♠ Secrets et mensonges, il n'était pas mon genre

5. Suite de la confession de Joseph. "Est-il donc mort à Venise, dans l'orage d'un bordel ?

Suite de la confession de Joseph

 

 

Est-il donc mort à Venise, dans l’orage d’un bordel ?
Rimmel et masques de mise, amoureusement cruel.

Jean Guidoni, 1987

 

 

Il va de soi que je ne tolère aucune spontanéité ; je pense que c’est ici qu’il faut trouver la clé de mes sourires contraints, mes rires contenus que vous notiez naguère, à la sortie d’une bouche de métro, chargée d’alcool, c’était un mardi matin à 11 heures, vous étiez de retour de…

Alors là, chargée d’alcool, je ne vois pas du tout… Et d’où je revenais ? Le mot suivant est illisible : Je… ? Jelmali ? Je le lis mal ?

Mon esprit transgresse toute spontanéité et, aussitôt, je me mets à jouer le sentiment que j’allais éprouver. Ainsi, je suis sûr de rester mon maître. La création vient de moi, et en même temps je suis l’objet créé : c’est la commedia. Aucun Gide ne pourra me convaincre de l’inanité de la contemplation narcissique.

Et n’allez pas croire que je vous vais encenser, vous m’êtes autant un animal qu’une déesse. Entendez que je vous reconnais l’existence que je veux. Ne fermez pas, pensez, contre Moi. Je ne vous veux reconnaître d’identité que celle que j’aspire à vous voir assumer, celle de chimère de l’intellect. À mes yeux, vous n’êtes pas femme, aux vôtres, semble-t-il, non plus. Je veux vous posséder, mais répété-je, en toute anaphrodisie.

C’est quoi cette anaphrodésie, non, disie ? À l’époque, Google et Wikipédia n’existaient pas mais quarante ans après… Je reconnais bien le a privatif et j’ai une vague idée, mais allons vérifier.

Ah. L’anaphrodisie est une forme de trouble sexuel se caractérisant par une absence de désir sexuel pendant une longue période. Ce trouble se manifeste par une indifférence totale au coït. 

Remarque, vaut peut-être mieux…

Je veux, et cela ne doit pas vous étonner, vous immoler à l’autel de l’intellect,…

Oui, c’est ça, immole-moi plutôt, ça nous fera du bien à tous les deux.

vous tuer (symboliquement). Mais, attention : vous posséder suppose que vous échappiez toujours, car si je vous possédais, vous me seriez assez inutile. Je vous devinerais à chaque seconde, et vous jetterais. Le, jouet, qui n’amuserait plus, connu, absurde. Or, vous échappez superbement. De la femme, vous avez le diamant, la pierre, la statue ; vous êtes le repos tranquille et l’immobilité, dans cette impénétrabilité, calme, cette permanence, cette adhésion totale à l’Être…

Au secours, Simone, je ne m’en souvenais plus, mais il m’a également fait le coup de l’immanence et de la transcendance…

… et comble du comble, paradoxe du paradoxe, vue sous cet angle, vous êtes chimiquement un corps pur, vous n’existez pas. C’est cette spiritualité faite d’absence qui me frappe, en vous, cette stérilité pleine. Si cela n’est pas clair, je vous dirais : vous pensez, votre pensée vous abolit, vous fait tendre vers une plénitude qui est aussi un néant. Vous alliez fantastiquement l’intelligence et la stérilité. Vous étonnez mon esprit. Il me semble voir votre vie, dévorée par l’intelligence mais aboutissant au vide, au grand vide ; vous me faites penser à un astre, que vous deviendrez. Quelque chose de pur et de surnaturel luit en vous. Je veux exercer mon goût passionné de l’obstacle. Sur le chemin de la fontaine, les Nymphes narguent Narcisse ; une fois, elles lui lacérèrent la face… Votre phrase… La phrase me cingle le visage cérébral. Quel coup de fouet, quel aiguillon pour mon esprit qui attendait. Merci ! Rappelez-vous ces mots : orgueil, singularité, exhibitionnisme, et intellect. Ce que j’ambitionne, c’est la possession de Moi. « J’aime ce que je suis ; je suis celui que j’aime ».

Vous comprendrez alors que je ne puis pas m’oublier. Je ne veux jouir de rien. Anaphrodisie. Je suis tourné contre moi-même.

Oui, oui, c’est c’la…

J’ai achevé le Jeu. Pour une seule phrase que vous prononçâtes, quelques dizaines vous churent dessus l’esprit. J’espère que vous trouverez ce que j’avais promis : l’image précise que j’ai de vous, en échange de laquelle j’ai demandé l’annihilation de la phrase rapportée, la transmutation de votre opinion.

Entre les hommes, il n’y a que deux relations possibles : la logique ou la guerre. C’est vous qui l’avez enclenchée, seulement parce que vous aviez une opinion détestable de Moi. La logique fut mon affaire, seulement parce que le chemin qui mène à la fontaine est [passage illisible], vous me fuyiez, vous jugiez, vous m’enlaidissiez. Et que pour Narcisse, il est essentiel d’être impeccable, sous tous les regards, de plaire et de déplaire tout à la fois, d’inspirer quand il passe le dégoût et l’horreur universels, et aussi l’étonnement, la surprise.

Quand tout cela sera, j’aurai compris la solitude.

Je vous hais. Je vous aime, fuyez.

Joseph

 

Sur le coup, j’en étais restée interdite. J’avais lu et relu… Est-ce qu’il a l’air de dire qu’il voudrait coucher avec moi ? Quand même, pour voir ? Encore plus fort que la lettre de George Sand à Musset ? Et moi qui dis toujours qu’il ne m’arrive jamais rien. Sinon qu’il était trop vilain, Joseph, il ne me plaisait pas du tout, alors un ange passe et je ne sais vraiment pas ce qu’il est devenu. J’ai cherché sur Internet et quand je tombe sur son nom, dans la région de Saint-Etienne, je vois des papillons, non, des épingles… Epinglées par lui, il y a des photos Pinterest… De très beaux mecs, oui, gominés, tatoués, sexués… Tous très jeunes et avec des abdominaux artistiques. Ce qui fait qu’il ne mentait pas, Joseph, ou au moins qu’il a fini par choisir, et tant mieux pour lui.

Quarante ans après, je me dis qu’il écrit mieux que dans mon souvenir et qu’il décrit tellement bien les affres adolescentes, y compris sur la question du paraître et les tourments du genre. Lui au moins ne s’est pas suicidé, tout au moins pas à une époque où j’aurais pu le savoir. Tandis que Jacques-Paul… Le roman posthume de Jacques-Paul, c’est à la fois prémonitoire et incompréhensible. Pourquoi ai-je si souvent rencontré des types comme ça, qui se sont attachés et détachés, puis brûlé les ailes ?

 

A suivre...

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Prochain  épisode : Le roman posthume de Jacques-Paul Renard

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