La fiction Gabriel

Concernant ses relations avec de très jeunes femmes, je n'y voyais pas grand-chose à redire, étant moi-même âgée de quinze ou dix-sept ans à la fin des années soixante-dix, donc forcément en pleine possession de mon consentement et très armée pour affronter la réalité, vu que j'avais déjà lu tout Proust, tout Gide et une proportion importante de Montherlant...

Concernant ses relations avec de très jeunes femmes, je n'y voyais pas grand-chose à redire, étant moi-même âgée de quinze ou dix-sept ans à la fin des années soixante-dix, donc forcément en pleine possession de mon consentement et très armée pour affronter la réalité, vu que j'avais déjà lu tout Proust, tout Gide et une proportion importante de Montherlant.

En passant, je remarque que le dictionnaire automatique ne reconnaît pas Montherlant, alors que Gide et Proust viennent de passer la barre sans problème. Essayons Matzneff , ah, ça ne passe pas non plus. Vous me direz que la postérité ne tient pas qu'à un dictionnaire orthographique, n'empêche.

Comme de toutes les façons le sexe, le désir, le plaisir et la pilule étaient des trucs tout ensemble interdits par la famille, ou plus exactement des trucs qui n'existaient pas, on n'allait pas faire la différence, et il semblait logique de se ranger plutôt du côté de la subversion. La seule chose que je trouvais bizarre, cela dit, était que l'on pût s'amouracher de ce grand type chauve, dont les mains, trop fines à mon goût, me paraissaient glacées. J'aurais de loin préféré que les quelques chevelus de la LCR, les trotskystes qui venaient tracter à la sortie du lycée (notamment le grand brun bouclé qui portait si bien la veste de velours noir et le pantalon rouge), veuillent bien s'intéresser à moi. Las, il étaient trop vieux (au moins vingt-deux ans et déjà étudiants en sociologie) et n'avaient que faire d'une gamine ou d'une "minette", même chaussée de galoches de cuir et de chaussettes tricotées-main, affublée de vieilles chemises récupérées de la cave, nimbée de patchouli et enrobée d'une belle déclinaison (mauve, parme, violet, avec du sel) de foulards en soie véritable du meilleur effet.

S'agissant des enfants, des vrais, il faut bien reconnaître que tout était flou, au moins jusqu'à cette émission d'Apostrophes de 1990. Jusque-là, comme le dit, par exemple, Thierry Lhermitte dans Le Père Noël est une ordure, tout en présentant son tableau devant Anémone : "N'y voyez surtout pas le fantasme de l'homme mais, comment dire... la recherche créative, le délire de l'artiste". Et passons le reste sous le tapis, devrions-nous ajouter.

Pour autant, le courant qui aurait voulu que les enfants puissent mieux s'affranchir de la famille en vivant des relations sexuelles épanouissantes avec des hommes plus âgés, qui pourraient ainsi  les initier à la découverte de leur corps et de leurs pulsions, était bien présent à l'école, porté par des hommes tout à fait éminents. Je ne les juge pas, je ne leur en veux pas. Si l'un d'entre-eux me lit, qu'il me pardonne, mais le malaise était bien là, pour une génération écartelée entre la doxa familiale, encore très rigide, et un mouvement de libération en grande partie intellectualisé et rationalisé, mais dans lequel l'autonomie de l'enfant (ou de la jeune-fille) n'était à mon avis qu'un pur fantasme. Et pour reprendre à l'inverse la formule de Josyane Savigneau : la belle affaire, si je ne découvre mon corps qu'en ayant fait l'impasse sur Gabriel Matzneff et ses délires pédagogiques de vieux croulant !

Quarante ans après, qu'est-ce que j'en pense ? Est-ce que c'est cohérent ? Est-ce que, par exemple, dire que le malaise était fort pourrait me faire déjuger l'esprit de Soixante-huit et me ranger du côté de la réaction, comme on le lit ici ou là ? Tant les réseaux sociaux fonctionnent dans la pensée binaire, c'est malheureusement ce qu'on risque, à vouloir refaire le monde à l'envers.

Eh bien, non, c'est cohérent et je ne me déjuge pas. Dans tous les mouvements qui émergent, de MeToo à la mise en cause d'un écrivain, mise en cause que certains voudraient apparenter à une chasse aux sorcières, la seule chose qui importe, c'est la sujétion, la domination de l'un sur l'autre. Bien sûr, que la sexualité c'est compliqué, bien sûr que le fantasme existe, bien sûr que dire "non" peut procéder d'un jeu, mais dans cette complexité, la seule chose qu'il est important de considérer, c'est la liberté de l'autre.

Or, je ne vois rien, dans les passages que l'on me cite, qui laisse entière la liberté de l'autre. Aucun enfant n'est libre, encore moins à Manille qu'en Occident, et le propre du petit de l'être humain est que, dès sa naissance, il a besoin des adultes, c'est comme ça. Il apprendra à être autonome, mais dans les débuts de sa vie, il ne l'est pas. Alors c'est quoi, cette fiction de l'adulte désirant et bienveillant ? Dans ces histoires d'initiation et de soi-disant partage, je ne vois que de l'égo, de l'autosatisfaction et la complaisance d'un petit milieu concentré sur lui-même. La notoriété qui prime sur tout, le pouvoir... et, hum, l'argent, forcément pas loin, n'est-ce pas, Gallimard et tous les autres ?

Et le "deux poids, deux mesures", encore, je trouve qu'on en parle assez peu, du "deux poids deux mesures". Si Dédé la frite met la main sous la jupe de Manuela en bavant tout ce qu'il sait, il ne s'agit que d'un immonde pervers, mais si, à l'occasion d'un cocktail ou d'une soirée à l'opéra, un écrivain adulé ou un ancien ministre me mettent la main sur la cuisse, c'est pour m'éveiller à la littérature ou aux vapeurs de la transgression ? Ce sont bien eux, pourtant, qui ont le pouvoir. Dédé la frite n'a que la force physique, pour exprimer ses pulsions, mais les autres ont le pouvoir. C'est bien la même chose, qui est en cause, dans le milieu du cinéma ou dans le monde du travail, c'est bien la même chose. La "pulsion sauvage" dont parlait Catherine Deneuve dans sa tribune de 2018 a bon dos, parce que Marcel qui met la main aux fesses d'une caissière de supermarché, il me semble que c'est beaucoup moins photogénique, certes, mais qu'un placage dans les coulisses n'est pas forcément de meilleur goût.

Enfin, arrêtons de toujours les comparer à l'aune de leurs œuvres, ça ne rime à rien. Arrêter de lire Céline, parce que... Arrêter de contempler les tableaux de Gauguin, parce que... Ce n'est pas le sujet. Que ceux qui l'apprécient continuent à lire Matzneff pour ce qu'il a écrit, mais il n'y a aucune raison de ne pas le juger pour ce qu'il aurait fait, si cela tombe sous le coup de la loi. C'est très très simple, pas besoin de se mettre la rate au court-bouillon. Et Althusser était un grand philosophe.

En revanche, soyons de tous les combats contre la sujétion et cultivons le pouvoir de dire non.

 

Non mais !! Non mais !!

 

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J'avais le même point de vue en réaction à la tribune de Catherine Deneuve :

https://blogs.mediapart.fr/emma-rougegorge/blog/120118/en-rire-de-peur-detre-obligee-den-pleurer

 

 

 

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