♠ Secrets et mensonges, le roman posthume

6. Le roman posthume de Jacques-Paul Renard. Hommage à mon petit camarade et à Léo Ferré.

Le roman posthume de Jacques-Paul Renard

 

 

Du milieu de la source des grâces
Surgit quelque chose d'amer qui, dans les plaisirs mêmes, nous serre à la gorge.

Lucrèce, De rerum natura, Ier  siècle av. JC 

 

Joseph s’est fait virer à la fin de l’hypokhâgne. On aura sans doute compris qu’il n’avait aucune chance de plaire à mademoiselle Collard. Quant à Jacques-Paul, il s’appelait Jacques-Paul Renard, enfin, si je ne vous mens pas. Son souhait le plus cher était de devenir journaliste et, en tous les cas, d’écrire. Sur un chiffon, sur un papelard, une serviette en papier, peu importait. Il avait mis ses économies dans une machine à alcool dont je ne sais plus le nom, mais ça permettait de ronéotyper le journal du lycée. Il aurait été heureux de la révolution numérique, Jacques-Paul, parce que reproduire et diffuser, de nos jours c’est facile… Je crois qu’au lycée Jean Moulin, celui des garçons qui faisait face à celui des filles, de l’autre côté de la pelouse (donc forcément, la pelouse était très occupée…), il a laissé quelques souvenirs. Je crois même qu’après sa mort, certains de ses amis auraient voulu une plaque, pour baptiser une rue de Lyon de son nom. Ce qui n’aurait été que justice, d’ailleurs, parce qu’il est tout de même mort sur l’autel de la connerie et de la méchanceté, Jacques-Paul. Il était grand, trop grand. Il avait un peu le physique de Jacques Brel, en plus jeune. Enfin, je me comprends, ça voulait dire dégingandé, mais avec une lumière, comme quelqu’un d’habité par quelque chose qui le dépasse. Il était laid, c’est ce qu’il disait de lui-même, mais d’une laideur attachante, c’est ce qu’on en pensait, nous, les filles. Un peu comme Sartre, en conséquence.

Lui ne m’avait pas fait le coup de l’anaphrodisie, mais comme il était amoureux de Valérie, une fille avec de belles formes et même de très belles formes, il avait l’habitude de répéter à qui voulait l’entendre : « Le cerveau d’Emma dans le corps de Valérie, voilà qui serait l’extase ! ». Ce qui était très vexant (pour elle, comme pour moi), d’autant que d’après les canons de l’époque, c’est-à-dire le point de vue des autres garçons des quatre classes d’hypokhâgne et de khâgne, il apparaissait qu’ils auraient volontiers fait l’impasse sur mon cerveau. Mais bon, on s’entendait bien, avec Jacques-Paul, on avait les mêmes références littéraires et on les trouvait au même moment, ce qui fait qu’on les prononçait ensemble, la plupart du temps. Te souviens-t-il de nos amours anciennes ? Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

C’est pour cela qu’il m’avait offert son premier roman, tapé à la machine et qui s’intitulait La petite grosse au phallus vert. Au moment où j’écris, je ne le retrouve plus, ce bouquin. J’ai fouillé toute la maison mais, voilà, j’ai dû me tromper de carton la dernière fois que je l’ai rangé. Dommage, je vous en aurais lu des passages. Oh, ne vous imaginez pas un truc relié ou même broché, mais une cinquantaine des feuilles volantes qui tenaient par des agrafes, avec une typographie qu’on appellerait de nos jours une police « courrier », mais aussi des lettres qui manquent ou qui sont passées. Passées comme le passé ou passées à la trappe. Le tout ficelé dans une ode au pastiche, façon Proust, Balzac ou Aragon, des trucs du style « Les alluvions perdues », « Tes restes des quais roux », « Madame Bove a ri »  ou « L’Arabe houilleuse », rien qui nous intéresserait aujourd’hui, mais c’était bien troussé et assez rigolo.

Son « livre », je ne le retrouve plus mais je sais qu’il est dans la maison, je continuerai à chercher. La dernière fois que j’ai mis la main dessus, j’ai redécouvert sa prose, moins élaborée ou précieuse que celle de Papazza, certes, mais pleine de fougue, d’enthousiasme et de bonheur d’écrire. Tout le monde aurait dit de la joie de vivre. Enfer et damnation, il explosait de vie, Jacques-Paul !

En revanche, ce que j’ai retrouvé, ce sont les coupures de presse, les marqueurs de l’opprobre. Je crois qu’elles émanent du Progrès de Lyon mais sans en être certaine : L’hebdomadaire lyonnais qui avait publié les photos du cadavre de la jeune Hollandaise assassinée par un étudiant japonais a été saisi et condamné. [L’avocat], conseil parisien de la famille s’est attaché à placer le débat sur son vrai terrain. Même si l’article de [Jacques-Paul Renard] évoquait une certaine conception de la liberté de la presse, l’hebdomadaire, par « un processus ignoble » a lancé une « véritable campagne publicitaire ». Car ces photos abjectes ont servi à illustrer un article de soutien à [le rédacteur en chef de Paris Match, qui avait précédemment publié les photos].

« Une maladresse », pour [les avocats de l’hebdomadaire] qui tenteront de ramener ce procédé, qui n’a de journaliste que le nom, à une grosse bêtise. L’affaire a soulevé un vaste débat et [le journal] a voulu porter tous les éléments à la connaissance du public [ont-ils dit].

En enfourchant trop vite et trop maladroitement ce cheval de bataille qu’est la liberté de la presse, [l’hebdomadaire] risque donc fort de « craquer ». On sait en effet que le pigiste auteur de l’article été entendu par les services de police. La « grosse bêtise » dont se serait bien passée la presse en général, ce « coup de pub » trop mal déguisé, ne pourra pas ne pas coûter cher – au sens premier du terme – à un hebdomadaire en quête de lectorat et à un pigiste qui court après une carte de presse.

Vous le trouvez objectif, vous, l’article ? Moi, je dirais que non, puisque l’avocat des plaignants s’attache à montrer la vraie vérité, tandis que celui de la partie défenderesse ne raconte que le mirage d’une grosse bêtise, à laquelle personne ne croit. Quant à la fin, je trouve que c’est vraiment… casse-toi, pauvre con de pigiste…

Le lien avec ton suicide quelques mois après, ta seconde et dernière grosse bêtise, Jacques-Paul, on ne le saura jamais. Il paraît que ta famille était toxique. Ton père rigide et castrateur, ta sœur fragile et que, quelque part, comme un soupçon d’extrême droite… Ça sentait bon le Faurisson de la fac de droit, comme on aurait pu dire à Lyon. Cela dit, ne reste plus rien que ce que tu avais dit chez le libraire : il n’y a plus rien, tu te souviens ?

Quand on n’avait plus cours, on filait chez le libraire, boulevard Edgar Quinet. Jacques-Paul et lui étaient tombés en amour, on se demande bien pourquoi tant ils étaient différents, l’un avec ses tirades à l’emporte-pièce – enfer et damnation ! – et l’autre comme un vieil anarchiste dont on ne savait trop s’il était de droite ou de gauche (encore que je le soupçonne de s’être bien branlé sur Céline ou d’avoir eu autant de chats que Paul Léotaud, dans une maison qui sentirait la pisse…) et dont il me semble aussi que le regard était un peu graveleux, ce qui fait que j’évitais de rester seule avec lui dans la boutique, mais toujours est-il qu’il nous avait prêté l’arrière-salle de sa librairie, un lieu qu’on appelait sobrement « Le local » et dans lequel Jacques-Paul passait des heures, à écouter en boucle la chanson de Léo Ferré : Il n’y a plus rien.

Écoute, écoute... Dans le silence de la mer, il y a comme
Un balancement maudit qui vous met le cœur à l'heure, avec
Le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui
Remontent leur peau, qui tirent la couverture.
Tu as droit, Citoyen, au minimum décent.

Il n’y a plus rien.

Quant à la prémonition, c’est ce jour où tu filais sur le pont. Il était deux heures ou trois du matin, on revenait d’une fête et, soudain, tu as grimpé sur le parapet du pont Wilson et tu t’es mis à courir à toute vitesse… Ta grande silhouette qui courait au mépris du danger, tes bras en balancier,  tes maigres cheveux qui semblaient flotter dans l’air… On était pétrifié(e)s, on avait tous peur que tu tombes, et toi, tu riais… Même après, tu caracolais, tu disais que tu n’avais pas peur du vide, pas peur de l’eau, pas peur de la mort… Alors, dix ans après, apprendre que tu t’étais noyé, volontairement noyé… Que la joie de vivre étais partie, que tu t’étais sciemment laissé glisser dans l’eau, t’interdisant de respirer, pas même un soubresaut… Pas comme à la fin de La leçon de piano, quand elle remonte, d’un sursaut, d’un élan vital… Toi, pas une révolte du corps, ou alors qu’en sais-je ? C’est tellement difficile à imaginer.

À la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux trafiquants d'armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d'alarme

Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

Il n’y a plus rien.

Les suicides, des adolescents ou de ceux qui n’ont pas fini leurs vingt ans, on ne saura jamais. Un jour, deux de mes élèves ont plongé, elles aussi. Elles voulaient le faire de nuit, du haut de Notre-Dame, mais je ne sais plus par quel concours de circonstances, elle y ont renoncé. Le lendemain matin, elles sont montées sur le toit du lycée et elles se sont jetées dans le vide, en se tenant par la main. C’est l’autre prof d’histoire qui les a trouvées. Il était sec et blême, ce gars-là, mais je cherche un mot pour dire plus que blême, quand il est rentré pour nous avertir. Livide, c’est ça, livide.

 

A suivre

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