♦ Écrire, dit-elle

20. Je ne connais qu'un seul moyen d'éviter la dépression...

Écrire, dit-elle

 

 

 

Écrire,
c’est chercher à écrire ce qu’on écrirait si on écrivait.

Marguerite Duras
(Je ne sais plus dans quel bouquin.)

 

 

Je ne connais qu’un seul moyen d’éviter la dépression, faire quelque chose. Quelque chose de tellement absorbant, qui vous entraîne tellement loin, que vous n’avez plus le temps de penser à autre chose. Alors, j’ai décidé de l’écrire. Au début, par un réflexe assez primitif, version people : eh bien, puisque c’est comme ça, on va voir ce qu’on va voir ! Sonnez hautbois, résonnez trompettes, on va voir ce qu’on va voir et on va entendre ce qu’on va entendre !! Si Raphaël Enthoven peut parler des excréments de son ex-femme dans un roman, et que tout le monde trouve ça bien ou qu’au moins ça se vend, pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi, je vous le demande. En matière d’excréments, j’en connais tout de même un beau rayon, parce que la sclérose en plaques et tout ce qui va avec, ça vous force à vous y intéresser, au contenu de votre intestin, et pas qu’un peu. Comment ça se profile et comment ça s’embrouille, comment ça s’égrène et que ça se délite, avec tous les détails. On vous fait faire des défécographies et on vous explique bien, on vous le montre, comment que ça se passe dans vos entrailles, comment ça dévie et comment ça déjante, quand vous poussez sur le sphincter et que ça télescope la vessie, comme un beau poème en prose de crottes ou une vraie litanie de chapelets de merde. Une belle soupe à l’étron ou un océan de diarrhée liquide et ce ne sont pas seulement des petites fleurs bleues, que j’ai dans le ventre, faut pas croire. Alors il n’y a pas de raison, je vais aller les vider, mes entrailles, le raconter, le dire à mes centaines de milliers de followers, comment ça se passe… Ou au moins au dernier qui restera, pas dégoûté, et t’as intérêt à être là ce jour-là, mon petit bonhomme. Je vais aller tout bavasser, tout déverser, j’en ferai une infecte tambouille, bien gore, rien qu’à force de baver, de cracher, d’expectorer ou d’éternuer comme une folle, atchaaa…, et par les temps qui courent, ça fera vraiment peur à tout le monde, ma bave et mes crachats, mon expectoration et tous mes éternuements, parce que je ne me moucherai pas dans le coude, bas les masques et tu peux me cr…

Atchaaa !!!

Et j’ai commencé à le faire, mon travail de crachat sur la feuille, très fière de moi, vraiment très fière de moi, à en jubiler de fierté jubilatoire, et j’ai même pris la précaution de stocker suffisamment de cigarettes et de vin rouge, et pendant tout le confinement, d’ailleurs, car à cœur vaillant rien d’impossible et qu’en écrivant la nuit, bien stone et bien ravagée, ce sera encore plus spectaculaire, mon entreprise de dégueulis. Ne cache pas ta voix rauque, Emma, prends exemple sur la clocharde qui dort sur le banc, plus on crie, plus on crache, plus on pète, plus on casse la baraque infestée de mérules et de termites, plus on fait sortir les petits asticots, les poux et les puces de plancher, plus on la malaxe bien, cette infestation, et plus ça devient de la littérature, paraît, alors n’hésite surtout pas…

Je vais aller le leur dire, comment Louise est pure et sincère, pauvre petite colombe égarée, et comment ce salaud de Pierre lui a fait du mal, à l’humilier de toute sa zénitude, de toute son apparente sérénité, de son indifférence et de ses silences pendant qu’elle pleure. Je vais aller la déterrer, ta vraie méchanceté, mon bonhomme, bien le mettre à jour, ton égoïsme et celui de tous les hommes, et aussi les balayer, tes certitudes et celles de ton chien, pour bien les gratter, bien gratter toutes tes plaies non refermées, bien les arroser de sel et de vinaigre, juste avant de déverser le plomb fondu. Et je ne te dis pas non plus ce que je vais couper et comment la couper. Je vais touiller là-dedans, ça va me faire un de ces biens ! J’en salive d’avance de joie mauvaise. Tourne la chevillette et la bobinette cherra… Alors, planque-toi, pauvre chaperon, pauvre petit cévenol à la noix de châtaigne, planque-toi… Puisque tu m’as bien privée de tout ce qui comptait, pour elle comme pour moi, planque-toi bien. Tout le monde l’aimera, Louise, absolument tout le monde, et ce sera un vrai ravissement de Lol… Un vrai barrage contre le Pacifique et dix heures et demie du soir en été, mon cul ! Tu vas la comprendre, la musica, la douleur… Des journées entières dans les arbres, qu’il te faudra pour l’oublier. Et ce sera fini pour toi, la vie tranquille, crois-moi, ça rend sauvage, l’écriture, qu’elle a dit Marguerite, alors tu vas voir… Je dirai la petite colombe égarée, si douce et si fragile, dans la petite maison dans la prairie…

Non, ça ne va pas, ça, ça ne va pas, deux fois la petite et deux fois dans…

La petite dans la forêt profonde ? Ovide ? Les métamorphoses ? Ou alors, non, Kafka ? L’araignée ? Les puces ? Non, là je m’égare… Je dirai la petite, dans la maison, dans la prairie, comme une colombe égarée…

Et puis, merde, ou alors je dirai tout : le chien, la colombe, les puces, le plancher… Ta bagnole à la con, ton clebs, la rivière et les inondations… Le pape Urbain V et la vierge noire, le rosier, mamie, pépé, Charlotte. Et la peinture et la baraque à frites et la fontaine. Et aussi les électriciens, le plombier, Toto Guevara… Et pourquoi pas el pueblo unido qui jamais ne sera ? Pourquoi pas ?

(Si tu ne leur dis pas que l’électricien s’appelle Guévara et compagnie, personne ne comprendra, pauvre gourde ! Et confondre Ovide avec Kafka, faut le faire, tout de même, Marguerite de mes deux à la noix de châtaigne!)

Toi-même ! Si tu crois que tu m’impressionnes, ma fille, tu te fourres le doigt dans l’œil. Et retourne donc dans ta niche…

Bon, mais en définitive, je vais dans le mur, quand même… Même à grand renfort de café et de vin rouge… C’est rudement bizarre, mais ce qui en est sorti n’est pas vraiment... Le personnage, cette fille, là, cette Louise… Elle me résiste, c’est incroyable comme elle me résiste, jamais d’accord avec moi. C’est quand même moi l’auteur, merde, et même le narrateur, alors elle pourrait avoir un peu de considération, cette malpolie.

Et puis soudain, j’ai tout compris. Je me suis dit : non, on ne va pas faire comme ça. Ciao, ça leur apprendra ! À tous autant qu’ils sont, ça leur apprendra. Vade retro satanas et ne venez surtout pas me gonfler avec vos fraternités.

 

- Fin de la deuxième partie -

 

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Prochain épisode : Sa disparition

 

 

 

 

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