
– Tu vas finir dans une cabane avec ton chien, ou alors dans la rue. Tu t’en rends compte, Pierre, que c’est comme ça que ça va finir, dans la rue ?
– Et si cela était. Où est le problème et en quoi ça te regarde ?

Le problème, c’est que c’est exactement ce que me répondait mon fils, quand je lui demandais pourquoi la déprime et une telle envie de ne rien faire, mais c’était quand il avait dix-sept ans. Et comme je sais aussi qu’on retrouve quelques invariants dans la psychologie des SDF, parce que ce n’est pas toujours la faute à pas de bol (si l’on excepte toute la misère du monde, les migrations et la crise du logement qui s’approfondit, bien entendu) et qu’il n’est pas certain que ça puisse arriver à tout le monde (même si je comprends que la fondation Abbé Pierre et les autres associations le disent, pour qu’au moins on s’y intéresse), il reste qu’à partir d’un accident de la vie, d’un divorce, d’une faillite, ce n’est pas forcément tout le monde, qui se laisse glisser. Il faut aussi que la personne ait rompu avec sa famille, qu’elle se soit détachée, et ce n’est pas toujours la faute des proches mais parfois aussi une certaine forme d’intransigeance ou de refus. Et aussi qu’au bout d’un an, tu peux remonter, mais qu’après des années, c’est beaucoup plus difficile, avec le risque que tu ne remontes jamais. C’est à ça que ça me faisait penser, et c’est pourquoi j’étais partie par là… Et au bout d’un moment, j’étais tombée sur la définition.

Le trouble de la personnalité schizoïde ne doit pas être confondu avec la schizophrénie, ni avec celui de la personnalité schizotypique, qu’ils écrivent… Mince, et le correcteur d’orthographe ne le reconnaît même pas, le schizotypique. Quant au schizoïde, voyons… D'entrée de jeu, une explication s'impose cependant. Ces deux types de troubles de comportement étaient clairement décrits dans le DSM IV, document taxinomique des diagnostics psychiatriques reconnu partout dans le monde et particulièrement en Amérique du Nord. Or, au cours de l'année 2013, ce manuel a été remplacé par le DSM-5 (que l'on écrit maintenant en chiffre arabe) qui ne conserve dans ses catégories que les troubles schizotypiques, laissant de côté les troubles schizoïdes.¹

Mazette, j’ai beau savoir que rien de plus dangereux que l’automédication (les antibiotiques, c’est pas automatique), ça fait tout de même un choc ! C’est quoi, alors, ce truc ? Ils disent aussi que le DSM-5 est un document très controversé, mais sans qu’on arrive à bien comprendre s’il est heureux ou malheureux que la schizoïdie ne soit plus une maladie mentale. Est-ce que je vais pouvoir le lui dire, à Pierre, que tout va bien depuis 2013 ? Est-ce que je lui dis, d’ailleurs ? Peut-être en ajoutant que l’exemple type du schizoïde, c’est l’étranger de Camus ? Aujourd’hui, maman est morte, tu vois le topo… Ou peut-être hier, je ne sais pas. Brr, ça fait réfléchir. Est-ce qu’il vaut mieux que je lui en parle, ou pas ?

Sinon que tout le monde à l’air de se fonder sur le DSM-IV pour en parler, et qu’il faut au moins quatre critères sur sept : peu d’intérêt pour les relations sociales, y compris intrafamiliales, préférence systématique pour les activités solitaires (comme l’informatique, la marche ou la lecture ?), peu d’intérêt pour les relations sexuelles avec d’autres personnes, ne semble éprouver du plaisir que dans de très rares activités, voire aucune, pas d’amis proches ou de confidents en dehors des parents au premier degré, apparente indifférence aux éloges et à la critique d’autrui, froideur, détachement, émoussement de l’affectivité, quel tableau… J’en ai repéré au moins quatre, de critères… Mais qu’est-ce que je vais faire ? Qu’est-ce que je peux faire ?

En définitive, ça l’avait pliée, cette pauvre Louise, carrément ravagée, rétamée, explosée, toute sa recherche sur Internet. Ces filles qui veulent toujours tout comprendre, elles tombent dans tous les panneaux. Ensuite, elle avait acheté un des rares bouquins parlant de ce trouble très peu documenté, un livre beaucoup plus général intitulé Comment gérer les personnalités difficiles. Remarque, ça pourrait toujours servir, on y trouvait aussi des renseignements sur les personnalités anxieuses, les paranoïaques, les histrioniques, les obsessionnelles, les narcissiques, les dépressives, les dépendantes, les passives-agressives et les évitantes, avec même quelques croisements. Ne manquaient que les fouteuses de merde et les romantiques.

Oh, la ferme, Emma, n’empêche que cela explique pourquoi Patrick a été aussi indulgent, et si plein de retenue : entre un grand dépressif et un schizoïde, il doit y avoir des liens. Ils disent aussi que ça se confond souvent avec la dépression, le truc de la schizoïdie… Qu’est-ce qu’il avait dit, Patrick, déjà ? Il doit y avoir des hauts et des bas ? Alors, moi, je serais arrivée en plein bas, c’est sûrement ça… Quelle galère, et pourquoi on fait toujours les mêmes erreurs, dans la vie ? Je vais peut-être aller lire un livre sur le syndrome de répétition, oui, excellente idée…

Je la ferme si je veux, ma belle. Je te rappelle que c’est moi l’auteure, et même la narratrice omnisciente, alors tu n’as pas intérêt à moufter. Si tu y tiens, je vais te dire, ce que j’en pense. C’est tout de même très étrange, un drôle de syndrome, non ? que cette manie de toujours aller nous chercher un bouquin pour tenter de résoudre le moindre problème, tu ne crois pas ? Est-ce que cette maladie porte un nom ? Est-ce que c’est répertorié ? Documenté ? Est-ce que ça se soigne ? On se pose la question, figure-toi, madame la je-sais-tout qui nous fait constamment le coup de l’objectivité.

À la fin, elle était devenue l’arroseuse arrosée, cette pauvre Louise, enfin, à mon avis.

 

À suivre...

Prochain épisode : Écrire, dit-elle

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[1] DSM : Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. Cf. Margot Phaneuf, Les soins du sujet de personnalité schizoïde, février 2014, prendresoin.org.
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