Emma Rougegorge
Apprentie de l'écriture
Abonné·e de Mediapart

245 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 déc. 2020

Emma Rougegorge
Apprentie de l'écriture
Abonné·e de Mediapart

♦ Écrire, dit-elle

20. Je ne connais qu'un seul moyen d'éviter la dépression...

Emma Rougegorge
Apprentie de l'écriture
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Écrire, dit-elle

Écrire,
c’est chercher à écrire ce qu’on écrirait si on écrivait.

Marguerite Duras
(Je ne sais plus dans quel bouquin.)

Je ne connais qu’un seul moyen d’éviter la dépression, faire quelque chose. Quelque chose de tellement absorbant, qui vous entraîne tellement loin, que vous n’avez plus le temps de penser à autre chose. Alors, j’ai décidé de l’écrire. Au début, par un réflexe assez primitif, version people : eh bien, puisque c’est comme ça, on va voir ce qu’on va voir ! Sonnez hautbois, résonnez trompettes, on va voir ce qu’on va voir et on va entendre ce qu’on va entendre !! Si Raphaël Enthoven peut parler des excréments de son ex-femme dans un roman, et que tout le monde trouve ça bien ou qu’au moins ça se vend, pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi, je vous le demande. En matière d’excréments, j’en connais tout de même un beau rayon, parce que la sclérose en plaques et tout ce qui va avec, ça vous force à vous y intéresser, au contenu de votre intestin, et pas qu’un peu. Comment ça se profile et comment ça s’embrouille, comment ça s’égrène et que ça se délite, avec tous les détails. On vous fait faire des défécographies et on vous explique bien, on vous le montre, comment que ça se passe dans vos entrailles, comment ça dévie et comment ça déjante, quand vous poussez sur le sphincter et que ça télescope la vessie, comme un beau poème en prose de crottes ou une vraie litanie de chapelets de merde. Une belle soupe à l’étron ou un océan de diarrhée liquide et ce ne sont pas seulement des petites fleurs bleues, que j’ai dans le ventre, faut pas croire. Alors il n’y a pas de raison, je vais aller les vider, mes entrailles, le raconter, le dire à mes centaines de milliers de followers, comment ça se passe… Ou au moins au dernier qui restera, pas dégoûté, et t’as intérêt à être là ce jour-là, mon petit bonhomme. Je vais aller tout bavasser, tout déverser, j’en ferai une infecte tambouille, bien gore, rien qu’à force de baver, de cracher, d’expectorer ou d’éternuer comme une folle, atchaaa…, et par les temps qui courent, ça fera vraiment peur à tout le monde, ma bave et mes crachats, mon expectoration et tous mes éternuements, parce que je ne me moucherai pas dans le coude, bas les masques et tu peux me cr…

Atchaaa !!!

Et j’ai commencé à le faire, mon travail de crachat sur la feuille, très fière de moi, vraiment très fière de moi, à en jubiler de fierté jubilatoire, et j’ai même pris la précaution de stocker suffisamment de cigarettes et de vin rouge, et pendant tout le confinement, d’ailleurs, car à cœur vaillant rien d’impossible et qu’en écrivant la nuit, bien stone et bien ravagée, ce sera encore plus spectaculaire, mon entreprise de dégueulis. Ne cache pas ta voix rauque, Emma, prends exemple sur la clocharde qui dort sur le banc, plus on crie, plus on crache, plus on pète, plus on casse la baraque infestée de mérules et de termites, plus on fait sortir les petits asticots, les poux et les puces de plancher, plus on la malaxe bien, cette infestation, et plus ça devient de la littérature, paraît, alors n’hésite surtout pas…

Je vais aller le leur dire, comment Louise est pure et sincère, pauvre petite colombe égarée, et comment ce salaud de Pierre lui a fait du mal, à l’humilier de toute sa zénitude, de toute son apparente sérénité, de son indifférence et de ses silences pendant qu’elle pleure. Je vais aller la déterrer, ta vraie méchanceté, mon bonhomme, bien le mettre à jour, ton égoïsme et celui de tous les hommes, et aussi les balayer, tes certitudes et celles de ton chien, pour bien les gratter, bien gratter toutes tes plaies non refermées, bien les arroser de sel et de vinaigre, juste avant de déverser le plomb fondu. Et je ne te dis pas non plus ce que je vais couper et comment la couper. Je vais touiller là-dedans, ça va me faire un de ces biens ! J’en salive d’avance de joie mauvaise. Tourne la chevillette et la bobinette cherra… Alors, planque-toi, pauvre chaperon, pauvre petit cévenol à la noix de châtaigne, planque-toi… Puisque tu m’as bien privée de tout ce qui comptait, pour elle comme pour moi, planque-toi bien. Tout le monde l’aimera, Louise, absolument tout le monde, et ce sera un vrai ravissement de Lol… Un vrai barrage contre le Pacifique et dix heures et demie du soir en été, mon cul ! Tu vas la comprendre, la musica, la douleur… Des journées entières dans les arbres, qu’il te faudra pour l’oublier. Et ce sera fini pour toi, la vie tranquille, crois-moi, ça rend sauvage, l’écriture, qu’elle a dit Marguerite, alors tu vas voir… Je dirai la petite colombe égarée, si douce et si fragile, dans la petite maison dans la prairie…

Non, ça ne va pas, ça, ça ne va pas, deux fois la petite et deux fois dans…

La petite dans la forêt profonde ? Ovide ? Les métamorphoses ? Ou alors, non, Kafka ? L’araignée ? Les puces ? Non, là je m’égare… Je dirai la petite, dans la maison, dans la prairie, comme une colombe égarée…

Et puis, merde, ou alors je dirai tout : le chien, la colombe, les puces, le plancher… Ta bagnole à la con, ton clebs, la rivière et les inondations… Le pape Urbain V et la vierge noire, le rosier, mamie, pépé, Charlotte. Et la peinture et la baraque à frites et la fontaine. Et aussi les électriciens, le plombier, Toto Guevara… Et pourquoi pas el pueblo unido qui jamais ne sera ? Pourquoi pas ?

(Si tu ne leur dis pas que l’électricien s’appelle Guévara et compagnie, personne ne comprendra, pauvre gourde ! Et confondre Ovide avec Kafka, faut le faire, tout de même, Marguerite de mes deux à la noix de châtaigne!)

Toi-même ! Si tu crois que tu m’impressionnes, ma fille, tu te fourres le doigt dans l’œil. Et retourne donc dans ta niche…

Bon, mais en définitive, je vais dans le mur, quand même… Même à grand renfort de café et de vin rouge… C’est rudement bizarre, mais ce qui en est sorti n’est pas vraiment... Le personnage, cette fille, là, cette Louise… Elle me résiste, c’est incroyable comme elle me résiste, jamais d’accord avec moi. C’est quand même moi l’auteur, merde, et même le narrateur, alors elle pourrait avoir un peu de considération, cette malpolie.

Et puis soudain, j’ai tout compris. Je me suis dit : non, on ne va pas faire comme ça. Ciao, ça leur apprendra ! À tous autant qu’ils sont, ça leur apprendra. Vade retro satanas et ne venez surtout pas me gonfler avec vos fraternités.

- Fin de la deuxième partie -

Retour au sommaire

Prochain épisode : Sa disparition

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Italie : l’abstention a fait le match
La victoire de la droite et de l’extrême droite en Italie en sièges cache une stabilité de son électorat. L’Italie n’a pas tant viré à droite sur le plan électoral que dans une apathie et une dépolitisation dont le post-fascisme a su tirer profit.
par Romaric Godin et Donatien Huet
Journal — Europe
Le jour où le post-fascisme a pris le pouvoir en Italie
Le parti de Giorgia Meloni a largement dominé les élections italiennes du 25 septembre. La coalition de droite devrait obtenir une majorité absolue au Parlement. Le résultat de décennies de confusionnisme et de banalisation du fascisme dans lesquels se sont fourvoyés tous les mouvements politiques de la péninsule.
par Ellen Salvi
Journal — Gauche(s)
Boris Vallaud : « Je ne crois pas aux privilégiés d’en bas »
Soucieux de parler aux « classes populaires laborieuses », le chef de file du groupe socialiste à l’Assemblée nationale estime que leurs intérêts sont conciliables avec la transition écologique. Et met en garde contre la banalisation de l’extrême droite.
par Mathieu Dejean, Fabien Escalona et Pauline Graulle
Journal
Altice invoque le secret des affaires pour demander la censure d’articles
Le site Reflets a publié une série d’articles en se basant sur une fuite massive de documents du groupe Altice, mis en ligne par des hackers. Le groupe de Patrick Drahi demande en référé devant le tribunal de commerce leur suppression ainsi que l’interdiction pour les journalistes d’écrire à nouveau sur ce sujet.
par Jérôme Hourdeaux

La sélection du Club

Billet de blog
Tenir bon et reprendre l’offensive
Sept mois de guerre et d’atrocités en Ukraine, un peuple héroïque qui ne rompt pas et reprend l’initiative. La perspective, même lointaine, d’une libération de l’Ukraine devrait faire taire ceux qui théorisaient l’inaction devant les chars russes, validant la disparition d’un peuple et de ses libertés.
par Yannick Jadot
Billet de blog
« Avoir 20 ans en Ukraine » : un témoignage plus nuancé
Dans son édition du 12 septembre 2022, l'équipe de « C dans l'air » (France 5) diffusait un reportage de 4 minutes intitulé : Avoir 20 ans à Kiev. Festif, le récit omettait que ces jeunes ukrainiens font face à des impératifs bien plus cruels. M'étant aussi rendu en Ukraine, j'écris à Maximal Productions un email ré-adapté dans le présent billet afin de rappeler une réalité moins télégénique.
par vjerome
Billet de blog
Chéri, je crois qu’on nous a coupé le gaz !
Depuis quelques mois, la discrète Roumanie ravitaille le reste du monde. Le plus grand port de la mer noire s’érige au nom de Constanța. Les affaires battent leur plein. Les céréales sont acheminées dans des wagons sans fin. Aujourd'hui, comment vit-on dans un pays frontalier à l'Ukraine ? Récit de trois semaines d'observation en Roumanie sur fond de crise énergétique et écologique.
par jennifer aujame
Billet de blog
Ukraine : non à la guerre de Poutine
Face à la guerre, la gauche au sens large a pris des positions divergentes, divergences largement marquées par des considérations géopolitiques. Le mot d'ordre « non à la guerre de Poutine » permet d'articuler trois plans : la résistance des Ukrainiens contre l'agression russe, les mobilisations contre la guerre en Russie, la course aux armements.
par denis Paillard