Tsipras et Zaev, prix Nobel de la Paix, ou la version balkanique de « Ubu Roi »

Après la ratification de l’accord de Prespa par le Parlement grec, la « Macédoine du Nord » a signé un protocole d’adhésion à l’OTAN. Un consensus, de Donald Trump à la «Gauche» euro-atlantiste, se félicite de cette évolution, certain-e-s allant jusqu’à proposer la candidature des Zaev – Tsipras pour le prix Nobel de la Paix. Alors que cet accord n’est que préambule d’escalade militaire régionale.

« Si vis belli, pacem loquitur »

Tsipras, l'enfant-roi Tsipras, l'enfant-roi
Cette paraphrase a été concoctée pour condenser la situation paradoxale autour de l'accord dit «de Prespa» récemment signé entre Alexis Tsipras et Zoran Zaev, respectivement Premiers Ministres de la Grèce et de la «Macèdoine du Nord», appellation accordée au second pays par l'accord. Présenté dans le monde occidental par la quasi-totalité des gouvernements et médias «de Droite comme de Gauche» comme une avancée pour la stabilité et la paix dans les Balkans, cet accord n'a d'autre visée que l'intégration de la «Macédoine du Nord» dans l'OTAN et le déploiement à terme dans la péninsule balkanique de dispositifs militaires, défensifs et offensifs, ciblant les adversaires stratégiques des États-Unis en Eurasie et au Moyen Orient. Sa présentation donc sous les aspects du pacifisme est une farce, du genre auquel les propagandes gouvernementales nous ont depuis longtemps habitués, notamment à l'ère du néolibéralisme et de la médiacratie.

La farce ubuesque se prolonge par la candidature conjointe des sieurs Tsipras et Zaev (respectivement premiers ministres de la Grèce et de la « Macédoine du Nord ») présentée, par les médias grecs de propagande, fidèles au gouvernement ou manipulés, comme soutenue par des groupes (Socialistes et Démocrates, Verts, GUE/NGL) du Parlement Européen. Il est impossible de vérifier sur internet la réalité de ce soutien, mentionné par aucune source officielle ou crédible.

Il est donc du devoir de ces groupes parlementaires, et particulièrement de la GUE/NGL, et des partis qui la composent, de confirmer ou démentir cette information colportée par les médias proches de SYRIZA.

Les « soutiens illustres » de Tsipras (et de Zaev accessoirement)

Il est toutefois certain que cette candidature, étrange et provocante, tente de mobiliser celles ou ceux qui de près ou de loin soutiennent les visées impérialistes des Etats-Unis et de leurs alliés européens et de rallier aussi ces autres qui font l’impasse sur la nécessité de la lutte contre l’impérialisme, comme condition pour la mise en place  de changements progressistes et socialement justes.  

Les rapports « cordiaux » de Gabi Zimmer, présidente de la « Gauche Unitaire européenne – GUE » et membre du parti allemand « Die Linke » (« La Gauche ») avec ses homologues et compatriotes Udo Bullmann et Ska Keller, chefs respectivement des groupes S&D et Verts, sont largement connus et annoncent la tentative de mise en place au niveau européen de ce qui a déjà lieu dans des « landers » allemands : un partage du gâteau du pouvoir sans remise en question de l’austérité néolibérale.

C’est bien ce trio, représentatif d'une « Europe dans un seul pays » que la presse de propagande de SYRIZA présente comme  soutenant l’autre « duo d’enfer », balkanique celui-là : Tsipras et Zaev, deux social-libéraux sans scrupules, capables, chacun à sa manière, de toutes les intrigues politiques pour asseoir leur pouvoir sur leurs peuples.

D’autres soutiens, vérifiés ceux-là , s'expriment depuis outre-Atlantique en faveur de la candidature comique des deux « colombes balkaniques » de l’OTAN : le sénateur Chris Murphy, le magazine « Foreign Policy » (du groupe qui détenait anciennement le Washington Post), le financier multi-milliardaire George Soros, etc.

Mais non, la double candidature, ce n’est pas un « fake ». Elle a été annoncée et soutenue publiquement par Wided Bouchamaoui, ancien membre (au titre du syndicat UTICA des patrons tunisiens)  du « quartet pour le dialogue en Tunisie », qui a reçu le prix Nobel pour la Paix en 2015. Cette ancienne patronne de la société Hédi Bouchamaoui & Sons, spécialisée dans le pétrole, le BTP et le textile (branches d’activité où le capitalisme grec est particulièrement présent, notamment dans le cadre d’exportations et d'autres activités en Méditerranée), a été invitée par Tsipras dans son « Palais du premier ministre » pour adouber sa candidature, ce qu’elle a fait. Son homologue de la MdN, pâle de jalousie mais de joie aussi, a accepté le « cadeau grec » sans faire la fine bouche.  

Il faut bien souligner que le prix Nobel de la Paix de 2015 appartient au « quartet pour le dialogue en Tunisie » et pas personnellement à Mme Bouchamaoui. Il ne devrait donc pas servir de façade à des spéculations, politiques ou autres, étrangères à l’intérêt du peuple tunisien. Nous restons en attente des réactions des autres membres du quartet. Je ne suis pas spécialement étonné de constater que la presse de propagande de SYRIZA fait le silence sur tous ces aspects et se limite à glorifier le chef et ces « illustres soutiens ».  

ils ont signé l'accord pour défendre leurs intérêts partisans, en obéissant au patron d'outre-Atlantique ils ont signé l'accord pour défendre leurs intérêts partisans, en obéissant au patron d'outre-Atlantique

La falsification idéologique

Mais les paradoxes ne s'arrêtent pas là. L'un des signataires de l'accord, la Grèce, est actuellement gouvernée par un parti qui se dit «de Gauche radicale» mais qui est en réalité le promoteur de politiques néolibérales antisociales et le plus fidèle serviteur des États-Unis dans sa région géopolitique et en Europe.

La question dite «macédonienne» fait partie de l'histoire des Balkans depuis près d'un siècle et demi. Au centre des rivalités nationalistes des pays balkaniques, elle a été abordée aussi sous l'angle internationaliste dès l'émergence du mouvement ouvrier révolutionnaire, puis communiste dans la région. Toutefois, la réalité des frontières et des déplacements de populations, imposés à la suite de plusieurs guerres, et les spéculations géopolitiques des grandes puissances ont privé les internationalistes d'objectifs politiques applicables à cette question. Les positions des forces politiques à l'intérieur des pays impliqués ont été longtemps déterminées par leur appartenance à la Gauche ou à la Droite.

De nos jours cette division ne donne pas immédiatement accès à une compréhension des positions des forces politiques face à l'accord de Prespa, signé entre la Grèce et la «Macédoine du Nord». Des discours de types différents sont utilisés pour défendre ou dénoncer l'accord de Prespa. Si, dans les deux pays, les mobilisations contre l'accord ont été en très grande partie organisées par des forces nationalistes, conservatrices ou réactionnaires, les Gauches radicales lui sont également critiques ou hostiles.

Aujourd’hui les discours politiques sur les rapports de la Grèce et de la « Macédoine du Nord » supportent une seule lecture : celle des manœuvres géostratégiques des Etats-Unis, de l’OTAN et de leurs alliés dans la perspective d’une future confrontation avec la Russie, l’Iran et la Chine, dont la péninsule des Balkans et la Méditerranée orientale risqueraient de devenir le théâtre aux prix de souffrances incommensurables de leurs populations. Sous cet angle, l'accord de Prespa est une étape de l’escalade militariste qui se met en route et il doit être dénoncé par toutes les forces progressistes, pacifistes et internationalistes. 

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