Taste of Cement : la ville, par ces exilés qui la bâtissent

L'Architecture et ses ouvriers I. Des ouvriers syriens, à Beyrouth. Le jour, ils dominent la mer et le ciel ; la nuit, ils redescendent dans les entrailles de leur tour, et visionnent sur leurs minces écrans l’écroulement de leur monde. L’extraordinaire documentaire de Ziad Kalthoum associe beauté formelle et interrogation sans relâche du destin des ouvriers exilés.

Taste of Cement, bande-annonce Taste of Cement, bande-annonce

Passer de Damas à Beyrouth, il y a de cela une vingtaine d’années, c’était aussi faire le tour des ruines. La guerre civile avait laissé derrière elle ces façades déchiquetées auxquelles on croyait à peine. Les armes automatiques, les canons en tous genres, ont de ces excès proprement incompréhensibles : fallait-il vraiment tant détruire ? Quelques chantiers seulement laissaient deviner le renouveau tant attendu.

Aujourd’hui, c’est l’inverse. Beyrouth ne cesse de se bâtir. La Syrie traverse une forme d’annihilation sans égale. Taste of cement, de Ziad Kalthoum, commence en ce point : des ouvriers syriens vont travailler à l’éclat d’une ville, tandis qu’ils ont laissé derrière eux un pays qui ne cesse de se défaire.

Le jour, ils dominent la mer et le ciel ; la nuit, ils redescendent dans les entrailles de leur tour, et visionnent sur leurs minces écrans l’écroulement de leur monde. Images resplendissantes contre « images sales », panoramiques contre explosions filmées jusque dans l’iris des spectateurs… la guerre, depuis le sous-sol, prend quelque allure de cauchemar. C’est une des forces du film que d’allier si intimement image documentaire et onirisme. La guerre surgit au-delà de toute raison, bien au-delà de ceux qui ne dominent l’horizon que pour y être attrapés sans retour.

A se succéder, construction et destruction finissent d’ailleurs par tisser un temps de guerre comme infini, où ce qui s’élève et ce qui tombe ne font qu’un, dans un fracas technique renouvelé. Chars et grues se confondent. La tête tourne. La ville roule sur elle-même, réellement. Les tours se renversent. C’est une des séquences les plus spectaculaires. Sans cris, sans excès, ce vertige des images vient faire partager le sens du tragique.

Taste of Cement, bande-annonce Taste of Cement, bande-annonce

Ah, pas de métaphysique. Pas de lyrisme des éléments non plus. Les hommes ne disparaissent pas dans l’assomption tragique. Nul ne peut ignorer, face au tournoiement si esthétique de la ville, la bétonnière dans laquelle la caméra a été fixée, l’outil, le travail qu’elle représente...

L’architecture depuis longtemps déjà, dépasse les plus grands des animaux. Elle prétend volontiers au géologique, en deçà comme au-delà du passage des hommes. Chaque geste filmé, chaque effort – et la rugosité même de ces efforts – rappellent ces hommes qui font l’architecture, qui construisent pas à pas ce monde minéral qui les nie. Où sont les ouvriers, demandait Brecht devant les pyramides ? Ils sont là, devant nous. Prisonniers du monde auquel ils se livrent corps et âmes.

Taste of Cement, bande-annonce Taste of Cement, bande-annonce

A sept heures, les ouvriers syriens sont sous régime de couvre-feu. Interdiction de gagner la ville. Ils redescendent dans les fondations, où sont leurs matelas, leur linge, leurs écrans. Le monde leur est interdit Ils n’en auront que la cave, sans métaphore.

La condition des ouvriers en bâtiment, telle qu’elle se décline dans une large partie du monde, ne manque pas de percer ici et là. On a polémiqué naguère sur les bâtisseurs des stades qui, au Qatar, illustreront bientôt la coupe du monde de football. Un film comme Diamond Island montrait la barrière qui séparait les ouvriers déplacés, à Phnom Penh, de la ville réelle qui leur restait comme interdite. Ce qui se révélait d’un confinement symbolique est ici formalisé de la manière la plus explicite : le couvre-feu marque seulement le point extrême de la réclusion.

Taste of Cement, bande-annonce Taste of Cement, bande-annonce

A ces prisonniers de la tour qu’ils élèvent, la ville n’apparaît ainsi plus que comme une image – belle assurément, mais jamais rejointe. Le film lui-même ne serait qu’une image s’il ne renvoyait sans cesse à ce statut, et ne nous appelait à dépasser sa perfection formelle, à dépasser la dimension purement esthétique, qu’il s’agisse de cinéma ou d’architecture.

Car il s’agit bien aussi de cette dernière. On connaît l’horrifique Barrique d’Amontillado de Poe, et les légendes sacrificielles qui placent volontiers un cadavre à la fondation d’un édifice. Mais il faut aller outre l’imagerie pittoresque. Et voir, voir vraiment, dans les fondations des constructions les plus luxueuses, les vies qui s’y sont consumées.

 

Taste of cement, à ce jour, ne passe à Paris que dans une seule salle : l’Espace Saint Michel

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