A même le sol, les cercles mouvants de Nuit Debout

Place de la République, loin des discours de guerre, de déchéance, d’exclusion, l’intuition d’un espace partagé.

La nuit tombée depuis longtemps, de petits groupes à ras de terre. Formant des cercles, plus ou moins réguliers. Debout, on n’entend rien ; il faut s’assoir pour saisir les paroles qui s’y échangent. C’est déjà un espace – surprenant, dans l’immensité de la place. Et doux, parce que la parole s’y protège. Qu’on n’y crie pas. Qu’on semble toujours y murmurer.

On y parle de la manière de parler, sans cesse. Des tours de parole, de la représentativité. On y tourne les mains en tous sens, selon des codes. On s’inscrit pour le temps d’un instant. On écoute.

Plus loin, on reconstruit des baraques : quelques clous, quelques planches, des cordes. On bâtit de l’éphémère à toute vitesse. Non sans beauté. On y fait de la musique. Vincent Macaigne passe par là, au son des percussions. Il y a des AG aussi, paraît-il, à d’autres heures.

Mais ce sont encore les cercles qui donnent l’image la plus forte d’une occupation. Peut-être parce qu’on n’y dit rien. Parce qu’on y interroge la seule possibilité de parler ensemble, à l’infini, tellement qu’on n’en viendra jamais à l’étape suivante, à dire quoi que ce soit. Mais qu’on aura toujours été là, ensemble.

Et puis, plus loin, il y a le Monument. La République. Et le Mémorial. La place, comme prise entre ces deux messages majuscules, n’a cessé depuis les attentats d’être au cœur de conflits de territoires, d’identités aussi bien, selon que cette République prenait le visage de ses représentants officiels ou de manifestants anonymes qu’attirait aussi l’espace gigantesque qu’on venait de dégager, juste pour eux.

Rassemblements spontanés, rassemblements organisés… L’état d’urgence a mené sur cette place son opération de plus grande ampleur : blocage et arrestation de centaines de militants écologistes à l’occasion de la COP 21. Comme s’il importait – défaisant la tradition des grands cortèges – de déconnecter le mémorial de toute possibilité contestataire, de le faire parler au nom du seul pouvoir constitué. En l’isolant… En y déployant massivement ses brigades, jusqu’à le piétiner… En y organisant, inversement, une mascarade de concert mémoriel (les plus hautes sphères de l’Etat écoutant religieusement Johnny Halliday sur une place barricadée et presqu’entièrement vide : quel beau travestissement des manifestations populaires qui y avaient été empêchées)…

De cercle en cercle, la trame se retisse. Sans y toucher. Il y a de cela quelques semaines, des tracts apposés directement sur le mémorial vantaient ou fustigeaient telle ou telle politique orientale… et défiguraient toute idée de jonction. Trop de certitudes, de mots tout faits, de paradoxes, de violence, qui ne se servaient du mémorial que comme prétexte, et que ce cadre même rendait obscènes. Les cercles ne s’appuient pas sur le mémorial. Ils gardent leurs distances. Loin du discours de guerre et de déchéance que nous sert un gouvernement toujours en manque d’ennemis, ils affirment la seule nécessité du moment : reconstituer à même la blessure une véritable citoyenneté. Inclusive.

 

35-mars 35-mars

Par son grand vide, son refus de tout accident comme de tout signe, la place se prête parfaitement à ces retrouvailles, à ce rêve de réinvention. Sa taille confère une touchante fragilité aux cercles qui s’y nouent, qui s’y dénouent. Place de la République, la table rase des urbanistes s’est transformée en merveilleux tableau. On y écrit, on y peint, on y dessine comme on y parle. La pluie, le vent emporteront ces mots improvisés ou ressassés. En amont des formes de la ville, de leurs fictions, de leurs pouvoirs, la page blanche pourtant apparaît – et la volonté d’être vraiment ensemble.

35-mars-2 35-mars-2

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.