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Billet de blog 30 mars 2021

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3- Les lieux de mémoire

Deuxième chapitre de la construction du Roman pornographique, dont je rappelle que c’est une fiction. Les lieux de mémoire, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), ça commence par le Panthéon. Petit détour par Marguerite Duras et la bande dessinée, nonobstant.

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Je pourrais parler des heures de cette maison, du jardin.
Je connais tout, je connais la place des anciennes portes, tout,
les murs de l’étang, toutes les plantes,
la place de toutes les plantes, même des plantes sauvages,
je connais la place, tout.

Marguerite Duras, Michelle Porte, Les lieux de Marguerite Duras

Les lieux de mémoire, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), cette haute école située non loin du Bon Marché (le magasin qui porte si mal son nom) et presque en face de l’hôtel Lutétia (6e arrondissement, également), dans laquelle on pouvait rencontrer, au début des années quatre-vingt-dix, aussi bien la fille de Raymond Aron que le futur compagnon de l’ex-femme de l’ex-ministre qui fut également candidat à la présidence de la République, avant que de se planter, un beau jour de mai 2011 à New-York, dans l’imbroglio compliqué de la turgescence de sa vie privée, eh bien, dans cette école de sciences sociales, les lieux de mémoire, cela commence avec le Panthéon (l'École normale des morts, pour reprendre l’expression de Mona Ozouf), mais cela intègre aussi bien le calendrier républicain, la Marseillaise ou les Trois Couleurs, que Le Tour de la France par deux enfants et les funérailles de Victor Hugo, le Larousse, l’instituteur, la mairie, les monuments aux morts, le 14-Juillet, etc. En bref, c’est un peu comme le Amélie Poulain de la République, cette énumération, les lieux de mémoire autorisés de la République et de la Nation. Pour le Lutétia, c’est un peu plus délicat car on voit mal ce que viendrait faire dans cette histoire le quartier général de l’état-major allemand pendant la guerre, et quant au Sofitel, je vous laisse juge. Il n’en demeure pas moins que le lieu de mémoire approprié à la construction du roman de Nelly, selon moi, ce serait plutôt un hôtel que les funérailles de Victor Hugo.

Le problème est que dans la mémoire de Nelly, puisqu’on en parle, les vrais hôtels se limitaient, dans l’ordre de la montée en gamme de son pouvoir d’achat, au Formule 1 de la porte d’Orléans, suivi par je ne sais combien d’Ibis et de Novotel, mais elle n’avait jamais dépassé le stade du Mercure, chambre standard et petit déjeuner compris. Il allait donc falloir faire preuve de pas mal d’imagination, oublier le camping et en appeler aux hôtels fantasmés mais, là encore, il n’est pas certain qu’Hotel California ou le Blue Hotel fussent adaptés au projet. Le grand délire baba-cool, ça ne va pas du tout avec la pornographie, à mon avis. Avec la baise délirante, peut-être, mais vous voyez bien que si je dis un whisky, un cigare, on n’est pas du tout dans le même univers que si je vous disais plusieurs joints ou du LSD, et encore moins si je vous parlais de la beuh, qu’il est si facile de se procurer le long du périphérique et à proximité des gares, en dépit des opérations de rénovation urbaine menées dans le cadre de la politique de la ville. Donc, il faudra peut-être oublier l’hôtel et piocher ailleurs, on verra.

D’un autre côté, chez Marguerite, on trouve surtout le « périmètre clos de la maison, du parc, de la forêt », étant précisé que la forêt, c’est l’interdit. Par exemple, quand elle parle de Nathalie Granger dans la maison, elle dit « ses déambulations de prisonnière », c’est bien la preuve. Certes, il y a aussi le Pacifique, les bras du Mékong et les rizières miroitantes, mais ça commence quand même par la vie tranquille, avec le parc, la maison, la forêt. Je n’y avais jamais pensé, mais quand je le relis, c’est patent. Le livre de Nelly s’ouvre sur quoi, je vous le demande ? Un parc, à l’orée d’une forêt. Ensuite, il y a de la crème, mais pour la crème, j’ai peut-être une explication.

Dans le parc, on atterrit directement sur une chaise longue, sur laquelle repose une jeune-fille. La jeune-fille, c’est Priscilla, sans hésitation, étant donné que mon plus fidèle lecteur (A. Nibal, lecteur) l’a reconnue l’autre jour. Disons qu’elle est douce comme un agneau et qu’elle repose en silence. À ses côtés, une femme plus âgée, à qui personne ne donnerait le Bon Dieu sans confession, vu sa vêture (talons vertigineux, cuir, fouet, vous compléterez à votre guise), veille avec soin sur sa protégée (dont on apprendra plus tard qu’elle est la plus jeune de ses sœurs). De leur conciliabule inquiet ou impatient, on comprend qu’elles attendent depuis un bon moment… Amaury ? Qui d’autre ?

Dans les réminiscences de Nelly, la scène lui faisait plutôt penser à une bande dessinée de Philippe Bertrand qu’à Marguerite Duras. Dans un parc ou sur la terrasse d’un château, d’un palace, gros plan sur un cocktail entre femmes, très chic, avec toute la quincaillerie qu’il faut de boucles d’oreilles, bracelets en or, sautoirs en argent et autres achats de prix, ainsi que les tailleurs Chanel et tout ce qui va avec. Sinon que la… euh, la position de plusieurs de ces femmes, à plat ventre sur les chaises (c’est à dire en appui sur les chaises et, à partir de là, dans une posture forcément compliquée) a quelque chose d’étonnant, pour ne pas dire de dérangeant, d’autant que les tailleurs Chanel ne sont pas ajustés comme il faut et qu’ils remontent beaucoup trop haut sur les cuisses. Quelques images plus tard, arrivent trois balourds et je vous laisse imaginer la suite.

Grosso modo, ça commençait comme ça, le roman. Avec, bien entendu, quelques descriptions de paysage bien travaillées, de façon à montrer qu’on est pas chez les prolos, et d’une, et que de l’autre, on se situe dans une gamme très élevée de la littérature érotique ou pornographique (je reviendrai sur la différence), celle qui touche à l’universel, aide à mieux comprendre l’univers social et garde ainsi toutes ses chances de figurer au panthéon national.

Je vous donne un exemple :

« Le soleil avait maintenant pâli et l’air était devenu beaucoup moins chaud, les ombres des grands arbres qui bordaient la pelouse s’étaient allongés, la lumière était devenue fantomatique, bizarrement contrastée, illogique. C’est l’heure entre chiens et loups, se dit-elle, parfait. »

Très décevant, non ?

Il faudra donc assez vite s’interroger sur la crème, ce qui impose quand même une petite digression.

À suivre…

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/300321/les-lieux-de-memoire-2

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